BMCR 2022.11.42

The Hellenizing muse: a European anthology of poetry in ancient Greek from the Renaissance to the present

, , The Hellenizing muse: a European anthology of poetry in ancient Greek from the Renaissance to the present. Trends in Classics - Pathways of Reception, 6. Berlin; Boston: De Gruyter, 2021. Pp. ix, 831. ISBN 9783110641233 $172.99.

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À l’heure où les travaux sur le néo-grec ancien sont en pleine expansion, le volume collectif The Hellenizing Muse dirigé par Filippomaria Pontani et Stefan Weise est plus que bienvenu. Il propose un tour d’horizon très riche des textes en vers composés en grec ancien en Europe depuis la Renaissance jusqu’à nos jours.

Le volume adopte une démarche géographique et chronologique. Il comporte quinze chapitres qui correspondent chacun à une zone géographique donnée. À l’intérieur de chaque zone la progression est chronologique, avec une volonté de mettre en avant des auteurs ou œuvres marquantes. Chaque poème est édité, traduit et suivi d’un commentaire, selon des principes qui sont exposés dans l’introduction. Une quinzaine d’illustrations donnent à voir la grande diversité des manifestations du néo-grec ancien à l’époque moderne : textes manuscrits et imprimés mais aussi inscriptions, comme celle qui se trouve sur un mur de la Senior Common Room du Queen’s College d’Oxford (Fig. 10 p. 482) ou celle que l’on peut lire sur le piédestal de la statue de Byron à Missolonghi (Fig. 1 p.30).

De fait si les usages des vers en néo-grec ancien sont très divers, ils ont souvent une dimension honorifique – ce qui est moins le cas pour la prose en néo-grec ancien, qui n’est pas abordée.

L’introduction expose clairement et fermement les enjeux du volume ainsi que ses limites, présente le corpus ainsi que l’histoire de son étude, qui est tout à fait récente, à quelques rares exceptions près : le corpus norvégien a ainsi commencé à être rassemblé dès le XVIIe s.

Le premier chapitre, à tout seigneur tout honneur, est très logiquement consacré à la Grèce, qui fait exception dans l’histoire du phénomène de la composition en vers néo-grecs dans la mesure où la pratique a perduré au Moyen Âge, même si le trimètre iambique a évolué vers le dodécasyllabe pour les poèmes d’occasion. Cette pratique connaît un renouveau avec la chute de Constantinople parmi les émigrés byzantins d’Italie comme Bessarion, Theodore Gaza, Constantin Lascaris, Marcos Mousouros et bien d’autres. Elle décline ensuite. avant de connaître un certain regain aux XVIIIe et XIXe s. dans le cadre d’une réflexion sur le grec vernaculaire ; aujourd’hui, comme ailleurs, les vers en néo-grec composés en Grèce ou par des Grecs sont rares et relèvent du jeu académique.

Si la composition de vers néo-grecs par des Grecs n’a jamais cessé, c’est à l’Italie qu’il revient de lui avoir donné un véritable regain, dans le cadre de l’intérêt des humanistes pour l’Antiquité, renforcé par l’arrivée des émigrés byzantins. Ce sont ces humanistes italiens qui ont véritablement élaboré une tradition de vers en néo-grec ancien, dont les premières manifestations sont le Liber epigrammatum graecorum de Politien (1498) et les paratextes en vers des éditions du grand imprimeur vénitien Alde Manuce, dont la Néakademia imposait à ses membres non seulement d’écrire mais de parler en grec ancien. Au milieu du XVIe s. la pratique connaît cependant un déclin et ce sont la France, l’Allemagne, les Pays-bas qui vont prendre le relai. Il faut bien sûr y voir les effets de la Contre-Réforme, puis de la Ratio studiorum des Jésuites qui, si elle fait une place à l’enseignement du grec, donne cependant la prééminence au latin, et il faut attendre le XIXe s. pour que l’Italie devienne à nouveau un centre de production important de vers néo-grecs, avec Leopardi et Giovanni Pascoli.

De fait, après le traité d’Augsburg, le grec connaît un véritable essor en pays germanique autour de figures comme Melanchthon et Camerarius, et composer des vers grecs devient la marque des humanistes réformés. La pratique perdure aux XVIIe et XVIIIe s. et prend un tour nouveau au XIXe s. : il s’agit alors aussi de mettre en avant une forme de communauté d’esprit entre les Grecs de l’Antiquité et l’Allemagne. La situation des Pays-Bas est au départ proche. Comme ailleurs, c’est avec l’institutionalisation de l’enseignement du grec ancien que la composition de vers néo-grecs prend son envol, avec la création du Collège trilingue de Louvain, qui attire des étudiants de toute l’Europe. Et comme ailleurs, les personnes qui composent des vers grecs sont principalement des étudiants, des professeurs, des ecclésiastiques… et des hommes, à quelques rares exceptions près. Ces poèmes se manifestent par leur diversité métrique et, à côté des paratextes et poèmes d’occasion, on rencontre quelques travaux originaux comme le poème de Scaliger sur la Hollande. Les éditeurs soulignent à juste titre l’importance pour le lecteur moderne de ne pas perdre de vue les connaissances de l’époque sur la métrique grecque et la langue en général : ainsi, quand Erasme emploie un nominatif là où l’on attendrait un vocatif, il est utile de savoir que l’on considérait alors cela comme un trait attique. Le cas de la Suisse fait bien apparaître le rôle essentiel joué par les imprimeurs dans l’encouragement et la diffusion des compositions en vers néo-grecs : là, ce sont les Estienne qui non seulement impriment mais composent des vers, dans le sillage des idées de Melanchthon sur le système éducatif et de la place qu’y occupe la paraphrase en vers grecs. La région bénéficie également de l’afflux d’émigrés grecs et crétois comme François Portus et son fils Emile Portus, prolixes compositeurs de vers grecs, mais aussi de réfugiés fuyant les persécutions religieuses – dont les Estienne. De fait, après l’âge d’or des études grecques en France qui culmine avec la création du Collège des lecteurs royaux de grec et perdure jusqu’à la fin du XVIe s., le XVIIe s. français est marqué par un recul lié à la situation religieuse. Auparavant, des professeurs comme Dorat mais aussi des poètes comme Baïf, Belleau, Chrestien, pour qui la langue française descend en droite ligne du grec, composent de nombreuses pièces souvent ludiques, comme le poème acronyme Terpandros sur Ronsard de Dorat (p.366), les poèmes bilingues dans lesquels les poètes rivalisent d’adresse. La satire n’est pas en reste : Henri II Estienne compose des épigrammes sur les imprimeurs célèbres mais aussi sur les mauvais imprimeurs et, au XVIIe s. Ménage s’en prend en grec à Gargilius, figure du professeur de grec parasite dont la science est jugée douteuse. Pour ce poème, les éditeurs proposent, à la manière des humanistes, deux traductions tout à fait savoureuses. Dans la grande diversité des emplois du néo-grec, il faut noter celui qui consiste à recourir à une langue que peu comprennent : outre la satire, on trouve aussi des poèmes délicieusement érotiques comme ceux de Chénier qui forge pour l’occasion le néologisme évocateur λαμποπύγη… D’autres régions sont cependant moins bien loties : dans les Balkans, à l’exception de la ville de Raguse, un centre important d’études grecques où enseigna Daniel Clarius de Parme et où passèrent des savants comme Mathias Garbitius, les liens avec l’humanisme occidental sont ténus. Ils n’en sont pas moins existants, comme on l’observe également pour la Hongrie, où les promoteurs du grec, comme Janus Pannonius, ancien élève de Guarino, ont fait le voyage en Italie, ou sont en lien avec Erasme, comme Nicolaus Olahus, voire se sont formés ailleurs : Sambucus a appris le grec à Vienne puis à Paris. En Espagne et au Portugal, il n’y a pas à proprement parler de renaissance des études grecques, sans doute en raison de l’Inquisition qui très tôt voit d’un mauvais œil l’intérêt pour le grec, mais là aussi les savants circulent, vont se former ailleurs – Barbosa fut l’élève de Politien – ou alors ce sont des professeurs grecs qui sont accueillis, comme Doukas, qui enseigna à l’Université Complutense et composa de nombreux vers néo-grecs. Les vers néo-grecs composés en Pologne et en Lituanie se singularisent par une forte propension à combiner des motifs gréco-romains et des motifs chrétiens, en même temps que des traits épiques, attiques, des dorismes, des éolismes et des néologismes, une hybridation qui est caractéristique de cette littérature et qui est ici particulièrement affirmée. La production russe est marquée par l’importance des liens avec la théologie byzantine, importée à Moscou par Maxime le Grec. Dans l’Autriche restée catholique, après le concile de Trente, l’étude du grec décline, mais à la fin du XVIIIe s. se fait sentir l’influence du Neuhumanismus allemand puis, au XIXe s., celle des migrants grecs, nombreux à Vienne. Les Pays nordiques se caractérisent par l’importance de la Réforme et des liens avec Wittenberg, et par la rédaction en vers néo-grecs de candidatures à des bourses et de dédicaces de manuels ou de mémoires académiques. Dans ce tableau d’ensemble, le Royaume-Uni fait figure d’exception. La région n’a pas connu de coup d’arrêt dans la pratique des vers néo-grecs et au XIXe s. de nombreux concours de vers grecs ont été institués qui perdurent aujourd’hui. Sans doute est-ce lié à une pédagogie qui fait manipuler la langue au-delà de l’édition et de la traduction, en promouvant la composition et l’oralisation. Même si cela concerne essentiellement le cercle restreint des universités et écoles d’élite, les productions n’en sont pas moins vivaces et souvent liées aux événements contemporains de leur composition. Cela a également pour effet d’amener de « vrais » poètes comme Milton, Samuel Johnson, Coleridge, Swinburne, s’adonner au genre. Cette pratique est toujours vivace, comme en témoignent les Odes olympiques d’Armand D’Angour déclamées lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques d’Athènes en 2004 et de Londres en 2012.

Le volume est doté d’outils très précieux. Une bibliographie sélective présente de récents volumes collectifs témoignant de l’actualité du domaine, des éditions et collections de textes en néo-grec ancien souvent consacrées à un auteur ou une œuvre en particulier, des synthèses par régions, genre ou thème mais aussi des ouvrages portant sur l’histoire des études grecques, sur la prononciation, l’orthographe ou encore la métrique. Un utile tableau chronologique met en regard les œuvres en néo-grec ancien et l’histoire des études grecques, depuis les premiers cours de grec ancien dispensés à Florence par Manuel Chrysoloras en 1397, jusqu’en 2015, date de la première conférence consacrée au grec humaniste à Tartu. Quatre index viennent clore le volume, dont un Index Graecitatis rassemblant néologismes, hapax legomena et termes rares qui est tout à fait instructif sur cette langue bien particulière et, en un sens, bien vivante, qu’est le néo-grec.

Le volume est de très bonne tenue il y a peu de coquilles ; on notera cependant que le titre exact du volume cité p.382 est Henri II Estienne, éditeur et écrivain (et non imprimeur) et que Antoine de la Faye est né à Châteaudun (et non Châteaudon), p.311.

Pour conclure, l’ouvrage met en lumière un chapitre de l’histoire culturelle de l’Europe très peu étudié, qui est marqué par la circulation des individus qui l’ont écrit, et dont la production, éparpillée dans des ouvrages divers, est d’une grande variété. Si la poésie d’occasion rédigée au sein des cercles académiques domine, on compte également des productions particulièrement créatives et la présence parmi les auteurs de vers néo-grecs de véritables poètes. Cette pratique est fortement liée aux systèmes éducatifs et à la présence de la composition en vers grecs en leur sein, et plus encore à l’existence de concours.

Les contributions montrent bien que le phénomène a évolué avec le temps, avec un pic humaniste. Il est également très marqué par l’appartenance religieuse, et on note la domination des pays réformés, quand les pays catholiques et la Contre-Réforme entraînent des modifications du curriculum et de la place de l’enseignement du grec. Particulièrement intéressants sont les phénomènes d’hybridation avec les littératures vernaculaires observés au fil de l’ouvrage.

Se pose alors la question du devenir de cette pratique : y a-t-il encore, y aura-t-il à nouveau des hellénistes pour reprendre le flambeau et, comme Léon Vernier, envoyer des vœux de bonne année en vers grecs pour 2023? Quoi qu’il en soit, le retour sur les siècles continus qu’elle a traversés font de ce volume un ouvrage passionnant, dont les chapitres peuvent être lus de manière indépendante, dont les outils fournis sont précieux, dont la présentation rend l’utilisation très commode, et qui invite à explorer plus avant ces textes singuliers et ce phénomène quelque peu oublié. On attend avec impatience son équivalent pour la prose.