BMCR 2020.12.11

Der kyprische Apoll’: Heiligtum und Kult des Apollon Hylates in Kourion

, Der kyprische Apoll': Heiligtum und Kult des Apollon Hylates in Kourion. Κυπριακά, Forschungen zum Antiken Zypern, Bd 3. Wien: Verlag Holzhausen, 2019. Pp. 240. ISBN 9783902976666 €39,90.

Le livre de G. Ambros est le quatrième volume d’une nouvelle collection consacrée à Chypre dans l’Antiquité. Son but est de présenter une synthèse sur un important sanctuaire de la côte sud de l’île, consacré à un dieu masculin qui, à partir du IVe s. av. J.-C., est nommé Apollon Hylatès.[1] L’auteur veut privilégier un point de vue historique et replacer le culte dans le contexte plus large de la religion chypriote.[2] Après l’introduction (chapitre 1), le chapitre 2 est consacré à un résumé de l’histoire de Chypre, de l’Âge du Bronze à l’époque romaine, suivi par une présentation du sanctuaire au sein de la ville de Kourion (ch. 3) et par différents développements sur la religion à Chypre (ch. 4). Les chapitres 5, 6 et 7 concernent les épiclèses d’Apollon à Chypre et les principales caractéristiques de son culte, le ch. 8 les divinités et les sanctuaires « partenaires » dans l’île. Suivent des commentaires sur les liens avec l’Orient (ch. 9), sur les statues de jeunes enfants dits « Temple Boys » (ch. 10), sur Dionysos et Apollon (ch. 11), sur la place tenue par ce culte de Kourion dans l’évolution de l’histoire chypriote (ch. 12), sur son rôle éventuel dans la définition d’une identité chypriote (ch. 13), avant la conclusion (ch. 14). Le livre se termine par un recueil d’inscriptions et la bibliographie.

Ce plan, peu cohérent, entraîne une dispersion des commentaires sur le sanctuaire et le culte d’Apollon Hylatès, et parfois des répétitions d’un chapitre à l’autre. L’auteur accorde une place trop importante à des considérations générales sur l’histoire et la religion chypriotes qui n’apportent pas de véritable contribution à notre connaissance du sujet, mais qui l’amènent à privilégier l’hypothèse d’une origine orientale de l’Apollon chypriote, contredite par ses épiclèses Alasiotas, Kyprios (sans doute aussi Hylatès), ainsi que par ses liens étroits avec l’Aphrodite Paphienne, que l’auteur souligne elle-même. Il aurait fallu de toute façon, avant de se lancer dans des considérations générales, rassembler et commenter la documentation archéologique dont l’on dispose sur le sanctuaire d’Apollon Hylatès. L’auteur ne l’a malheureusement fait que très partiellement, puisqu’elle ignore la publication des fouilles menées sous la direction de Diana Buitron-Oliver dans le temenos archaïque du sanctuaire.[3] Ce livre constitue pourtant une référence essentielle pour notre connaissance de l’histoire du culte rendu au dieu entre le VIIIe et le IVe s. av. J.-C. Pour la période ancienne rappelons, entre autres, la découverte de deux petits taureaux, l’un en or, l’autre en argent, et, pour les siècles suivants, celle d’un ensemble considérable de figurines en terre cuite, mais aussi de sculptures en pierre, d’objets en métal, de sceaux et de quelques inscriptions : parmi elles, on note un couteau portant les signes to te-o, « du dieu », une formule fréquente avant l’époque hellénistique, mais qui n’est pas répertoriée dans les inscriptions rassemblées par G. Ambros dans son appendice épigraphique.[4] Ce couteau évoque les animaux sacrifiés au dieu, dont les restes – principalement des ossements de chèvres et de moutons – sont étudiés dans le volume de D. Buitron-Oliver.

Les seules offrandes qui font l’objet d’une étude indépendante sont les statues de jeunes enfants, dits « Temple Boys ». Ici encore on relève une fâcheuse lacune bibliographique, puisque le catalogue exhaustif des sculptures chypriotes en pierre conservées au Metropolitan Museum of Art (New York), publié en 2014, n’est pas cité par l’auteur.[5] On y trouvera des notices détaillées sur les cinq statuettes de jeunes enfants reproduites par G. Ambros,[6] ainsi que sur quinze autres exemplaires de la collection Cesnola provenant de Kourion et sur deux « Temple Girls ». Si l’on ajoute plusieurs statues d’enfants en marbre trouvées par Cesnola ou acquises précédemment par Louis Castan,[7] on constate qu’à l’époque classique et au début de l’époque hellénistique les représentations de jeunes enfants constituent l’offrande privilégiée dans la statuaire en pierre. Le rapprochement avec les statues offertes dans le sanctuaire d’Echmoun à Sidon est justifié sans que cela implique une influence phénicienne dans le culte d’Apollon Hylatès ou à Kourion. Apollon est, ici comme à Chypre en général, la divinité kourotrophe par excellence.

Le lien entre l’Apollon de Kourion et l’Aphrodite de Paphos était certainement étroit, comme l’indique G. Ambros à la fin de son ouvrage. Une inscription syllabique de la fin de l’époque archaïque, trouvée anciennement à Rantidi, à quelques kilomètres à l’est de Paphos (donc en direction de Kourion), a été très récemment réinterprétée par Artemis Karnava : elle lit sur la pierre to te-o to ko-ri-e-o-se, « of the God of Kourion ».[8] Ce dieu est évidemment celui qui sera nommé un peu plus tard Apollon. À l’époque archaïque, et sans doute plus tôt, existait entre Paphos et Kourion une communauté culturelle, religieuse et sans doute politique, sous la domination paphienne. Pour ce qui concerne le culte d’Apollon, une inscription qui transcrit un serment prêté par les Paphiens à l’empereur Tibère[9] constitue un témoignage important. Après « notre Aphrodite Paphia et notre Koré » sont en effet invoqués Apollon Hylatès et un autre Apollon dont l’épithète est probablement Kenyristès,[10] inconnue par ailleurs mais formée sur le nom du roi légendaire Kinyras, étroitement lié aux traditions paphiennes. L’auteur hésite à adopter cette restitution bien qu’elle écrive à deux reprises (pp. 98 n. 552 et 142 n. 864) que, d’après Hans Taeuber qui a revu la pierre en 2015, cette lecture est la plus vraisemblable. Dans le serment prêté à Tibère, les Paphiens ont-ils voulu associer le dieu Hylatès de Kourion à un Apollon paphien lié à un ancien pouvoir royal ? La question est difficile, mais on note que plusieurs dédicaces trouvées dans le sanctuaire de Kourion sont adressées à Apollon Hylatès et à Apollon César donc, cette fois, à un souverain bien réel.

Pour résumer, l’ouvrage de G. Ambros ne prend pas en compte de façon suffisamment rigoureuse la documentation archéologique qui concerne l’Apollon Hylatès de Kourion et insiste de façon abusive sur les aspects orientaux du dieu, dans le cadre de concepts sur les transferts de culte (« Kultübertragung ») et sur les amalgames (« Verschmelzung ») qui, à mon avis, ne conviennent ni pour le culte du dieu local,[11] ni pour l’Aphrodite de Paphos.

Je relève pour terminer quelques erreurs ponctuelles : p. 13, il n’y a aucune relation entre le déchiffrement de l’écriture syllabique et la découverte de l’obelos de Palaepaphos en 1979 ; p. 36, la tablette en bronze d’Idalion n’a pas été trouvée dans une rampe de siège (« Belagerungsrampe » : c’est une confusion avec celle de Palaepaphos) ; p. 75 n. 73, le troisième auteur est Moscati (Sabatino est son prénom) ; p. 86, il n’y pas d’Aphrodite Paphia à Amathonte ; p. 87 fig. 18, la statue d’Apollon vient du sanctuaire de Voni, pas de Vouni où se trouve un palais d’époque classique.

Notes

[1] Curieusement, au début du titre, le nom du dieu est abrégé Apoll’, selon une ancienne pratique allemande.

[2] De ce point de vue, l’absence d’une carte générale de l’île est particulièrement regrettable.

[3] D. Buitron-Oliver, The Sanctuary of Apollo Hylates at Kourion: Excavations in the Archaic Precinct, Studies in Mediterranean Archaeology vol. CIX, Jonsered, 1996 (avec de nombreuses contributions).

[4] Cette inscription syllabique, comme toutes celles qui proviennent de Kourion, est maintenant répertoriée dans le volume des IG XV 1. Inscriptiones Cypri. Pars I, Inscriptiones Cypri Syllabicae. Fasciculus I, Inscriptiones Amathuntis Curii Marii (eds. A. Karnava, M. Perna), Berlin, 2020.

[5] A. Hermary, J.R. Mertens, The Cesnola Collection of Cypriot Art: Stone Sculpture, New Haven et Londres, 2014. L’ouvrage est gratuitement disponible en ligne.

[6] Fig. 38 et 40-43. Les deux Temple Boys reproduits fig. 39 ne proviennent pas de Kourion, mais de Lefkoniko.

[7] A. Hermary, « Sculptures du sanctuaire d’Apollon Hylatès au musée de Genève », Cahiers du Centre d’Études Chypriotes [CCEC] 16, 1991, p. 30, pl. III-IV ; M. Campagnolo et al. (dir.), Chypre. D’Aphrodite à Mélusine, Genève, 2006, p. 55-56 nos 39-41.

[8] A. Karnava, « Old inscriptions, new readings: A god for the Rantidi sanctuary in South-West Cyprus », CCEC 49, 2019, p. 27.

[9] Ici p. 206 n° 17, mais l’inscription a été trouvée dans le village de Nikokleia et non dans le sanctuaire d’Aphrodite à Palaepaphos.

[10] Cette lecture a été proposée d’abord par J.-B. Cayla, et reprise dans SEG LI, 2001, n° 1896 : voir le commentaire de J.-B. Cayla, Les inscriptions de Paphos. La cité chypriote sous la domination lagide et à l’époque impériale, Lyon, 2018, p. 229-235 n° 108. La lecture Kerynetès, « de Kyrénia », proposée par Mitford, serait elle aussi un hapax.

[11] Dans le cadre de sa thèse soutenue en 2015 à l’université d’Avignon, Yannick Vernet a étudié l’évolution et les caractéristiques du culte d’Apollon à Chypre. Ce travail n’est pas encore publié, mais il est consultable en ligne.