BMCR 2022.04.41

The Catechumenate in late antique Africa (4th-6th centuries): Augustine of Hippo, his contemporaries and early reception

, The Catechumenate in late antique Africa (4th-6th centuries): Augustine of Hippo, his contemporaries and early reception. Supplements to Vigiliae christianae: texts and studies of early Christian life and language, 162. Leiden; Boston: Brill, 2020. Pp. x, 414 . ISBN 9789004431898 €132,00.

La monographie de M. Pignot, issue d’une thèse soutenue à Oxford en 2016 mais dont le contenu a en été très largement remanié, constitue un apport majeur à notre compréhension du christianisme tardo-antique en offrant une étude précise et rigoureuse de la pratique du catéchuménat dans l’Église d’Afrique de l’époque d’Augustin d’Hippone jusqu’au viè siècle. Comme il le souligne en introduction (p. 9-20), l’auteur entend combler un manque dans les études sur le christianisme tardo-antique, puisque le catéchuménat, à l’exception de quelques rares ouvrages, notamment ceux de W. Harmless[1] et de M. Brons[2], demeure à ce jour une question qui a peu intéressé la recherche. L’objectif de M. Pignot énoncé d’emblée (p. 21-29) est triple : 1/ montrer que le catéchuménat constitue une organisation locale et extrêmement changeante ; 2/ montrer que les pratiques du catéchuménat, dont la description s’inscrit dans un contexte polémique, sont sujet à débat et à des processus d’adaptation et de reconfiguration en fonction des interactions au sein de la communauté chrétienne et dans le cadre d’une compétition religieuse ; 3/ montrer que l’importance accordée au catéchuménat jusqu’au viè siècle par le christianisme constitue pour les communautés chrétiennes un moyen de redéfinir leurs limites et d’affirmer en même temps leur identité. Pour mener cette enquête, M. Pignot s’appuie essentiellement sur des sources littéraires, en raison du manque de sources archéologiques et épigraphiques décisives pour éclairer le sujet ; mais, précisons-le dès à présent, ces sources littéraires sont étudiées avec une grande rigueur philologique puisque tant le contexte de rédaction que la tradition manuscrite sont à chaque fois pris en compte.

L’analyse de l’œuvre d’Augustin d’Hippone constitue à elle seule quatre des six chapitres de l’ouvrage. Le premier chapitre (« Augustine the Catechumen : Patterns and Narrative », p. 32-87) s’attache à l’étude du récit qu’Augustin fait de son catéchuménat. M. Pignot souligne notamment d’une part que le récit de son catéchuménat varie chez Augustin en fonction du public visé et de l’intention, polémique ou catéchétique, de l’ouvrage dans lequel il s’inscrit ; d’autre part, que ce récit évolue en fonction des intérêts d’Augustin lui-même : si dans les Confessions le catéchuménat est décrit comme un processus de transformation de soi, les écrits datés après 410 insistent davantage sur le rôle d’Ambroise de Milan et se caractérisent par une plus grande précision terminologique ; enfin, que ce récit s’inscrit très souvent dans des contextes de confrontation religieuse avec le manichéisme et, encore plus, avec le donatisme. Si le propos de l’auteur emporte ici notre adhésion, on regrettera toutefois qu’il ne s’appuie pas davantage sur les mots d’Augustin en De animae quantitate 34, 77 (… libentius enim loquor his uerbis, quibus haec insinuata sunt.), écrits quelques mois à peine après son baptême et qui sont un véritable témoignage de la préparation baptismale qu’il reçut à Milan, lesquels propos soulignent que la réflexion philosophique augustinienne s’inscrit d’emblée dans un cadre ecclésiologique chrétien, pour ne pas dire ambrosien.[3]

Le deuxième chapitre (« The Practices and Status of catechumeni in Augustine’s Community », p. 88-139) étudie la description des pratiques propres au catéchuménat et du statut de catéchumène. M. Pignot montre ainsi que, si le catéchuménat débute par un apprentissage catéchétique, le catéchumène n’est intégré au sein de la communauté qu’après l’exécution de rites comme la bénédiction, l’imposition des mains, le signe de croix sur le front, le don du sel et l’exsufflatio. Si ces rites marquent l’inclusion du catéchumène au sein de la communauté chrétienne, ils ne signifient pas que le catéchumène ait accès à la totalité de la disciplina chrétienne, ce que souligne bien le fait que les catéchumènes soient invités à quitter l’assemblée au moment de l’eucharistie : le catechumenus n’est pas encore un fidelis, un membre de plein droit de la communauté chrétienne. L’auteur consacre d’ailleurs à l’étude de cette disciplina arcani des pages remarquables de rigueur (p. 127-136). Il montre enfin que le rôle attribué à ces pratiques rituelles dans l’inclusion des catéchumènes au sein de la communauté chrétienne prend tout son sens dans un contexte de compétition religieuse avec le donatisme, puis avec le pélagianisme. L’on pourrait peut-être aussi ajouter, nous semble-t-il, que cette importance qu’Augustin accorde au rôle du rite comme opérateur d’inclusion peut également s’expliquer par rapport à son passé manichéen et à l’importance que les rites jouent dans le manichéisme africain. De ce point de vue, certaines analyses de l’ouvrage de J. BeDuhn, Augustine’s Manichaean Dilemma[4], – ouvrage que l’auteur critique parfois sévèrement (p. 32-34 ; 54-55 ; 69) –, mériteraient un meilleur traitement. Force en effet est de constater que les rites, tant catholiques que manichéens, participent de ce que M. Foucault nommait une « politique des corps ». L’inclusion au sein d’une communauté implique une reconfiguration et une normalisation du corps qui précède la transformation du soi psychologique. De ce point de vue, les analyses sociologiques de G. H. Mead ou philosophiques d’H. Frankfurt sur les modalités d’inclusion de l’individu au sein d’une communauté, sur lesquelles s’appuie J. BeDuhn dans ses monographies, nous semblent ici offrir des modèles explicatifs susceptibles d’enrichir l’approche philologique et historique de l’auteur. En outre, il pourrait être intéressant de confronter davantage ces pratiques au concept d’identité multiple élaboré par É. Rebillard[5] auquel l’auteur souscrit (voir p. 7-8).

Le troisième chapitre (« Catechumens Taking the Step : The Negotiation of Baptism in Augustine’s Pastoral Care », p. 140-177) étudie la manière dont Augustin comprend et décrit le moment où le catechumenus demande le baptême et devient un competens. M. Pignot montre l’importance de l’appel au baptême dans le corpus homilétique ou épistolaire augustinien dans un contexte de compétition religieuse, notamment avec le donatisme, afin de renforcer l’appartenance identitaire à la communauté. De fait, il met en valeur de manière décisive, nous semble-t-il, et à rebours de toute une tradition critique, le souci pastoral particulier qu’Augustin apporte à la catéchèse des catéchumènes en vue de les inciter au baptême, tant il est vrai que, pour l’évêque d’Hippone, le baptême constitue le moment crucial où l’individu intègre de plein droit la communauté ecclésiale.

Le quatrième chapitre (« From catechumenus to fidelis : The Lenten Preparation for Baptism in Hippo », p. 178-230) approfondit ce point en proposant une étude, remarquable de rigueur et de précision, du processus qui conduit le catéchumène au baptême à travers une étude de la prédication augustinienne durant la période du Carême. L’analyse de plusieurs textes du corpus augustinien, en premier lieu le De fide et operibus et le corpus homilétique, montre ainsi que la préparation baptismale correspond à un processus complexe d’intégration où le competens est soumis à de nombreux rites dès sa candidature au baptême (pratiques pénitentielles, catéchèse, exorcismes, récitation de mémoire du credo et du Notre Père). En d’autres termes, la préparation baptismale constitue un long processus de transformation de soi qui rend possible le baptême et l’inclusion au sein de la communauté ecclésiale. Ajoutons aux analyses de l’auteur que la transformation de soi passe également ici par une action sur le corps. Néanmoins, comme le souligne M. Pignot, les sources à notre disposition ne permettent pas de délimiter la fréquence et l’ordre précis de ces pratiques d’initiation pré-baptismale, ni de connaître les interactions concrètes entre les prêtres, les parrains et les competentes.

Les deux derniers chapitres de la monographie élargissent la perspective d’étude en se fondant sur d’autres sources littéraires qu’Augustin et en envisageant les évolutions perceptibles en Afrique du ivè eu viè siècle. Le cinquième chapitre (« Councils, Preaching and the Catechumenate in Fourth- and Fifth-Century Africa », p. 231-287) fonde son analyse sur des canons conciliaires, des sermons traditionnellement attribués à Quodvultdeus de Carthage (mais dont l’auteur remet en cause l’attribution, p. 241-248), enfin des sermons anonymes, soit attribués à Augustin (sermo 366 dubius dans l’édition mauriste), soit intégrés dans la collection Morin du Pseudo-Chrysostome latin (sermo 29). Ces différentes sources complètent les informations présentes dans l’œuvre augustinienne. Les canons conciliaires soulignent ainsi que le souci d’Augustin de distinguer catéchumène et baptisé était partagé par les autres évêques africains dans un contexte de compétition religieuse avec le donatisme ; les sermons attribués à Quodvuldeus décrivent des rites de renonciation et de profession de foi dont on ne trouve aucun parallèle chez Augustin. Plus généralement, ces sources mettent en évidence le caractère évolutif de ces rites et de la catéchèse en fonction des contextes de controverse religieuse et l’absence de toute institutionnalisation de ces rites à proprement parler.

Le dernier chapitre (« From Carthage to Rome : Debating the Catechumenate in the Sixth-Century West », p. 288-326) aborde, quant à lui, l’évolution du catéchuménat au viè siècle. La rareté des sources littéraires oblige ici l’auteur à une comparaison entre les pratiques africaines et romaines. En effet, il confronte la correspondance entre Ferrand de Carthage et Fulgence de Ruspe sur la validité du baptême donné dans l’urgence avec la lettre de Jean Diacre à Senarius dans le contexte de l’Italie ostrogothique. L’étude de ces correspondances met en relief que les pratiques liturgiques d’initiation sont au centre des controverses doctrinales de l’époque ; ces lettres traitent des mêmes problèmes pastoraux que les générations précédentes, mais témoignent également d’une fixation progressive par l’écrit des pratiques rituelles qui se fondent sur les autorités chrétiennes du passé, notamment Augustin. Elles initient de fait la création d’une tradition en matière liturgique et une plus grande uniformité des pratiques et des interprétations théologiques.

L’ouvrage s’achève sur un court épilogue (p. 327-330) où, après un rappel des acquis de la recherche, M. Pignot indique sa volonté d’étudier dans de futurs travaux l’évolution qui se fait jour à partir du viè siècle d’une disparition du catéchuménat au profit de la généralisation du pédobaptisme. Il s’agit là d’une enquête des plus intéressantes susceptible d’offrir sur un plan historique et sociologique des éléments essentiels pour comprendre l’évolution de la société occidentale de l’Antiquité tardive au Haut Moyen Âge ainsi que l’évolution de la signification de l’inclusion au sein de la communauté chrétienne. Enfin, l’ouvrage est complété par de riches indices (bibliographie p. 331-382 ; index locorum p. 383-402 ; index des auteurs modernes et des thèmes p. 403-414) qui facilitent grandement l’exploitation de l’ouvrage.

En résumé, M. Pignot nous offre ici une monographie qui constitue dès à présent un ouvrage de référence pour toute recherche ultérieure non seulement dans le domaine de l’histoire de la liturgie, mais plus largement dans le domaine de la patristique et des sciences religieuses. En apportant des vues nouvelles sur un objet d’étude quelque peu délaissé jusqu’alors – le catéchuménat – , en se fondant sur une enquête philologique précise et un débat rigoureux avec la tradition critique existante, M. Pignot nous fait ainsi le don d’une œuvre scientifique de grande qualité qui suscitera, nous n’en doutons pas, d’importantes avancées dans la compréhension du christianisme tardo-antique et son évolution jusqu’au Haut Moyen Âge.

Notes

[1] W. Harmless, Augustine and the Catechumenta, 2nd edition Collgeville MN, 2014 (1st edition 1995).

[2] M. Bons, Augustins Trinitätslehre praktisch. Katechese, Liturgie, Predigt, Tübingen, 2017. Voir aussi É. Rebillard, Transformations of Religious Practices in Late Antiquity, London, 2013, p. 37-46.

[3] Sur ce point, voir D. C. Alexander, Augustine’s Early Theology of The Church. Emergence and Implications, 386-391, New York, 2008, p. 115-116 ; J. Lagouanère, « Le Credo d’Augustin en 388. Une lecture du De quantitate animae », Recherches de Théologie et Philosophie Médiévale 85/1 (2018), p. 1-46, ici p. 5-7.

[4] J. BeDuhn, Augustine’s Manichaean Dilemma. Volume 1 : Conversion and Apostasy, 373-388C.E., Philadelphia, 2009 ; Volume 2 : Making a ‘Catholic’ Self, 388-401, Philadelphia, 2013.

[5] É. Rebillard, Christians and their Many Identities in Late Antiquity, North Africa, 200-450 C.E., Ithaca MY, 2012.