BMCR 2020.05.39

Neronia X: Le Palatin, émergence de la colline du pouvoir à Rome. De la mort d’Auguste au règne de Vespasien, 14-79 p.C

Manuel De Souza, Olivier Devillers, Neronia X: Le Palatin, émergence de la colline du pouvoir à Rome. De la mort d'Auguste au règne de Vespasien, 14-79 p.C. Mémoires 55. Pessac: Ausonius Publications, 2019. 412 p.. ISBN 9782356132550 €60,00.

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L’ouvrage recensé rassemble les communications présentées lors de la dixième édition des Neronia (École Française de Rome, octobre 2016). L’introduction de M. de Souza, qui tient davantage de l’avant-propos que du panorama historiographique (la périodisation est ainsi finalement peu justifiée), donne la problématique générale de l’ouvrage : il s’agit d’« interroge[r] l’enracinement de l’imperium au Palatin » (p. 9). La structure du livre rend manifeste la volonté de faire dialoguer les différentes disciplines des sciences de l’Antiquité : la première section est consacrée à l’archéologie, la seconde aux études historiques, la dernière aux représentations – littéraires, surtout – du Palatin. Les trois parties ne sont cependant par parfaitement équilibrées : la dernière est la plus courte (huit contributions, contre onze pour chacune des deux autres), tandis que la première unité occupe une place quantitativement prépondérante. Enfin, on ne peut que relever l’aspect imposant de l’ouvrage, publié en grand format dans la belle collection « Mémoires » d’Ausonius (le précédent volume appartenait aux « Scripta Antiqua »). Il n’est pas uniquement question ici d’esthétique, car le grand format et la qualité générale[1] contribuent à la tenue scientifique du tout, en particulier grâce aux nombreux plans, photos et restitutions proposés dans la première section.

La section archéologique fait honneur aux découvertes récentes des chantiers de fouilles romains, même si l’on aurait peut-être souhaité en introduction une présentation succincte de leur historiographie. Les contributions ne comportent que peu de redondances – ce qui était une gageure – et offrent un panorama finalement complet des progrès récents dans les secteurs clefs du Palatin : la maison d’Auguste, la maison de Livie, la domus Tiberiana, les demeures néroniennes (domus Transitoria et domus Aurea), mais également les pentes du versant nord de la colline. Parmi les éléments saillants à mettre en avant, notons la volonté de replacer le Palatin julio-claudien dans le temps long de l’histoire romaine. Cl. Krause montre ainsi l’importance de la Roma quadrata dans le développement de la colline : cette « matrice de construction » (p. 86) doit être considérée comme le « fil conducteur » (p. 89) prévalant à l’organisation du quartier tardo-républicain, de la maison d’Auguste, inaugurée comme templum, et de la domus Tiberiana. De même, M. Ippoliti présente une reconstitution de l’architecture de la pente nord du Palatin (entre l’aedes Vestae et le cliuus Palatinus) du VIIIs. av. J.-C. jusqu’à l’incendie de 69, période longue qui offre cependant une remarquable continuité architecturale et fonctionnelle. L’incendie de 69 et le projet de domus Aurea permirent de repenser l’organisation de cet espace, finalement menée à son terme sous Domitien. L’ampleur chronologique de l’étude est particulièrement intéressante, tout comme les reconstitutions très réussies. Le même éloge vient à l’esprit en lisant l’article d’E. Brienza (reconstruction de la rue entre la vallée du Colisée et le forum, cf. p. 133-134) et, bien entendu, en parcourant la contribution de Ph. Fleury et S. Madeleine, qui met à l’honneur le projet de reconstitution virtuelle mené à l’université de Caen. Notons toutefois que ce dernier article, qui porte sur le temple d’Apollon Palatin et contient une synthèse intéressante de son association avec la bibliothèque et le portique attenants, repose sur l’hypothèse d’un lien inchangé entre le Ier s. (sujet du colloque) et le IVe s. (que représente la maquette virtuelle du CIREVE). Si les auteurs en sont conscients et multiplient les remarques méthodologiques, ce postulat semble parfois fragile, et l’argumentation peut donner l’impression d’un raisonnement a silentio.[2]

Beaucoup de propositions emportent l’adhésion, à l’instar de la contribution de Fr. Villedieu, qui intègre les découvertes autour de la cenatio rotunda à une réflexion plus générale sur le plateau nord-est du Palatin. Relevons également l’hypothèse convaincante de G. Sauron et V. Torrisi, selon laquelle la partie sud-est de la maison de Livie abritait un oecus corinthius d’inspiration hellénistique, sans doute destiné à des représentations privées. Enfin, l’histoire de l’art est bien servie avec deux contributions. L. Abbondanza interroge une cista mystica retrouvée dans le cryptoportique de la domus Tiberiana : celle-ci, qui faisait peut-être partie d’un bas-relief composite dédié à Dionysos, avait une valeur symbolique héritée de l’époque hellénistique. Enfin, à partir de l’étude du nymphaeum de la domus Transitoria, A. Raimondi Cominesi met en évidence l’existence d’un « cycle of fruition » (p. 164), d’origine augustéenne.

La deuxième section, dévolue aux études historiques, interroge sous plusieurs angles le fonctionnement et la symbolique politiques du Palatin, cette imperii arx selon l’expression bien connue de Tacite (Tac., Hist., 3.70). L’approche politique de la colline du pouvoir est immédiatement visible dans l’étude liminaire d’Y. Perrin, qui fait le lien avec la section précédente en analysant la relation entre le phénomène « [d’]ancrage topographique des résidences impériales sur le Palatin » (p. 185) et l’instauration du régime impérial. On retiendra de cette entrée en matière plusieurs hypothèses stimulantes. La première concerne la domus de Claude avant son accession au pouvoir : deux passages de Suétone (Suét., Claud., 16 et 18.3) donnent à penser qu’elle se situait au nord-est de la domus Tiberiana et qu’elle appartenait à Tibère. La seconde veut que la domus dite Tiberiana ait été réalisée par Néron, qui menait ainsi à son terme le processus de personnalisation du pouvoir politique mis en place par Auguste. L’article d’A. Bérenger permet d’ailleurs de mieux comprendre comment la famille impériale a progressivement pu mettre la main sur les domus aristocratiques de la colline intervenant par l’intermédiaire de leurs affins dans un marché immobilier particulièrement actif depuis l’époque tardo-républicaine.

Si les contributions sont généralement enrichissantes, on regrettera dans cette section une certaine uniformité d’approche – l’histoire politique – et de perspective – celle des empereurs. Cela conduit à plusieurs redites, qui aboutissent certes rarement à des contradictions, mais donnent le sentiment d’une progression heurtée. Ainsi la problématique de la convocation des sénateurs au Palatin est traitée plusieurs fois : A. Bérenger l’interroge en lien avec d’autres pratiques de l’exercice du pouvoir, à l’instar du consilium principis (p. 201-202) ; Y. Rivière l’intègre à sa réflexion sur l’existence d’une justice exercée spécifiquement par le Prince ; V. Lapini la mentionne également (p. 254-255). Ces différents éclairages sont redondants avec l’article de Cl. Chillet et M.-Cl. Ferriès, qui traite de façon détaillée de cette nouvelle curia qu’est devenu le Palatin sous les Julio-Claudiens et fournit un catalogue utile. Il en ressort que, toute prudence gardée face aux potentiels effets de source, Néron a davantage que ses prédécesseurs convoqué le Sénat dans la bibliothèque attenante au portique de la maison d’Auguste. Les auteurs expliquent ce constat par sa conception personnelle du pouvoir impérial et par la place qu’occupait Agrippine dans le dispositif politique du principat. L’étude se conclut en rappelant que le Palatin fut également un lieu de convocation, sinon de la « plèbe », du moins de la « foule » : était ainsi transposé sur la colline le lien Sénat/peuple que l’on trouvait déjà sur le forum (Curie/Comitium).

Ce dernier point vient souligner en creux l’absence des segments infra-sénatoriaux de la société impériale dans l’ouvrage. À l’inverse, plusieurs contributions analysent le rôle politique du Palatin sous l’angle des intrigues palatiales et des rivalités au sein de la domus julio-claudienne (voir les études d’A. Galimberti ou de C. Landrea). Cependant il n’est qu’à voir le rôle des rassemblements sur le Palatin lors de la crise de 68-70 pour mesurer l’intérêt de la question. L’année des quatre empereurs et la période flavienne sont d’ailleurs quelque peu négligées, à l’exception notable du travail de P. Cosme sur la place du Palatin au cours du bref principat de Vitellius. De manière plus générale, les dernières contributions de la section proposent des approches plus originales, et donc bienvenues : M. de Souza se penche sur le lien entre palatum (palais de la bouche) et Palatium ainsi que sur la uoluptas telle que la concevaient les empereurs ; Ph. Rodriguez étudie une ambassade alexandrine reçue non au Palatin, mais dans les jardins de Lamia sur l’Esquilin, peut-être choisis par Caligula pour leur esthétique hellénistique.

Dévolue aux représentations du Palatin, la dernière section s’ouvre avec trois contributions consacrées à la figure d’Auguste. La première, due à M. Royo, que l’on attendait peut-être dans la partie précédente, met en lumière les références à Servius Tullius dans la renouatio augustéenne, moins souvent prises en compte dans la recherche que celles à Romulus. Pourtant, le créateur des principales institutions politiques romaines, difficilement « récupérable » du fait de son association à la politique syllanienne et de son caractère étranger, trouve plusieurs échos dans la communication politique d’Auguste, en particulier par l’intermédiaire de Vulcain, père du deuxième roi étrusque et présent dans l’iconographie des Lares Praestites augustéens. Les deux articles suivants s’intéressent, non sans redites, à la poésie augustéenne et à sa réception. S. Stucchi se penche sur l’image romuléenne d’Auguste, tandis que B. Del Giovane montre comment l’image solaire du premier princeps, visible chez Ovide et Properce, fut détournée par Sénèque pour servir une critique discrète de Néron et de la domus Aurea. Après une seconde contribution sur Sénèque, le volet iconographique de la question est abordé par A. A. Kluczek, qui offre un tour d’horizon utile des différentes représentations possibles du Palatin dans le monnayage flavien (divinisée, symbolique ou métonymique) et présente des résultats somme toute attendus : c’est surtout dans ses connotations mythologiques, et en association avec la louve, les jumeaux et le Tibre, que le Palatin est représenté. L’article est toutefois étonnamment dépourvu d’illustrations.

Les trois dernières contributions forment une unité bien délimitée, sans redondance, et articulée autour des genres historiographiques. Dans les pas d’un article célèbre d’A. Malissard,[3] F. Galtier distingue de façon convaincante dans le récit tacitéen du règne de Tibère les « éléments des représentations du Palatin » (Tacite utilise le Palatin comme un décor dont quelques éléments saillants sont décrits, pour leur valeur symbolique ou dramatisante) du « Palatin comme élément de représentation » (la relation de Tibère au Palatin caractérise son exercice tyrannique du pouvoir). En accord avec la quasi-totalité de l’étude, je ne suis cependant pas parfaitement convaincu par l’opposition de Tac., Ann., 6.23-24 et Suét., Tib., 54.3 : à mon sens, le texte de Tacite ne permet pas d’affirmer positivement que Drusus III était retenu prisonnier dans ses appartements du Palatin et non dans un cachot.[4] P. Duchêne montre que les descriptions des résidences d’empereur chez Suétone s’inscrivent certes dans les codes du genre biographique et servent l’analyse des situations historiques et du caractère des princes, mais ne sont pas pour autant dépourvues de toute valeur scientifique. Enfin, O. Devillers mène une enquête d’ampleur sur les vingt-trois livres de Cassius Dion consacrés au principat (à partir de Tibère) et connus pour moitié par des abréviateurs. À travers deux études de cas (Caligula et Héliogabale) et un survol diachronique, O. Devillers met en évidence deux axes de la représentation du Palatium, qui reposent sur le flou entre public et privé (p. 353) : lieu du pouvoir (et permettant ainsi de caractériser la ciuilitas, ou, inversement, l’autoritarisme du prince), il est aussi le lieu de la perdition et des débauches – centre de l’Empire, il est aussi un espace propre à l’empereur.

Malgré plusieurs redites, sans doute inévitables eu égard au nombre des articles et au thème finalement réduit de l’ouvrage, cette édition des Neronia fournit un utile et passionnant panorama des récentes découvertes archéologiques et des avancées historiques et littéraires sur ce nouveau cœur de l’Vrbs qu’était devenu le Palatin au Ier siècle.

Authors and Titles

Manuel de Souza, « Avant-propos », p. 9-10
Maria Antonetta Tomei, « La residenza imperiale sul Palatino da Augusto a Nerone. Indagini recenti e nuove ipotesi », p. 13-24
Françoise Villedieu, « Formation de la résidence impériale dans l’angle nord-est du Palatin », p. 25-37
Gilles Sauron et Valentina Torrisi, « Une nouvelle interprétation des vestiges de la Casa di Livia : oecus corinthius et basilica dans la résidence d’Octavien et Livie au Palatin », p. 39-56
Patrizio Pensabene et Enrico Gallocchio, « La Casa di Augusto dopo Augusto : l’Aedes Caesarum ? », p. 57-73
Clemens Krause, « Domus Tiberiana. Le Quartier tardo-républicain, la maison d’Auguste, le Palais julio-claudien et la Roma quadrata », p. 75-89
Letizia Abbondanza, « Frammenti di una cista mystica in marmo dal Criptoportico della Domus Tiberiana », p. 91-107
Mattia Ippoliti, « La pendice settentrionale del Palatino tra l’età augustea e l’età vespasianea attraverso il nuovo piano urbanistico neroniano », p. 109-122
Emanuele Brienza, « L’organisation des espaces urbains entre la vallée du Colisée et le Forum aux périodes néronienne et flavienne », p. 123-137
Milena Mimmo, « Horrea Vespasiani. Progettualità, strutture e funzione, dalla conversione delle costruzioni neroniane agli interventi severiani », p. 139-151
Aurora Raimondi Cominesi, « Architectural and Decorative Inventions in the Nymphaeum of Nero’s First Palatine Residence (Domus Transitoria) », p. 153-165
Philippe Fleury et Sophie Madeleine, « Le sanctuaire d’Apollon, trait d’union entre le Palatin d’Auguste et celui des Flaviens. Proposition de restitution virtuelle », p. 167-182
Yves Perrin, « Réflexions sur le rôle du Palatin dans la genèse du Principat, de Tibère à Néron : appropriation foncière, logique résidentielle et évolutions politiques de 14 à 68 », p. 185-194
Pascal Geoffret, « Le réseau viaire du Palatin : une marque du pouvoir impérial ? », p. 195-198
Agnès Bérenger, « Les sénateurs et le Palatin », p. 199-205
Clément Chillet et Marie-Claire Ferriès, « Cum in Palatio senatus haberetur (Tac., Ann., 2.37). Les convocations du Sénat au Palatin, conditions pratiques et portée symbolique », p. 207-223
Yann Rivière, « Les arcanes du Palatin et la justice du prince (14-79 p. C.) », p. 225-233
Cyrielle Landrea, « Le Palatin, lieu de vie, d’intrigues et de mémoire à l’époque julio-claudienne », p. 235-241
Alessandro Galimberti, « Il Palatino e gli intrighi del Palatium in età giulio-claudia », p. 243-249
Novella Lappini, « La nascita del Palatino como centro del potere : l’apporto dei documenti epigrafici d’età tiberiana », p. 251-258
Philippe Rodriguez, « Éviter le Palatin ? La réception sur l’Esquilin de deux ambassades alexandrines par Caligula racontée par un ambassadeur juif », p. 259-266
Pierre Cosme, « Vitellius au Palatin », p. 267-274
Manuel de Souza, « Les plaisirs du palais ou l’empire de la volupté », p. 275-280
Manuel Royo, « Auguste, le Palatin et l’ombre de Servius Tullius », p. 283-296
Silvia Stucchi, « Pompa circensis e funus imperatorium : il ruolo del Palatino. Spunti ovidiani », p. 297-308
Barbara Del Giovane, « L’epistola 115 di Seneca : il ‘Sole’ sul Palatino tra Ovidio, Properzio et la poesia cortigiana di età neroniana », p. 309-319
Lázló Takács, « Seneca and the Domus Aurea as Political and Cultural Symbol », p. 321-326
Agata A. Kluczek, « Arx imperii, ou comment représenter le Palatin ? Recherches sur l’iconographie monétaire flavienne », p. 327-334
Fabrice Galtier, « Le Palatin dans le récit de Tacite ou comment évoquer le règne de l’empereur Tibère », p. 335-341
Pauline Duchêne, « Palatin et résidence d’empereurs chez Suétone, entre description et interprétation », p. 343-349
Olivier Devillers, « Le Palatin, l’empire et les empereurs chez Cassius Dion (livres 57-80) », p. 351-358
Manuel Royo, « Conclusion », p. 359-360
Bibliographie, p. 361-383
Table des sources, p. 385-400
Index, p. 401-405

Notes

[1] Les coquilles et autres fautes sont rares et souvent anecdotiques (plus fréquentes, toutefois, dans l’article de P. Geoffret, p. 195-198). Voir toutefois un problème de mise en page p. 172-173 et 182 (la légende de l’image est répétée dans le corps du texte) et deux soucis plus visibles sur le prénom de Marie-Claire Ferriès p. 207 et dans le titre de l’article de Lázló Takács p. 321.

[2] Ainsi, l’idée que tel passage de la Vie d’Auguste (Suét., Aug., 29.1-8) pourrait nous renseigner sur l’état du monument au IIe s. au prétexte que « s’il y avait eu de profonds changements entre l’état originel et son époque, [Suétone] les aurait probablement signalés » (p. 172).

[3] A. Malissard, « Le décor dans les Histoires et les Annales : du stéréotype à l’intention signifiante », ANRW, II, 33.4, 1991, p. 2832-2878.

[4] Tacite appelle peut-être le cachot cubiculum parce qu’il contient une « couche » (cubile, Tac., Ann., 6.23).