BMCR 2020.01.38

Un tout petit monde : les réseaux grecs de l’Antiquité. Traduction par Julie Dalamard. Mondes anciens

Irad Malkin, Un tout petit monde : les réseaux grecs de l'Antiquité. Traduction par Julie Dalamard. Mondes anciens. Paris: Les Belles Lettres, 2018. 392. ISBN 9782251448121 €26,50.

[The Table of Contents is included at the end of the review.]

Grâce à la traduction française de Julie Dalamard, le public francophone peut désormais avoir accès à l’ouvrage d’Irad Malkin paru en anglais en 2011 1, qui emprunte son titre au roman universitaire de David Lodge. 2 L’auteur offre en effet une nouvelle approche pour analyser un phénomène particulier : la diaspora grecque, c’est-à-dire l’installation des premières colonies grecques sur les rives de la Méditerranée et de la Mer Noire à l’époque archaïque. Cette nouvelle lecture se déploie grâce aux concepts de la théorie des réseaux. Selon l’auteur, l’identité grecque, grâce à la permanence d’éléments caractéristiques et malgré des dialectes ou encore des institutions différentes, a pu se construire à la faveur des distances au sein d’un réseau décentralisé. Si Fernand Braudel est le premier à utiliser le terme de « réseau » pour caractériser l’histoire des populations autour de la Méditerranée, l’auteur va quant à lui beaucoup plus loin en considérant que les réseaux relèvent davantage d’un processus dynamique aussi bien d’un point de vue géographique que chronologique.

L’ouvrage se compose de six chapitres, précédés des remerciements, d’une liste des abréviations et d’un point sur la translittération. À l’issue des six chapitres, la conclusion est suivie d’une abondante bibliographie, d’un index mêlant toponymes, concepts, noms anciens et modernes, ainsi qu’une table des illustrations.

Le premier chapitre, intitulé Introduction : réseaux et histoire, offre sans conteste la partie la plus stimulante de l’ouvrage. L’auteur se livre en effet, après avoir exposé son hypothèse, à un véritable discours de la méthode qui pourrait devenir un modèle du genre. Le constat initial est le suivant : utiliser le terme « réseau » non plus uniquement comme outil descriptif mais pour sa dimension heuristique impose à l’historien de porter un autre regard, d’utiliser un autre vocabulaire et de redéfinir son objet d’étude. Pour y parvenir, l’auteur commence par une mise au point conceptuelle sur la manière dont il considère l’espace, un espace historique qui fait naître des connexions entre des points nodaux (les colonies grecques), un espace relatif et relationnel. C’est alors l’occasion pour l’auteur d’expliquer la théorie des réseaux, l’importance et l’imbrication des échelles globales, régionales et locales, et ainsi de souligner la pertinence d’une telle approche pour expliquer l’expansion et la diffusion de caractéristiques de la culture et de l’identité grecques.

L’auteur énonce ensuite les deux objectifs visés dans l’ouvrage : identifier les phénomènes de la formation des réseaux de colonies grecques ; interpréter les conséquences de cette mise en forme. Autant le dire immédiatement, l’ouvrage remplit ces deux objectifs en prenant quelques cas d’études développés dans les cinq chapitres suivants. Comme le souligne l’auteur avec l’exemple des citoyens de Syracuse, les cercles identitaires observés (cercle civique, cercle des origines, cercle subethnique, cercle grec) permettent de renouveler l’approche d’un phénomène complexe, l’identité grecque à l’époque archaïque, sans y imposer les notions de hiérarchie. Les différents réseaux évoluent selon l’époque, les circonstances, sans être figés dans le temps : leur naissance, leur acmé, leur disparition est à relier avec le devenir des autres réseaux avec lesquels ils interagissent. Selon l’auteur, même les historiens les plus sceptiques sur l’existence de « fondations » pourraient se laisser convaincre par la théorie des réseaux dans la mesure où elle permettrait d’expliquer cette identité collective grecque.

Poursuivant son discours de la méthode, l’auteur aborde la notion heuristique de « terrain d’entente », en tant qu’espace où s’exerce un équilibre des pouvoirs et où se joue des perceptions déformées du rôle de chaque camp. Empruntés à l’historien Richard White, les « terrains d’entente » désignent dans l’ouvrage « les clusters régionaux de réseaux où les Grecs ont fondé des colonies ou vivaient dans des emporia et des établissements mixtes » (p. 79).

Adopter la théorie des réseaux revient dès lors à reconsidérer la représentation sous forme de carte mentale que l’on peut avoir de la Grèce lorsqu’on est antiquisant. C’est d’ailleurs l’occasion pour l’auteur d’insister sur les notions de « centres » et de « marges » qui sont issus soient de sources athénocentrées, soit de constructions historiques qu’il est nécessaire de déconstruire afin de mieux comprendre l’expansion de l’hellénisme à l’époque archaïque. La mise au point terminologique et conceptuelle s’achève sur la reprise de l’argument du livre : la conscience de caractéristiques identiques entre les cités se développe quand les communautés s’éloignent et ne gardent que quelques traits saillants, ce qui revient à dire que c’est sans doute en grande partie grâce à la colonisation que la civilisation grecque a pris son essor. La fin de ce chapitre est également l’occasion d’ouvrir des pistes de réflexion au-delà de l’ouvrage, par exemple sur la manière dont les Grecs étaient désignés par les non-Grecs.

Les cinq chapitres suivants n’ont pas de relation à proprement parler entre eux : ils constituent des mises en pratique de la théorie des réseaux exposé auparavant. Le deuxième chapitre 2. Mise en réseau insulaire et convergence hellénique : de Rhodes à Naucratis ainsi que le troisième 3.La Sicile et les Grecs : Apollon Archégète et le réseau sicéliote s’intéressent à la manière dont l’expansion des réseaux a influencé la définition des identités régionales. L’auteur souligne la permanence des questions soulevées par les rapports entre identités régionales et globales. Bien avant le synœcisme de Rhodes, les trois cités de pôles distincts de l’île de Rhodes — Lindos, Camiros et Ialysos — exercent des activités de colonisation. Leur point commun, l’insularité, leur permet de jeter les fondations d’une identité commune propre à l’île de Rhodes. Mais comme le souligne l’auteur, c’est surtout par les autres communautés que Rhodes est tenue pour une seule et même entité régionale, particulièrement dans le commerce extérieur avec la Sicile et l’Égypte, à Naucratis.

C’est sur le phénomène inverse que se focalise le troisième chapitre. L’auteur démontre avec conviction l’émergence progressive d’une identité sicéliote en terre de Sicile où des populations grecques aux origines très diverses, tels que des Doriens et des Ioniens, se fondent en une identité de type régionale. Pour expliquer cette idée de convergence, l’auteur souligne l’importance de l’autel d’Apollon Archégète, point focal rituel qui ne pouvait être accessible qu’aux Grecs résident en Sicile. Un des éléments fondamentaux de ce réseau est la relation très forte entre les cités de Sicile et l’oracle de Delphes, qui joue un rôle récurrent dans les récits de fondation des colonies. Que ce soit pour se rendre aux Jeux Pythiques ou la pratique des theôriai, les ambassades des cités grecques de Sicile, aucun envoyé ne quittait l’île avant d’avoir réalisé un sacrifice à l’autel d’Apollon Archégète situé à l’emplacement du débarquement des tout premiers Grecs.

Le quatrième chapitre Héraclès et Melqart : les héros en réseau n’est pas un travail inédit, dans la mesure où l’auteur met à jour un article paru en 2005 sur Héraklès et Melqart. 3 Utilisant la notion de « terrain d’entente », l’auteur insiste sur les dynamiques d’échanges culturels à l’œuvre entre Grecs et Phéniciens dans l’architecture, dans l’art, dans la céramique en Sicile occidentale. Les filtres cultuels et mythiques ont également leur importance pour comprendre comment les peuples ont coexisté sur l’île et ont réglé sans recours aux armes des revendications territoriales. L’auteur parle de syncrétisme entre Héraclès et Melqart, personnages mythologiques, qui deviennent des héros fondateurs de la ktisis de nombreuses colonies à la fois phéniciennes et grecques. Étudiés ici à travers le prisme des réseaux, les différentes formes de syncrétisme (allant de la médiation à l’appropriation) s’expliquent car Grecs et Phéniciens ont des caractéristiques communes : leurs ports sont reliés et interconnectés, ils développent de nouveaux emporia, ils légitiment des nouvelles installations par le polythéisme.

Le cinquième chapitre Réseaux et « terrains d’entente » en Méditerranée occidentale revient à nouveau sur cette notion de « terrain d’entente ». L’auteur prend pour exemple le système réticulaire phocéen et en souligne la longue durée en rappelant qu’au II e siècle av. J.-C., des liens unissent manifestement encore Massalia et Lampsaque. Dans ce développement, l’auteur saisit l’occasion pour revenir sur les différentes échelles à l’œuvre dans un réseau multidirectionnel : à côté des déplacements sur une longue distance d’une extrémité de la Méditerranée à une autre, il en existe au niveau de la région. Toujours dans l’idée d’affiner notre compréhension des phénomènes antiques de réseaux et de terrains d’entente, l’auteur rappelle à juste titre à l’issue de son développement que l’appellation « les Grecs de l’ouest » ou encore « les Phocéens » devraient être nuancées pour refléter cette diversité mis à jour grâce à la théorie des réseaux.

Le sixième et dernier chapitre Cultes et identité dans le Far West : Phocéens, Ioniens et Hellènes vient compléter le précédent. L’auteur rappelle que les Grecs n’étaient pas toujours conscients de l’existence des réseaux analysés dans l’ouvrage. Selon l’auteur, les cultes méditerranéens occidentaux étaient des réseaux dont les Grecs avaient déjà conscience : ils fonctionnaient de facto comme l’expression des cinq cercles de l’identité grecque. Il s’agit de la polis; le cercle phocéen ; le cercle régional ; le cercle ionien et le cercle grec (panhellénique). Les deux exemples étudiés sont le culte d’Artémis d’Éphèse, que les Phocéens ont diffusé en Méditerranée occidentale qui est devenu un culte panhellénique ainsi qu’Apollon Delphinios, qui est resté un culte propre à Massalia.

Les schémas illustrant les différents moments de la théorie des réseaux, de même que les cartes du chapitre 1 sont particulièrement bienvenus. Excepté quelques erreurs (« malgré qu’ils » p. 56, « leure » p. 82, « aux les initiatives » p.85), l’ensemble est très agréable à lire. On pourrait regretter l’absence de mise à jour bibliographique ou d’enrichissement par exemple des projets cités à la page 38 (note 35, 36, 37). 4 Mais ce serait oublier qu’il s’agit d’une traduction et non d’une nouvelle édition remaniée. Ces quelques remarques mises à part, le lecteur qui acceptera de suivre l’auteur dans la théorie des réseaux comprendra toute la dimension heuristique de cette nouvelle approche qui invite à se défaire d’habitudes et de traditions historiographiques encore aujourd’hui présentes dans la formation des antiquisants.

Toutefois, Un tout petit monde n’est pas un ouvrage destiné au grand public, comme pourraient le laisser penser les explications de vocabulaire qui ponctuent certains chapitres. L’ouvrage s’adresse aux spécialistes de l’antiquité, aux connaisseurs du développement des cités grecques, des questions de religion antique ou encore des transferts culturels.

Table des matières

Remerciements
Liste des abréviations
À propos de la translittération

1. Introduction : réseaux et histoire
2. Mise en réseau insulaire et convergence hellénique : de Rhodes à Naucratis
3. La Sicile et les Grecs : Apollon Archégète et le réseau sicéliote
4. Héraclès et Melqart : les héros en réseau
5. Réseaux et « terrains d’entente » en Méditerranée occidentale
6. Cultes et identité dans le Far West : Phocéens, Ioniens et Hellènes

Conclusions
Bibliographie
Index
Table des illustrations

Notes

1. Irad Malkin, A Small Greek World: Networks in the Ancient Mediterranean. Greeks Overseas. Oxford; New York: Oxford University Press, 2011. Pp. xviii, 284. ISBN 9780199734818 $60.00. Voir la recension de Danielle L. Kellogg, BMCR 2012.12.60. Julie Delamard avait déjà réalisé une interview de l’auteur en 2012 : « Diaspora, réseau : le poids des mots, le choix des images. Entretien avec Irad Malkin », Tracés. Revue de Sciences humaines, 23 | 2012, mis en ligne le 19 novembre 2014, consulté le 06 juin 2019; DOI : 10.4000/traces.5572

2. David Lodge, Small World: An Academic Romance. New York: Macmillan, 1984.

3. Irad Malkin, “Herakles and Melqart: Greeks and Phoenicians in the Middle Ground,” in Cultural Borrowings and Ethnic Appropriations in Antiquity. Oriens et Occidens 8, E. Gruen (ed.), 2005, Stuttgart: 238-257.

4. On pense par exemple au carnet de recherches « Réseaux et histoire », qui s’intéresse à la l’archéologie et l’histoire ancienne.