L’idée principale qui a guidé l’ouvrage de Rebecca Edwards est née d’un constat dont le bien-fondé ne fait aucun doute : si le régime impérial fut mis en place par Auguste au terme d’un processus de longue durée – plusieurs décennies – et tortueux, il doit d’avoir assuré sa continuité à Tibère, qui expérimenta avec succès la première succession impériale et ancra fermement la figure du princeps à la tête des institutions en restant au pouvoir pas moins de vingt-trois ans. Or la figure de Tibère a été éclipsée par celle d’Auguste dans l’historiographie et continue à l’être aujourd’hui. Depuis La Révolution romaine de Ronald Syme, chaque génération d’historiens a été en mesure d’utiliser quantité de biographies ou d’essais consacrés au fondateur du principat, quand l’intérêt porté à son successeur immédiat, sans être inexistant, a été moindre. Edwards entend corriger ce déséquilibre en expliquant que le facteur décisif dans la consolidation du nouveau régime fut autant l’action personnelle d’Auguste que la manière dont l’action de celui-ci fut instrumentalisée par son successeur en étant magnifiée. Pour ce faire, elle utilise la boîte à outils de la sociologie wébérienne, en particulier la notion de charisme, dont elle fait l’un des attributs majeurs du pouvoir d’Auguste et l’une des raisons des succès militaires et politiques du premier prince. La thèse défendue dans ce livre est que la clé du succès de Tibère résidait précisément dans l’image charismatique de son prédécesseur, devenu un diuus à sa mort, et dans la manière dont il sut l’entretenir et surtout la mettre en valeur pendant son principat. Une telle stratégie eut toutefois un effet négatif sur l’image de Tibère : en grandissant Auguste, elle contribua à abaisser son successeur. On n’ira évidemment pas jusqu’à dire que Tibère orchestra sa propre dévalorisation et on parlera plutôt à ce sujet d’un processus indirect dont il n’eut peut-être pas conscience, mais il est un fait qu’il ne jouissait pas des mêmes qualités personnelles qu’Auguste et que le contexte n’était plus le même : il lui fallait non pas s’emparer du pouvoir, mais le conserver et le perpétuer, ce qui le conduisit à s’inscrire dans une continuité, forcément augustéenne. Le prix à payer fut de s’effacer derrière l’image de son père adoptif et de perdre ainsi en visibilité, ce dont témoigne une historiographie plus prompte à rappeler qu’Auguste fut un grand homme (jusqu’à quel point ?) qu’à analyser les moyens mis en œuvre par Tibère pour inscrire le pouvoir de son prédécesseur dans la durée.
Edwards n’est pas la première à mobiliser les potentialités offertes par le cadre théorique des trois types de domination : légale-rationnelle, traditionnelle et charismatique. Elle s’insère à ce titre dans un courant en vogue illustré récemment par une publication collective qui confronte le concept wébérien de charisme aux pratiques politiques antiques, aussi bien au sein des cités que des royautés ou des empires (Le charisme en politique. Max Weber face à l’Antiquité grecque et romaine, éd. par P. Montlahuc, J.-P. Guilhembet et R. Laignoux, Rome, 2023). Elle apporte toutefois un point de vue original en traitant de manière concrète de la manière dont un pouvoir au départ charismatique, présenté par Weber comme « révolutionnaire » et « extraordinaire », finit inévitablement par devenir ordinaire. Une des caractéristiques du pouvoir charismatique tient en effet à ce qu’il s’épuise dans la routine, processus que Weber a qualifié de « quotidianisation » ou « routinisation » (Veralltäglichung) et qui conduit à faire évoluer « le charisme personnel » en « un charisme de fonction » (« Amtscharisma »), mais en le dénaturant. Le sociologue allemand n’a toutefois pas étudié ce phénomène pour les débuts de l’époque impériale, à laquelle il a consacré peu d’attention. C’est à cette tâche que se consacre Edwards en expliquant que le processus de « routinisation » fut finalisé par Tibère. On mesure mieux à quel point cet essai traite d’une question fondamentale : toute révolution ou ce qui en tient lieu finissant à un moment ou un autre par se transformer en un pouvoir établi, le passage du charisme révolutionnaire à un charisme de fonction est un processus central, en soi tout aussi important que le processus révolutionnaire, d’autant que la fonction consolidée par Tibère (la statio principis) fut amenée à durer plusieurs siècles. De ce point de vue, le principat de Tibère marqua une étape décisive dans la formation du régime impérial, comme l’avait déjà compris à sa manière Tacite en faisant commencer ses Annales avec la mort d’Auguste en 14 ap. J.-C.
Le livre de Edwards a pris en compte et intégré à l’analyse l’immense bibliographie parue sur Auguste et Tibère en privilégiant les ouvrages de langue anglaise, mais sans négliger la production dans d’autres langues internationales en fonction des sujets traités[1]. Le format compact de cette monographie (241 pages, bibliographie et index inclus) et son plan efficace (six chapitres de longueur égale, une trentaine de pages chacun) en rendent la lecture agréable. Après une courte introduction, le chapitre I forme le cœur de l’enquête en expliquant qu’il s’agit d’étudier le phénomène du transfert du charisme augustéen à son successeur à partir de l’œuvre de Weber. L’idée selon laquelle Auguste était un leader charismatique n’est toutefois pas aussi axiomatique qu’il y paraît. Après tout, Weber lui-même a fait du charisme non pas une réalité historique, mais un idéal-type, soit une forme théorique d’autorité qu’il articule avec les deux autres formes pures que sont les autorités légale-rationnelle et traditionnelle. À ce titre, si le pouvoir d’Auguste était charismatique, il n’était pas que cela. On est ainsi en droit de penser que l’auctoritas augustéenne, loin d’être sur le même plan que le charisme ni d’en être une manifestation (émique) comme le pense Edwards (p. 17-18 et 35), était plutôt un fondement relevant d’un autre type de domination, plus traditionnel, dont Auguste avait dépossédé le Sénat pour se l’approprier au terme d’un processus complexe qui dura au moins jusqu’à Claude (voir mes réflexions : « De l’auctoritas senatus à l’auctoritas principis. À propos des fondements du pouvoir impérial », dans L’auctoritas à Rome. Un élément constitutif de la culture politique, éd. par J.-M. David et Fr. Hurlet, Bordeaux, 2020, p. 351-368). Ce qui est plus assuré en revanche, et l’ouvrage le montre clairement, est qu’Auguste finit par apparaître comme une autorité foncièrement et essentiellement charismatique selon la définition donnée par Weber à partir de sa mort en vertu du soin apporté par Tibère à rendre vivante la mémoire du prince décédé, devenu un diuus. La force du raisonnement de ce livre est de mettre en avant un tel aspect en indiquant comment le charisme augustéen ou ce qui en relevait fit l’objet d’un processus de « routinisation », étudié dans les cinq autres chapitres.
Consacré au culte impérial, le chapitre II montre que si Auguste eut à l’égard du culte de son père adoptif une attitude ambiguë, Tibère promut quant à lui autant que possible celui de son prédécesseur, mais aussi la mémoire des autres membres décédés de la famille impériale, en particulier Drusus l’Ancien et Germanicus, en leur accordant des honneurs funéraires en fonction de leur statut. Il avait en effet tout à gagner, pour sa propre survie et celle du nouveau régime, en se présentant comme le garant de la continuité de la nouvelle structure familiale créée par Auguste, appelée domus et qualifiée d’Augusta avant de devenir également diuina à partir du principat de Tibère : le culte impérial put ainsi servir d’instrument de « routinisation » du charisme d’Auguste. Cette analyse rejoint celle du chapitre IV, qui traite de l’image d’Auguste sous Tibère, le culte et l’image étant finalement deux aspects conjoints d’un même phénomène, celui de « célébration » posthume d’Auguste. Il en ressort qu’Auguste fut représenté sur tous les types de support (monnaies, statues, reliefs, camées) et à une très grande échelle, qui plus est en étant présenté avec les traits d’un dieu, pendant que Tibère continuait à apparaître comme un simple mortel. Cette forte présence de l’image d’Auguste post mortem est expliquée sous l’angle de la communication politique : il s’agissait de souligner qu’Auguste continuait en tant que diuus à veiller sur le nouvel ordre qu’il avait lui-même établi et contribuait à ce titre à renforcer la légitimité de Tibère en lui conférant par transfert le charisme dont son successeur manquait.
De la célébration d’Auguste on passe avec les chapitres III et V au thème de l’imitatio Augusti telle qu’elle fut appliquée et perçue. Le chapitre III étudie cette question à partir du point de vue de Tibère en montrant comment celui-ci exploita le précédent augustéen, devenu un exemplum, pour contrôler le Sénat, préserver la stabilité économique, maintenir la pax Augusta et gérer ses relations avec différents groupes, ethniques (les Juifs) et religieux (dévots d’Isis, astrologues). Le chapitre V élargit l’enquête à d’autres acteurs en passant en revue les différents auteurs d’époque tibérienne : Ovide – qualifié d’ « enfant terrible » –, Manilius et Germanicus, Strabon, Velleius Paterculus, Valère Maxime, Phèdre, Sénèque le rhéteur ; il examine comment ils représentèrent dans chacune de leurs œuvres Auguste et les autres membres de sa domus. Le dernier chapitre (VI) prend de la distance par rapport à cette image idyllique d’Auguste et de sa mémoire. Il montre que l’omniprésence de la figure Auguste post mortem eut pour son successeur immédiat au moins une conséquence fortement négative, à savoir la multiplication des procès de majesté tout au long de son principat, surtout à partir du moment où il quitta Rome définitivement. La forte dépendance de Tibère au charisme d’Auguste obligea en effet le premier à (faire) traîner en justice ceux et celles qui diffamaient la mémoire du second et d’autres membres de la domus diuina, ce qui assombrit la dernière décennie du principat de Tibère en créant une atmosphère de peur et de méfiance.
Au bout du compte, ce livre présente du principat de Tibère une analyse originale qui revient à juste titre sur une période décisive, celle de la consolidation du régime impérial. Il le fait à partir de la notion wébérienne de charisme, et plus précisément de son transfert au moment de la première succession impériale à Rome. Ce nouveau niveau de lecture ne remplacera pas les analyses plus traditionnelles, mais il se surimposera à celles-ci. Il permet aussi de comprendre à partir d’un angle spécifique pourquoi l’idéologie impériale à l’époque de Tibère reflète autant l’idéologie augustéenne, comme l’analyse des documents épigraphiques découverts ces dernières décennies (Tabula Siarensis, Senatus consultum de Cn. Pisone patre) l’ont amplement confirmé. Grandir Auguste n’allait pas sans inconvénient pour Tibère, dont le manque de ce qu’on qualifie de charisme ressortait par contraste de manière encore plus évidente. C’était une conséquence qui est pour une bonne part à l’origine de son portrait négatif dans les sources littéraires postérieures.
Notes
[1] Deux remarques complémentaires. D’une part, la notion de res publica restituta ne me semble pas aussi « problematic » que le pense l’auteure (p. 5, n. 11 et p. 6, n. 13) ; s’il faut éviter de la réifier, l’idée qu’elle véhicule est typiquement augustéenne, à savoir la prégnance de la notion de res publica (cf. à ce sujet Cl. Moatti, Res publica. Histoire romaine de la chose publique, Paris, 2018, p. 251-269) et l’atmosphère de restauration pendant les années 20 av. J.-C., que l’on pouvait exprimer aussi par la notion de res publica conseruata. D’autre part, sur les auspices impériaux (p. 82, n. 36), voir le dossier publié dans les Cahiers du Centre Glotz, 26, 2015, p. 261-305.