BMCR 2019.01.49

La représentation honorifique dans les cités grecques aux époques classique et hellénistique. Bibliothèque des Écoles françaises d’Athènes et de Rome, 376

Guillaume Biard, La représentation honorifique dans les cités grecques aux époques classique et hellénistique. Bibliothèque des Écoles françaises d'Athènes et de Rome, 376. Athènes; Paris: École française, 2017. 632; 52 p. of plates. ISBN 9782869582774 €89,00.

« La représentation honorifique est un monument social ». Ces mots, qui ouvrent l’étude de G. Biard sur ce qu’il a appelé la « représentation honorifique » dans les cités grecques, enferment un programme de recherche : considérer les monuments honorifiques comme le fruit d’interactions entre les agents, qu’ils soient individuels et collectifs ; non pas étudier seulement ces interactions, mais aussi ce qu’elles impliquent, concrètement, pour les « représentations ». L’auteur déroule la question en 392 pages d’un texte agréable (632 en comptant annexes, bibliographie et planches), tant par leur mise en forme que par leur écriture. L’illustration est bien choisie et vient à propos soutenir le cheminement du discours.

Substituer l’expression « représentation honorifique » à celle, plus courante, de « portrait honorifique », représente un choix fort dans la méthode : il s’agit d’aborder sans a priori et comme débarrassée de toutes nos conceptions implicites du portrait cette catégorie tout à la fois figurative et monumentale. Si l’on saluera l’effort pour rompre ces conceptions préétablies au service d’une définition plus méthodique et plus scientifique du genre, on notera un problème : représentation n’est pas synonyme de figuration, et l’on pourrait s’attendre à voir traitées des questions allant au-delà des images. Le proèdre installé au premier rang du théâtre ou l’agonothète menant la procession avant un concours relèvent de cette question de la représentation, dans un contexte que l’on peut décrire comme honorifique. Ce détail mis de côté, résumons cette étude, appelée à faire autorité.

L’auteur s’est fondé sur un corpus protéiforme de sources et de documents, posant chacun (sources littéraires, décrets honorifiques, piédestaux, statues) des problèmes spécifiques et se trouvant revêtir un intérêt et une portée bien distincts. Il n’y avait pas lieu, pour prétendre expliquer un phénomène historique comme le portrait honorifique, de procéder autrement. Le plan adopté pour l’étude est résolument analytique, dans la mesure où il examine tour à tour ses différentes dimensions, dans le but de rendre compte de la manière la plus étendue possible des permanences et des variations de ce genre.

La première partie, cependant, destinée à circonscrire le genre de la « représentation honorifique », réfléchit sur sa naissance. Question cruciale, autour de laquelle la bibliographie récente a tourné, sans jamais peut-être l’aborder de front. Plus qu’à une recherche des origines de ce genre, au sens d’un acte fondateur qui aurait livré, tout armé, le portrait honorifique, c’est aux conditions de son élaboration que s’est attaché Biard. Cela a son importance : la représentation honorifique n’a pas, loin s’en faut, la valeur d’un modèle immuable, et l’on perdrait le fil à vouloir, soit lui attribuer arbitrairement la préséance dans les questionnements sur la représentation individuelle, comme seul point fixe autour duquel celle-ci pourrait se développer, soit nier l’interaction constante qu’elle nourrit avec les autres genres.

Dans le chapitre I, la représentation honorifique est circonscrite dans sa dimension institution publique des cités grecques. Et c’est sur sa place parmi les timai qu’il convenait d’insister en premier lieu. Biard comprend judicieusement la procédure honorifique comme « le moment d’élaboration d’un discours qui énonce les valeurs que la communauté entend promouvoir à travers le monument » (p. 19), et la répétition de ce discours à toutes ses étapes (demande des honneurs, proclamation, éloge gravé) contribue à construire une image publique. Il examine ensuite les inscriptions portées sur les piédestaux, dont l’évolution pose d’intéressantes questions à l’époque hellénistique (notamment une tendance à s’étoffer à partir d’un squelette syntaxique très simple) et leurs relations au rituel honorifique de la proclamation, la question du financement des statues honorifiques, celle des bénéficiaires de la représentation honorifique.

Le chapitre suivant (« La genèse de la représentation honorifique »), marquant par la nouveauté de son questionnement, déborde largement la question des origines de la statue honorifique publique. Biard remonte à l’époque archaïque, durant laquelle, comme il l’a fort bien dégagé, la représentation individuelle emprunte la voie de l’offrande et du geste votif. Son importance est cruciale pour qui s’intéresse à la représentation honorifique, au sens où l’on trouve là un modèle de représentation individuelle utilisé pour sa capacité à prendre part à une économie de la timè. De nombreux dossiers d’époque classique, souvent compliqués par les sources, sont soigneusement démêlés et invoqués à l’appui de cette thèse. De même, les monuments athlétiques s’intègrent sans problème à ce développement, même et surtout lorsqu’ils sont érigés à titre collectif. A ce titre, l’institution, à l’aube du IV e siècle, du portrait honorifique, se voit resituée à sa juste place d’adaptation par et pour la cité des pratiques votives traditionnelles, chères aux élites. Pour autant, Biard signale combien cette adaptation pouvait venir modifier le jeu de l’expression monumentale de la timè individuelle.

Il nous entraîne ensuite sur les terrains de ce qu’il a appelé les « ambigüités d’un genre » (chapitre III) : l’appropriation par des communautés infra-civiques de la forme même de la représentation honorifique, son investissement dans des honneurs cultuels (les « honneurs égaux à ceux des dieux »), l’usage de la représentation honorifique par les familles et, pour terminer, les aspects honorifiques de la représentation des défunts. Concernant les honneurs cultuels, il remarque que leur intégration à la célébration des souverains et des notables ne constitue en rien une rupture, car l’institution d’un culte n’est que le degré le plus haut de l’honneur. La représentation honorifique nous apparaît, à la lueur de ces développements, comme un genre plastique, support potentiel d’investissements multiples, dans des contextes fort variés.

La seconde partie de l’ouvrage, « Étude matérielle », s’attaque au versant « représentation » des monuments considérés. Dans le collimateur, tout ce qui fait partie de leurs conditions de réalisation, d’exposition et de perception. Grâce à un dépouillement très fin des décrets honorifique, Biard peut d’abord (c’est le chapitre IV) nous proposer une étude complète des grands types de la représentation honorifique : les portraits peints, les reliefs, enfin les statues honorifiques, de loin la catégorie la plus importante. Le matériau de ces dernières fait l’objet d’une attention particulière. Sans surprise, c’est la statue de bronze qui domine largement le répertoire. Un des intérêts de ce dépouillement est également de fournir de bonnes données chronologiques.

Puis vient l’emplacement des statues (chapitre V) : d’après les décrets et les trouvailles monumentales et épigraphiques, Biard restitue à ces monuments leurs lieux. Un développement est consacré au sujet, des plus intéressants, des procédures de régulation de l’utilisation des espaces. A la distribution entre les différents lieux publics ou privés sont associés les processus de sédimentation statuaire au sein de ces mêmes espaces.

Un long chapitre est consacré aux types de bases (chapitre VI). Après une rapide étude des noms donnés aux supports et piédestaux, et un rappel des dispositions concernant, dans les décrets, la base de la statue (maigre récolte, pour des raisons qu’explique bien Biard), on passe en revue les différents types à partir des monuments retrouvés en fouille. De la base quadrangulaire monolithe et non moulurée aux grands monuments distyles, la documentation archéologique est étudiée avec soin et replacée en contexte. Le support d’une base de statue n’était pas un élément purement fonctionnel : il « déterminait un rapport à l’œuvre ». Son importance ne saurait donc être négligée.

Le chapitre VII (« De la fixation à la destruction ») aborde un rivage peu défriché de l’étude des monuments statuaires (et autres) : leur « vie ». En premier lieu, le mode de fixation des statues, d’un intérêt très modeste pour l’iconographie, mais qui n’est pas sans potentiel informatif. Biard peut ainsi déterminer que les statues masculines drapées se présentaient très rarement avec un pied levé, c’est-à-dire avec une pondération de type polyclétéen. Cette conclusion, qui pourrait paraître modeste, est potentiellement capitale pour une étude esthétique et iconographique des effigies honorifiques (publiques comme privées). Les questions suivantes (entretien, remploi, mutilation, destruction), nous livrent toutes une image des statues dans la vie sociale et politique de leur temps ; elles sont traitées assez rapidement par Biard, dans un esprit de synthèse.

Le troisième volet du triptyque est une étude iconographique. Conscient des limites du matériel à notre disposition, Biard l’inaugure par une prudente délimitation de ses objectifs et de ses écueils : d’abord l’absence quasi complète de contextes, qui nous interdit une fine étude reposant sur les spécificités de la commande. Il étudie donc les représentations individuelles sans préjuger de leur genre. L’on passe en revue les traits iconographiques des dieux, héros et souverains (Chapitre VIII), « aux marges de l’honorifique » et l’usage des types divins dans le cadre de la représentation honorifique, puis les représentations de militaires (Chapitre IX), ce qui donne lieu à une mise au point sur les types de statues cuirassées et sur l’histoire de la statue équestre comme forme honorifique, avant d’aborder la question des statues honorifiques « civiles » (Chapitre X). Sont réunis sous ce label les athlètes, les magistrats, les orateurs et les bienfaiteurs. Le chapitre XI se penche sur les statues honorifiques féminines, et leurs nombreux problèmes d’identification et d’interprétation : le chapitre XII s’intéresse aux effigies des enfants et adolescents. Les discussions critiques au cœur de cette étude constituent un apport certain à qui souhaite étudier ces statues sous l’ange de la représentation individuelle, et pas seulement au sein d’une histoire stylistique ou iconographique.

Le chapitre suivant (XIII) s’attaque à la relation entre l’art du portrait et la notion esthétique grecque de la mimésis qui jauge, pour les Grecs, des « rapports entre l’art et le réel ». Vaste programme, que Biard introduit sous la forme d’une question : la représentation honorifique est-elle un art du portrait ? Dans la revue des sources (Xénophon, Platon, Posidippe, Douris) qui introduit cette partie de l’étude, il dégage ainsi quelques concepts et jeux d’opposition structurant la pensée esthétique des Grecs d’époque classique et de la haute-époque hellénistique, avant de s’interroger sur l’impact qu’ont eu, sur la représentation honorifique, ces élaborations savantes. Le portrait est compris également comme un « miroir des vertus », c’est-à-dire comme le support d’investissements éthiques. La mise en série des portraits conservés et de leurs tendances stylistiques permet de faire résonner ces considérations, mais se heurte, là encore, à la maigreur de nos informations contextuelles.

La conclusion replace la « représentation honorifique », « genre protéiforme », dans un long développement chronologique. Il est important de noter que les continuités qui parcourent cette histoire, au premier rang desquels se trouve le corpus de rituels qui donne à la représentation honorifique sa pertinence sociale et politique, sont constamment contrebalancées par des évolutions très fortes. Celles-ci sont le fruit commun des usages qui sont faits des portraits et des rapports que les individus et les communautés entretiennent, de fait, avec eux.

Les apports de cette étude sont nombreux : du point de vue problématique, on se réjouira de la volonté de considérer les représentations honorifiques comme des faits sociaux, et non comme de pures images. On appréciera également le travail rétrospectif livrant, de leur genèse comme genre et comme institution, une image nouvelle et pertinente, pour apprécier à leur juste place les continuités et les ruptures accompagnant, en particulier, la statue honorifique publique. Les parties synthétiques du travail fournissent à celui qui s’intéresse à ce genre et à ses usages dans les cités grecques d’époque classique et hellénistique un matériel scruté, critiqué et classé avec soin. La mise en perspective des usages de la représentation honorifique, c’est-à-dire de la figuration individuelle dans une économie de l’honneur, de la timè, gagne à être détachée du seul portrait honorifique public, pour être envisagée comme une forme disponible, aux contours fermes mais aux potentialités multiples, à laquelle son appropriation par les agents et les communautés donne une partie de son relief. Il ne faudrait pas, pour autant, en venir à nier toute spécificité aux différentes catégories institutionnelles, toutes chargées d’une efficace qui leur est propre. Que toutes participent à une économie de la timè ne signifie pas qu’elles y jouent de la même manière. L’apport essentiel de cette étude est de donner à voir comment chacune des dimensions particulières (matérielle, contextuelle, épigraphique, iconographique, esthétique, rituelle) concourt à faire de la « représentation honorifique », alliage virtuose de toutes, pour reprendre les mots même de l’auteur, un « monument social ».