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BMCR apologizes for the tardiness of this review, which was not the fault of the reviewer.
Il est difficile d’évoquer ce livre sans déplorer en préambule la disparition d’Anton Powell qui a joué un rôle si important ces trente dernières années en tant que savant, fondateur et éditeur des Classical Press of Wales, et organisateur des Celtic Conference of Classics. On pourra apprécier, non sans un certain pincement au cœur, l’humour et l’ouverture d’esprit du savant dans sa rapide note d’introduction et son éloge du « tea-break », en tant que règle élémentaire de conduite scientifique, puisque « a lot of the best ideas come from discussions from across disciplines » (Richard Henderson, vii).
Le volume édité par Paul Cartledge et Anton Powell lui-même renvoie par son titre et sa thématique à l’un des premiers volumes publiés par les Classical Press of Wales (avec Routledge) en 1994, intitulé The Shadow of Sparta, comme le souligne Paul Cartledge en préambule : son objectif est de comprendre comment Athènes se définit par rapport à Sparte. Neuf contributions globalement chronologiques charpentent le volume.
Paula Debnar étudie la présence directe et indirecte de Sparte dans l’oraison funèbre de Périclès, d’abord en analysant le contexte du discours, puis de façon plus précise, le mode de vie athénien (2.37-41.3), en commençant par la « vie civique » : Périclès défend ainsi l’unité et la concorde athénienne, ainsi que l’obéissance aux lois de la cité; il vante aussi l’autarkeia de la cité, rivalisant avec le modèle lacédémonien. L’exagération et l’utilisation du stéréotype militaire sont une autre façon de battre en brèche les qualités du régime spartiate, en opposant le courage fondé sur la coercition et l’entraînement à l’authentique courage athénien, afin de concurrencer et dépasser l’adversaire – au moins verbalement. La promesse de renommée finale pourrait être une allusion à l’élégie de Simonide au sujet des Thermopyles mentionnée par Hérodote, et la métaphore amoureuse du lien civique entre le citoyen et sa cité une allusion aux mœurs pédérastiques dans la cité lacédémonienne.
Ellen Millender s’intéresse à l’opposition entre Athènes et Sparte dans le domaine du débat politique et de la communication, qu’elle étudie chez Hérodote (en particulier III.148 et V.49-51) et Thucydide (débat à Sparte de 432 et discours d’Archidamos). L’image d’Athènes qui est construite est celle d’une cité qui défend les Grecs dans cet état d’esprit de délibération ouverte ; à l’inverse, Sparte se définit par une aversion à l’égard du logos et de la délibération (notamment avec ses alliés), même si la polarisation n’est pas statique.
Anton Powell s’intéresse au mouvement laconisant à Athènes qui a conduit le régime des Trente à adopter en apparence (la question est discutée) un système qui présente bon nombre de points communs avec la constitution spartiate, d’abord à travers deux cas de figure au Vème siècle, Cimon et l’oraison funèbre de Périclès, puis en s’arrêtant à la fin de la guerre du Péloponnèse sur les récits de Xénophon et de Lysias de la mise en place des Trente, en s’interrogeant notamment sur l’influence assumée ou non de Sparte au moment du procès de Théramène et dans les institutions et agissements de la tyrannie. On notera le rapprochement suggestif entre un passage du Contre Eratosthène (φυλάρχους ἐπὶ τὰς φυλακάς, 12.43-44) et la Grande Rhétra (Plut. Lyc. 5, φυλὰς φυλάξαντα), p. 74-75.
Michael Scott propose d’analyser la façon dont Sparte est perçue à Athènes à travers l’architecture et l’art au cours de l’époque classique. Le point de départ est la réflexion thucydidéenne sur la nature trompeuse de l’architecture civique qui ne reflète pas parfaitement le pouvoir politique que la cité représente ou a représenté. Michael Scott met ainsi en balance l’affirmation politique de Sparte à Olympie ou Delphes et les grands gestes architecturaux athéniens au Vème siècle. Un autre développement est consacré à la représentation de Sparte par Athènes, dans la Stoa Poikilè, sur le même plan que des barbares féminisés, dans la deuxième moitié du cinquième siècle ; la défaite athénienne et la guerre civile rebattent quelque peu les cartes, notamment à cause de la clémence spartiate à l’égard d’Athènes et de son architecture. En définitive, l’analyse montre que les relations entre Athènes et Sparte du point de vue de l’affirmation artistique sont plus complexes qu’il n’y paraît et dépassent largement l’antithèse facile entre une cité munificente et une cité austère.
Edith Hall s’intéresse au corpus d’Euripide et à la façon dont l’identité athénienne est représentée par l’intermédiaire de Sparte à travers le prisme du passé mythique. Elle suit une logique chronologique, tout en étant parfaitement consciente des limites de l’exercice (p. 116-119); elle aborde notamment le Télèphe, les Héraclides, Cresphontès, Hécube; elle relève aussi le v. 1050 des Troyennes comme exemple saisissant de ce que nous pourrions qualifier un apophtegme laconien, de la part de Ménélas, et souligne de façon générale que la tragédie attique continue d’utiliser des idéaux panhelléniques plutôt qu’athéniens. La partie la plus intéressante de l’article est sans nul doute son commentaire des Troyennes, pièce mise en scène aux Dionysies de 416-415, où elle remet en cause la doxa moderne, qui voit dans la représentation des Grecs une critique du traitement de Mélos par les Athéniens, alors qu’elle considère que le poète attribue délibérément aux Spartiates l’origine du siège de Troie et l’ensemble des mauvais traitements infligés. Le contresens moderne puiserait ses sources dans l’analyse de G. Murray, qui traduisait la pièce au moment même où il s’insurgeait contre les crimes de guerre des Anglais en Afrique du Sud.
Ralph Rosen rend compte du regard porté sur Sparte par la comédie attique; si Aristophane est moqueur à l’égard des coutumes ou du caractère spartiate, il n’est pas nécessairement virulent dans sa critique, comme on le voit dans Lysistrata par exemple, ou de façon générale dans les pièces dont le sujet est la paix entre Athéniens et Spartiates. On ne doit pas pour autant en déduire qu’Aristophane était un philolaconien forcené, mais bien plutôt qu’il s’efforçait dans sa satire de ne s’aliéner aucun des deux camps de son audience.
Carol Atack s’intéresse aux discours d’Isocrate: l’opposition entre Athènes et Sparte repose sur le passé mythique qu’il se plaît à raconter à de nombreuses reprises, au bénéfice d’Athènes; Sparte joue le rôle d’un faire-valoir (historique et culturel) dans la rhétorique de l’éloge du Panathénaïque par exemple. Le Panégyrique et l’Archidamos sont aussi abordés dans cette contribution qui insiste sur l’évolution du jugement sur Sparte au fil du temps et de l’avènement de Philippe de Macédoine[1].
Fritz-Gregor Herrmann analyse les «échos spartiates» dans le République: faut-il considérer Platon comme séduit par Sparte ou foncièrement critique ? L’auteur est plus convaincu par l’aspect critique et s’appuie sur une analyse détaillée du début du livre VIII (544b9-548d4) qu’il met en parallèle avec le commentaire par Socrate d’un poème de Simonide dans le Protagoras (342a-343c), passage qu’il perçoit comme une critique sévère des laconisants athéniens (dont Critias) et du régime spartiate. Il compare enfin la vision platonicienne à celles de Xénophon et Isocrate, concluant sur la prévalence du modèle spartiate dans la pensée politique athénienne, prévalence qui constitue aussi le départ critique de la réflexion platonicienne dans la République.
Dans une contribution limpide, Malcolm Schofield étudie la critique aristotélicienne de l’impérialisme spartiate; le Stagirite en critique les fins militaristes et impérialistes, qui se révèlent néfastes à terme pour la pérennité du régime (essentiellement Polit. 2.9 et 7.14). La «matrice» athénienne de la pensée aristotélicienne semble correspondre à la pensée sur ce point de Platon et d’Isocrate, telle qu’elle apparaît dans le Panathénaïque et dans les Lois.
Bien ancré dans une problématique précise, solide et très bien définie (la façon dont les Athéniens se définissent face au miroir déformant spartiate), parfaitement édité (voir une petite erreur sur lakōnizōn p. 186), ce volume complète de façon fort heureuse ceux qui le précèdent et rendra sans nul doute de nombreux services.
Authors and Titles
Foreword, Paul Cartledge
- Sparta in Pericles’ Funeral Oration, Paula Debnar
- Athens, Sparta, and the τέχνη of Deliberation, Ellen Millender
- Athens as a New Sparta? Lakonism and the Athenian Revolution of 404–3 BC, Anton Powell
- Viewing Sparta through Athenian engagement with art and architecture, Michael Scott
- Euripides, Sparta, and the self-definition of Athens, Edith Hall
- Sparta and Spartans in Old Comedy, Ralph M. Rosen
- Imagined superpowers: Isocrates’ opposition of Athens and Sparta, Carol Atack
- Spartan echoes in Plato’s Republic, Fritz-Gregor Herrmann
- Aristotle’s critique of Spartan imperialism, Malcolm Schofield
Notes
[1] Voir aussi les articles d’Edmond Lévy sur « La Sparte d’Isocrate » dans Christian Bouchet et Pascale Giovannelli-Jouanna (ed.), Isocrate. Entre jeu rhétorique et enjeux politiques, Lyon, 2015, 245-272, et de Nicolas Richer, «Isocrate et Sparte: un parcours», Ktèma 41, 2016, p. 59-86.