BMCR 2020.10.37

Pétrarque. L’Afrique: Livres VI-IX

, Pétrarque. L'Afrique/ Affrica. Tome second, livres VI-IX. Les classiques de l'humanisme, 48. Paris: Les Belles Lettres, 2018. Pp. 356. ISBN 9782251448183 €33, 00 (pb).

Ce second tome de l’édition bilingue de l’Affrica de Pétrarque était très attendu depuis le premier, paru en 2006. Le volume comprend un avertissement (p. I-XIX), l’édition-traduction proprement dite (p. 1-235), une longue section de notes à la traduction, fort bienvenues (p. 237-309) et enfin un index des noms (p. 311-327) très fourni et qui renvoie également au premier tome le cas échéant. Dans l’avertissement l’auteur, ici le traducteur, s’explique sur les raisons de cette longue attente et notamment parce que le choix du manuscrit comme base de l’édition ici donnée, le Laurentianus Acquisti e doni 441 (Lr), copie du manuscrit autographe, a été sujet à critique à la parution du premier volume. Aussi trouve-t-on la liste des fautes de copie du manuscrit puis la liste des orthographica propres à ce texte dans l’avertissement puis, en notes, de plus amples explications sur les choix opérés. Le texte latin présenté porte un apparat qui n’est donc pas un apparat d’éditeur moderne mais qui donne les apostilles ajoutées par Pétrarque lui-même comme relecteur de son texte.

Le choix fait ici de donner une édition savante mais non scientifique stricto sensu, en rejetant les notes en fin de volume, nous permet ainsi de nous concentrer sur le texte, la narration et sa traduction.

Les quatre chants ici traduits, partant de l’arrivée de Sophonisbe aux Enfers, racontent la navigation d’Hannibal vers l’Afrique, sa fuite vers Ephèse puis la remontée de Scipion vers Rome et le double triomphe, celui de Scipion et celui d’un poète, raconté par Ennius le tenant de la bouche d’Homère, suivant en cela à la fois Tite Live mais aussi les historiens Florus, Justin et Valère Maxime (p. XI). En notes chaque référence est extrêmement bien explicitée et nourrie. Une autre originalité réside dans l’ajout de la visite de Rome par les ambassadeurs puniques (VIII, 861-952) qui permet ainsi à Pétrarque de transposer l’épopée dans le contexte contemporain et d’insérer ce texte dans une perspective philosophique qui tient compte des enjeux politiques. En effet ici le duel entre deux nations qui s’achève par la victoire et le couronnement de Rome, prend toute son sens dans une période de lutte entre deux systèmes qui se veulent impériaux, c’est-à-dire ayant l’empire sur le monde. Le couronnement du poète futur, annoncé par Ennius comme le tenant d’Homère, est évidemment une transposition de Pétrarque lui-même, poète non pas « inventeur de fictions mensongères » comme le dit justement Laurens mais bien dévoileur de la vérité. En cela digne héritier à la fois de Dante et de Cicéron, Pétrarque, par l’imitation des auteurs antiques, s’en pose aussi comme l’émule.

Venons-en à la traduction : le choix de traduire l’hexamètre latin par une traduction versifiée est remarquable mais évidemment sur un corpus de milliers de vers les solutions trouvées parfois se font au prix de certaines libertés prises avec le texte ou à certaines traductions systématiques. L’auteur par exemple adore l’hypallage pour traduire les doublets synonymiques, si fréquents dans la poésie vulgaire de Pétrarque. Il utilise aussi beaucoup le rejet et l’enjambement ou les gallicismes « c’est…que », « toi…qui » pour respecter l’ordre des mots dans le vers latin et on voit bien que parfois cela se fait au prix de quelques erreurs (p.142 après « toi qui … » on attend « apprécies » avec l’accord du verbe à la seconde personne ; p. 215 l’enjambement « du Latium » ne correspond pas forcément à celui du texte…). Mais si l’on regrette une « note du traducteur » qui aurait permis au lecteur de sans doute entrer dans la fabrique de ce texte à part entière qu’est le texte traduit, nous aurait explicité la position théorique du traducteur mais aussi nous aurait exposé ses hésitations, ses négociations et ses choix dans la pratique traductive face à un texte d’une si grande ampleur, on ne saurait, par simple esprit critique, trop s’attarder sur ces quelques scories. Le fait finalement de ne pas avoir de notes de bas de page permet deux niveaux de lecture : l’amateur éclairé va lire le texte français en en goûtant la poésie propre et ne se référer aux notes que s’il sent le besoin d’éclaircissement, le latiniste pourra comparer avec le texte latin et trouver dans les notes de fin des réponses à ses interrogations plus pointues.

Quoi qu’il en soit nous disposons maintenant du texte et de sa traduction intégrale de l’épopée dont Pétrarque était si fier et dont le Canzoniere a effacé la postérité trop longtemps.