BMCR 2019.01.34

Origins of the Greek Verb

, Origins of the Greek Verb. Cambridge; New York: Cambridge University Press, 2018. xxxi, 713. ISBN9781107195554 £120.00.

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Le présent ouvrage cherche à combler une importante lacune dans les travaux sur la morphologie historique du grec ancien et de l’indo-européen. Il étudie le système verbal grec en visant à en reconstruire les origines, sans chercher en aucune façon l’exhaustivité sur ce qui, dans ce système, est spécifiquement grec. Bien au contraire, il s’agit au moins autant d’un ouvrage sur le système verbal indo-européen que sur le système verbal grec, qui intègre tous les apports récents de la linguistique comparée à notre connaissance de la préhistoire du verbe grec, et qui se sert de la grande richesse du système verbal grec comme principal point de départ pour reconstruire le système indo-européen. C’est aussi, avant tout, un livre sur l’aspect verbal indo-européen et ses implications sur l’organisation du système verbal grec. L’ensemble est magistralement mené, que l’on soit ou non en accord avec les conclusions souvent quelque peu hardies et pour le moins hétérodoxes de l’auteur : s’il s’agit à bien des égards d’un ouvrage très personnel, il peut aussi être tenu, en quelque manière, pour un ouvrage de référence, tant les données relatives à chaque problème étudié sont présentées de manière circonstanciée, avec un examen approfondi des théories des différents savants qui ont travaillé sur les mêmes questions avant Andreas Willi. Ne serait-ce que pour les discussions de ces théories, indépendamment des siennes propres dont, quelque ingénieuses qu’elles puissent être, il n’est guère probable qu’elles parviennent à faire chaque fois l’unanimité parmi les spécialistes de linguistique indo-européenne, c’est un livre qui mérite indéniablement d’être consulté de manière systématique.

Cet ouvrage est composé de dix chapitres. Les deux premiers proposent, en une cinquantaine de pages, une présentation synthétique du système verbal grec (désinences, marqueurs modaux, thèmes temporels, etc.) et de la différence entre le système grec et le système indo-européen, avec un exposé circonstancié de différentes doctrines (modèle aspectuel dit de « Hoffmann-Strunk », à partir de racines indo-européennes téliques ou atéliques ; modèle de Cowgill sur le « proto-indo-hittite » ; travaux de Jasanoff réalisés à partir des données anatoliennes sur le « proto-moyen » et la conjugaison hittite en -ḫi; modèle de Kuryłowicz).

Les six chapitres suivants, dont nous fournirons ci-dessous un rapide aperçu des conclusions propres à Andreas Willi, portent respectivement sur l’aoriste à redoublement, le présent à redoublement, le parfait, l’aoriste thématique, l’augment et l’aoriste sigmatique.

Le chapitre sur l’aoriste à redoublement s’efforce de défendre l’idée que ce type d’aoriste ne serait nullement tardif en indo-européen : ni sa nature thématique en indo-européen (récent), ni la relative rareté d’équations significatives entre différentes langues, ni sa disparition en tant que catégorie distincte en dehors du grec et de l’indo-iranien ne sauraient être utilisées à bon droit comme des indices de son caractère tardif. Pour Willi, l’aoriste à redoublement constituerait même une formation perfective plus archaïque encore que l’aoriste radical (le redoublement serait un marqueur de perfectivité).

Le chapitre suivant, consacré au présent à redoublement, vise à montrer que ce type de thème verbal ne remet nullement en question l’idée selon laquelle le redoublement serait le moyen le plus ancien de marquer l’aspect perfectif. Ces présents seraient des imperfectifs secondaires de thèmes perfectifs à redoublement, bâtis sur le modèle des présents thématiques sans redoublement (eux-mêmes imperfectifs, et d’origine nominale). Le présent thématique à redoublement relèverait donc d’un type plus ancien que le présent athématique à redoublement, ce qui serait suggéré en particulier par les données anatoliennes ; en grec et en indo-iranien, des alignements analogiques se seraient produits, qui auraient fait passer certains vieux présents thématiques à redoublement sous une forme athématique, à une époque où ils faisaient couple avec des aoristes radicaux athématiques. Le timbre /i/ de la voyelle du redoublement pourrait s’être étendu à la même époque au détriment de /e/, à partir des racines de type *Cei̯(C)- (où la voyelle du redoublement, par assimilation régressive, a le timbre /i/ en indo-iranien, de même que dans certains parfaits latins du type de scicidī, ou dans certains prétérits celtiques). Le type grec μίμνω serait alors secondaire par rapport à un plus ancien *mé-mn-e/o-.

La fonction fondamentale du parfait indo-européen serait reflétée principalement par les perfecto-présents (de valeur stative), ainsi que par les parfaits marquant une situation persistante, ce qui inclut les parfaits intensifs du grec homérique, qui se rencontrent communément dans des verbes de sonorité (type de βέβρῡχεν en P 264, μεμυκώς en Σ 580, etc.). La valeur nactostatique du parfait (valeur d’état atteint, suivant la terminologie de Kümmel) serait secondaire, de même que sa valeur résultative. Il faudrait admettre, à la suite de Cowgill, que la source ultime du paradigme de parfait serait un ancien nom d’agent déverbatif « quasi-participial ». De ce nom d’agent fonctionnant comme un nom verbal seraient tirés un type perfectif à redoublement *Ce-CόC-e (3 sg.) dont serait issu le parfait indo-européen, et un type imperfectif sans redoublement CόC-e (3 sg.) dont proviendrait le présent anatolien en -ḫi; les noms d’agent du type *CoC-όs (grec τομός, φορός, etc.) et les itératifs-causatifs du type *CoC-éi̯e/o- (grec φορέω, etc.) seraient alors apparentés au parfait indo-européen.

Le chapitre sur l’aoriste thématique remet en question l’idée selon laquelle l’aoriste thématique indo-européen à degré zéro radical remonterait à un aoriste radical thématisé secondairement (théorie largement répandue qui remonte à la thèse de Cardona en 1960, lequel ne faisait remonter à l’indo-européen que deux aoristes thématiques, à savoir les prototypes des aoristes grecs εἶδον et ἤλυθον / ἦλθον). L’aoriste thématique à degré zéro serait, en réalité, secondaire par rapport à l’aoriste à redoublement, et comporterait un redoublement simplifié et standardisé *h 1 e- : il s’agirait originellement du redoublement des racines à laryngale initiale, qui, loin de se limiter aux racines commençant par la laryngale *h 1, aurait fonctionné comme un « redoublement par défaut » dans toutes les racines à laryngale initiale à partir d’une époque où les laryngales n’étaient plus fortement articulées ; ce redoublement standardisé aurait ensuite été étendu à tous les types de racines, et il serait à l’origine de l’augment (hypothèse fort hasardeuse à nos yeux, dont il ne fait guère de doute qu’elle ne sera pas unanimement acceptée par la communauté scientifique). On trouvera enfin dans ce chapitre des réflexions sur la place de l’aoriste thématique au sein du système verbal indo-européen et sur ses rapports avec les aoristes à redoublement et les aoristes radicaux, ainsi que sur la genèse des présents du type tudáti.

Le septième chapitre porte sur l’augment. Il s’efforce de démontrer, par un examen des données philologiques, principalement homériques (mais aussi mycéniennes, et, en dehors du grec, phrygiennes, arméniennes, et surtout indo- iraniennes), et en discutant bon nombre de travaux récents sur cette question (ceux de Bakker notamment), une hypothèse avancée dans le chapitre précédent : l’augment, issu selon Willi, comme on l’a signalé ci-dessus, d’un ancien redoublement standardisé *h 1 e-, serait originellement un marqueur aspectuel de perfectivité. On se souvient, à cet égard, de la valeur foncièrement perfective accordée par Willi au redoublement. Selon lui, l’augment ne serait pas un marqueur de passé, ni un connecteur narratif ; il ne s’agirait pas non plus d’une ancienne particule. Seule une approche aspectuelle permettrait de rendre compte des données homériques. Quant aux formes sans augment qui dominent assez largement en mycénien par rapport aux formes à augment, cela serait dû à la volonté d’y éviter des implications résultatives liées à la présence de l’augment. La fin du chapitre s’efforce tout d’abord de mettre en évidence des similitudes entre l’arménien d’une part, l’avestique d’autre part, et certains faits homériques : pour se limiter ici à l’exemple de l’arménien, étudié à travers un petit nombre de formes irrégulières au sein d’un système très largement normalisé, Willi observe, à la lumière d’une étude assez récente de Lamberterie sur l’augment dans le texte arménien de l’Évangile, une tendance à l’absence d’augment dans les passés itératifs en *-sk̑e/o- du grec homérique et de l’arménien. Mais elle vise également à remettre en question la fonction mémorative attribuée par Hoffmann à l’injonctif védique. Willi arrive à la conclusion que les faits védiques seraient finalement assez proches des données homériques : l’augment se rencontrerait dans des formes de valeur résultative ou renvoyant à un passé récent en lien avec le présent, l’absence d’augment serait attendue lorsqu’il s’agit d’exprimer un passé narratif.

L’aoriste sigmatique, enfin, est décrit comme caractérisé par un haut degré de transitivité, ce qui serait confirmé non seulement par l’existence de nombreux aoristes sigmatiques de sens factitif (ἔφῡσα « j’ai fait croître, j’ai produit » vs ἔφῡν « j’ai grandi, je suis devenu, je suis naturellement », etc.), mais aussi par le comportement morphosyntaxique propre au futur sigmatique, analysé par Willi comme la continuation d’un ancien subjonctif aoriste sigmatique, où la voix souvent moyenne neutraliserait les propriétés transitives du suffixe. L’auteur s’efforce de retrouver cette fonction transitive du suffixe dans d’autres langues, principalement en indo-iranien, en hittite et en tokharien, à défaut de disposer de données suffisamment nettes en italique, en celtique, en baltique ou encore en slave. Les présents en * -sk̑e/o- sont alors analysés comme remontant à *-s-k̑e/o-, avec un élément vélaire servant originellement à rendre imperfectifs des thèmes marqués comme perfectifs par l’élément sigmatique. Quant au degré long des aoristes sigmatiques à la voix active, il se laisserait expliquer non pas, comme on l’admet fréquemment, par un degré long morphologique, mais comme une longue phonologique à partir d’un proto-aoriste *CeC-s (3 sg.) : il faudrait admettre, à la suite d’une analyse de Szemerényi, une évolution, dans des racines terminées par une sonante, de *CeR-s vers *CēR-s (3 sg.), et, à la 2 e personne du singulier, de *CeR-s-s vers *CēR-s, puis une extension analogique du vocalisme long aux autres personnes, ainsi qu’aux racines qui ne se terminaient pas par une sonante.

Les deux derniers chapitres remontent d’abord du « proto-indo-européen » au « pré-proto-indo-européen », puis redescendent du « pré-proto-indo-européen » jusqu’au grec. Dans le premier, un long développement est consacré à réhabiliter l’hypothèse ergative : le « pré-proto-indo-européen » aurait connu une ergativité scindée ( split-ergativity), avec une distinction entre passé et présent corrélée à une opposition entre structures ergatives d’une part, et structures antipassives d’autre part. L’existence de ces structures antipassives, réinterprétées comme transitives, expliquerait l’évolution d’un système ergatif vers le système accusatif de l’indo-européen récent. Les désinences verbales seraient d’origine pronominales, ce qui permettrait de rendre compte de la distinction entre les désinences des verbes en *-m(i) et celles des verbes en *-h 2 e : les premières seraient ergatives, les secondes absolutives. Dans le dernier chapitre, un retour sur l’origine des désinences verbales puis des différents thèmes verbaux est entrepris à la lumière des résultats obtenus dans le chapitre précédent. On notera, entre autres conclusions, une tentative d’identification de la désinence de troisième personne du pluriel *-nt(i) au suffixe de participe *-nt-, en lien avec la théorie ergative.

Le but de ce livre n’est pas d’enseigner, comme l’indique explicitement l’auteur dans sa préface après avoir mis en exergue une belle citation d’Anton Tchékhov : Умный любит учиться, a дурак — учить « L’homme intelligent aime apprendre, et le sot, enseigner ». On ne saurait mieux lui faire honneur qu’en concluant que cette somme imposante n’est pas destinée à clore définitivement les débats sur la reconstruction du système verbal indo-européen (ce que ses aspects trop souvent spéculatifs ne sauraient laisser espérer), mais au contraire, par la synthèse raisonnée des travaux antérieurs qui y est réalisée, et qui, à elle seule, vaut le détour, ainsi que par les nombreuses propositions de solutions nouvelles qui y sont avancées à titre expérimental, à constituer un point de départ incontournable à toute tentative future de reconstruction du système verbal indo-européen.