BMCR 2020.07.28

Incidental archaeologists. French officers and the rediscovery of Roman North Africa

, Incidental archaeologists. French officers and the rediscovery of Roman North Africa. Ithaca: Cornell University Press, 2018. 384 p.. ISBN9781501702105 $49.95.

Spécialiste d’histoire médiévale, Bonnie Effros s’est récemment interrogée sur les enjeux symboliques et patrimoniaux, d’abord de l’archéologie mérovingienne en France (Uncovering the Germanic Past. Merovingian Archeology in France, 1830-1914, 2012), puis de l’archéologie en général dans le contexte colonial (Unmasking Ideology in Imperial and Colonial Archaeology, 2018). Ici, elle envisage certaines de ces thématiques dans le cadre de l’Afrique du nord antique, en se focalisant uniquement sur les officiers français et leur rôle dans la redécouverte de l’Afrique du nord romaine au 19es. Reconsidérées depuis plusieurs décennies en Europe sous un angle novateur, notamment dans le cadre des réflexions sur la colonisation, ces investigations ont depuis plus de trente ans mis en évidence le rôle particulier de l’armée dans les recherches archéologiques en Afrique du nord à partir du débarquement de 1830 ; en effet, à partir du moment où ont été envisagés non plus seulement les résultats mais aussi les acteurs de ce domaine, l’active intense de l’armée, extraordinairement prédominante, ne pouvait que frapper et attirer l’attention sur l’instrumentalisation de l’archéologie classique dans ces contrées. Elle contribua à justifier tant les objectifs et les modalités de la conquête française en Afrique du nord, et spécialement en Algérie, que la politique d’administration du pays, fondés sur le principe de la supériorité des colonisateurs, héritiers de leurs prédécesseurs romains. Moins concerné par la colonisation sur ce continent au 19e s., le monde anglo-saxon s’y était, jusqu’à une époque relativement récente, moins intéressé (mais, par ex. : J. Lydon, U. Rizvi, Handbook of Postcolonial Archaeology, 2010, spécialement A. Gonzales-Ruibal, Colonialism and European Archaeology, p. 37-47).

Ici, la ligne directrice, clairement énoncée et suivie sans faillir, est de montrer que l’exploration archéologique (envisagée seule, hors les investigations historiques générales) de l’Afrique du nord par l’armée (pas les autres intervenants) ne fut pas dictée par une curiosité scientifique aiguillonnée par l’éducation classique, mais par des visées manipulatrices —manipulation des décisions militaires, de la politique générale, de la perception par les contemporains, français et étrangers, du comportement militaire…  Quoique, dans les faits, ces intentions ne soient ni exclusives de, ni limitées à, l’armée, mais partagées au moins par les pouvoirs politique et religieux, et très largement par la société, l’auteur estime que la nocivité de celle-là est confortée par la cruauté de sa conduite sur le terrain.

Dans l’ensemble, le style clair, le plan net rendent la lecture facile. La structure, limpide, suit la chronologie, de la situation de l’archéologie sous l’empire ottoman jusqu’à un « épilogue » esquissant la situation après 1870, avec deux chapitres intermédiaires sur Lambèse et l’émergence de mesures de protection. On voit passer toutes sortes de figures, dont le comportement est, sauf exceptions, antipathique — cruel dans les opérations militaires, hypocrite, faisant faire des fouilles, sans compétences, tout en contribuant aux destructions des vestiges, globalement dépourvu d’un réel intérêt pour le pays et sa population.

Ceux qui ne sont pas familiers du propos apprendront énormément grâce à un formidable dépouillement, à une indexation soigneuse, à une longue bibliographie (32 p.). Le souci d’exposer le contexte à des lecteurs auxquels il n’est pas nécessairement familier conduit à des digressions parfois éloignées du sujet : les très longs passages sur Napoléon III, la Commission de la topographie des Gaules, Alésia (p. 221-233), ou sur les insurrections indigènes de la seconde partie du 19e s. (p. 211-216), ne sont pas mis en relation avec l’archéologie algérienne. On ne peut qu’être admiratif de la recherche documentaire extrêmement étendue, qui permet le déroulement d’un impressionnant panorama du sujet.

L’affirmation initiale (p. 24) selon laquelle ce livre est innovant car il s’intéresse à la période antérieure à 1870 est assez paradoxale (“significantly less attention has been granted to the more poorly documented and frequently idiosyncratic contributions of the largely self-appointed imperial officer-archaeologists who explored ancien remains during the period from 1830 to 1870” ; à l’appui, la note 20, p. 262 cite une étude en anglais assez éloignée du sujet). Tant le gros ouvrage de N. Oulebsir, Les usages du patrimoine, 2004 que les innombrables notes (60 p. sur un total de 370) renvoyant à l’immense bibliographie incitent à nuancer cette assertion. Les exemples plus longuement développés ont déjà été bien étudiés. Ainsi, le site de Lambèse (chap. 3, p. 125-167), ou le tombeau de la Chrétienne  (p. 228-247) choisis comme sites de fouilles se fondent sur de nombreuses analyses antérieures. Le tombeau de la Chrétienne ayant été exploré sur l’initiative d’un civil, Adrien Berbrugger, le choix du Medracen, dont l’historiographie originelle est peu creusée, aurait pu fournir une direction d’interrogation fertile plus en phase avec le sujet : les militaires de la garnison de Batna proche l’ont-ils ignoré ? si oui pourquoi ?

Efficace initiation pour des lecteurs anglophones auxquels il apportera nombre d’informations originales et de références peu connues, d’une grande utilité et d’un grand agrément pour les étudiants et les amateurs lettrés, l’ouvrage provoque un malaise diffus chez un utilisateur francophone un peu familier de la question. En premier lieu, la filiation directe entre les ouvrages qui reprennent des recherches et des publications antérieures n’est pas énoncée. Par exemple, l’assertion que, lors de la révolution de 1848 les officiers d’Afrique se déchaînèrent contre les manifestants conformément aux méthodes brutales expérimentées sur les Arabes (p. 168), s’appuie sur une étude sur les Saints Simoniens (p. 299 n. 2, par un universitaire américain spécialiste du monde arabe contemporain). Un peu plus loin, est cité comme original (as recounted by, p. 168-169, n. 4) l’article d’un historien anglais spécialisé en géographie qui évoque les buts et les modalités de la colonisation de 1848. Ou, note 77 p. 294, un insolite renvoi à un ouvrage anglais sur cette institution si documentée en français, la Légion étrangère. Dans le même ordre d’idée, les sources primaires sont reprises d’études publiées sans que cette origine soit donnée, comme il est de mise dans les travaux universitaires ; et, souvent, les références aux manuscrits et archives sont exprimées de façon globale, sans indication de paragraphe, de page, de colonne, de folio, qui permettrait à un spécialiste ou à un curieux de les retrouver (p. 293-295, 12 notes — 67, 69, 72, 78, 80, 85, 86, 94, 98, 105— font référence sans précision à un manuscrit, par le colonel Carbuccia, qui comporte 6 cahiers et des dizaines de planches). Très adapté à un lectorat cultivé, le livre est moins pertinent pour des spécialistes.

Ainsi, la bibliographie, extrêmement abondante comme on l’a dit, vise sans doute une formidable exhaustivité plus qu’une sélection adaptée. La présence de certains titres est au minimum insolite, et il est impossible de savoir comment ils ont contribué à la démonstration : A. Gilette, A. Sayak, L’immigration algérienne en France ou C. Kinealy, This Great Calamity : The Irish Famine. La bibliographie est, selon les normes universitaires, divisée en sources « primaires » et « secondaires », en principe distinguées par l’immédiateté du document par rapport à ce qu’il relate ; pour la période, la première catégorie est représentée principalement par les archives, les manuscrits, les photographies, les cartes géographiques, produites par les protagonistes. Or, on peut avoir l’impression que cette répartition a été faite selon des critères essentiellement de chronologie éditoriale : par ex., A. Belloc La télégraphie historique, 1894, n’a pas sa place dans les sources primaires, alors P. Christian (1811-1872). Pseudonym individuel [sic]) aurait dû y être inséré sous une forme claire, par un titre d’ouvrage pertinent parmi ceux que cet auteur (J. B. Pitois) écrivit sur l’Algérie au milieu du 19es. (L’Algérie de la jeunesse ; Souvenirs de l’Algérie et du Maroc). Plus véniel, de nombreuses références consultables en ligne ne sont qu’exceptionnellement mentionnées comme telles, ce qui serait très utile pour les utilisateurs, et des références supplémentaires, hors bibliographie générale, apparaissent ici et là dans les notes.

L’histoire se construit au fil de l’évolution des points de vue et tout auteur qui en exprime et les justifie contribue à cette construction. Mais il nous paraît que la volonté de ne retenir que les arguments à charge, les aspects négatifs, les exemples de comportements et de jugements condamnables selon les normes actuelles est gênante méthodologiquement. Il n’est pas question de mettre en doute les faits exposés, avérés de longue date ; mais que l’armée soit envisagée isolément, hors sol en quelque sorte, infléchit la perspective. Indubitablement de nombreux sites archéologiques ont été saccagés, d’innombrables vestiges ont disparu dans les années suivant le débarquement, et encore longtemps après. Indubitablement le passé romain a été utilisé pour légitimer et justifier la colonisation, dont l’armée fut le bras armé, le factotum le plus souvent dépourvu d’états d’âme, tout ceci est indiscutable. Certes la brutalité du corps expéditionnaire a été fustigée, y compris, souvent de façon subtile, par les contemporains : le tableau d’Eugène Fromentin, La rue Bab-el-Gharbi à Laghouat, 1859, pourtant commandité par l’Etat, n’est-il pas si équivoque dans sa représentation de dormeurs pareils à des corps massacrés que Théophile Gautier les qualifia de semblables à des cadavres enveloppés de leur suaire ? Chargée, parallèlement aux opérations militaires, de mettre en place administration, équipements…, l’armée peut légitimement être considérée comme majoritairement responsable des dévoiements, des innombrables décisions et actions critiquables dans le demi-siècle qui suivit le débarquement de 1830. On peut toutefois s’interroger sur le bien fondé d’une méthode qui consiste à isoler une période des suivantes et les hommes de leurs contemporains dont ils sont l’émanation. Le colonel Carbuccia, connu pour avoir fait pratiquer les premières fouilles du camp de Lambèse par son régiment légionnaire, n’en réutilise pas moins des pierres antiques taillées pour des constructions nouvelles (n. 98 p. 295) ; contradiction hypocrite à nos yeux. Mais ce comportement fut général, largement partagé, en France et ailleurs, et pour longtemps : l’immense historien et archéologue qu’était Stéphane Gsell à la fin du 19e et au début du 20e s. autorisait, en tant qu’Inspecteur général pour l’archéologie de l’Algérie, les colons d’une petite bourgade à utiliser des blocs antiques comme bancs le long du terrain de boules municipal.

Il n’est pas légitime de n’expliquer l’insolite (à nos yeux) implication des militaires dans l’archéologie que par le désir de se mettre en valeur ou de manipuler (p. 144 : Carbuccia n’est pas rentré en France comme un well liked officer à cause de ses travaux archéologiques ; ils lui furent au contraire reprochés comme un détournement de forces humaines et matérielles ; en revanche, il était parent d’un très proche de Napoléon III, Corse comme lui). Enfin, accuser les militaires de confondre (conflated, p. 15), le rôle d’antiquisant, d’épigraphiste, de savant et d’officier, revient à ne pas tenir compte du contexte contemporain ; cette polyvalence apparente les militaires aux membres des commissions d’exploration qui accompagnèrent les expéditions françaises, militaires ou non (Egypte, Morée, Pôle austral, Mékong…., sans compter l’Algérie), comme aux voyageurs qui les précédèrent, à la fin du 18e s. et au début du 19e s., quand tous —civils, ecclésiastiques, militaires, commerçants — ouvraient grand les yeux sur l’environnement inconnu, notant en vrac les curiosités géologiques, végétales ou  animales, les humains et leurs comportements inaccoutumés, les vêtements pittoresques et les habitations insolites. Les militaires, formés aux textes classiques, connaissant assez le latin pour lire les inscriptions, assez compétents en dessin pour reproduire les plans des bâtiments, sont, sur ce point, leurs respectables successeurs.