BMCR 2020.01.08

The Lessons of Tragedy: Statecraft and World Order

, , The Lessons of Tragedy: Statecraft and World Order. New Haven: Yale University Press, 2019. 216. ISBN9780300238242 $25.00.

De nos jours, la question de l’utilité des études classiques se pose à tous les niveaux de nos sociétés jusqu’au sein même des institutions d’enseignement supérieur et de recherche. Ce livre se propose d’apporter quelques pistes de réponse dans le domaine spécifique des relations internationales, en 2019. Hal Brands et Charles Edel, tous deux experts de la politique étrangère américaine, examinent en quoi l’exemple du goût des Athéniens pour la tragédie grecque – appelée ici la sensibilité tragique – pourrait servir aujourd’hui les politiques internationales de niveau mondial. Ce bref ouvrage se présente donc comme un essai historique et politique à destination de la nouvelle génération des élites et des citoyens américains qui n’ont jamais connu de conflit mondial.

Le livre, divisé en sept chapitres, s’ouvre par une courte introduction (pp. 1-6). Les auteurs y annoncent les développements à venir et précisent leur approche de la question centrale de l’ouvrage : comment les Américains et leurs alliés pourraient-ils maintenir l’ordre mondial tel qu’il fut les trente dernières années ? Pour y répondre, Hal Brands et Charles Edel envisagent l’histoire occidentale comme une succession de périodes de paix plus ou moins longues et d’effondrements généralisés et dévastateurs des sociétés humaines. Ils partent du postulat que c’est le souvenir de ces moments tragiques qui motivent les hommes à développer des systèmes visant à réguler la puissance et l’agressivité des états. Les deux auteurs invitent dès lors la génération actuelle de leaders, qui a perdu la mémoire d’un dérèglement globalisé, à se nourrir de la dimension cathartique de la tragédie grecque.

Dans le premier chapitre, “The Virtues of Tragedy” (pp. 7-21), les deux auteurs examinent brièvement la relation que les Athéniens du V ème siècle avant notre ère entretenaient avec la tragédie, par l’intermédiaire de l’ouvrage The Birth of Tragedy de Friedrich Nietzche. Les grands thèmes et les principales valeurs tragiques sont passés en revue. Mais Athènes n’a pas su tirer parti de sa pratique du théâtre puisqu’elle sombre elle-même dans un terrible conflit, dont elle ne se relèvera jamais, la Guerre du Péloponnèse. Cet événement, abordé par le témoignage de Thucydide, devient le premier exemple de ces moments charnières de l’histoire occidentale où une société en apparence puissante et stable bascule dans l’horreur de la guerre et de la destruction.

Avec le deuxième chapitre, “Tragedy as the Norm” (pp. 22-40), Hal Brands et Charles Edel cherchent à illustrer à quel point l’histoire est rythmée par ces périodes de désordre total au sein des sociétés occidentales. Ils rappellent l’issue de la guerre du Péloponnèse, résument la guerre de Trente Ans, évoquent la Révolution Française et introduisent les deux guerres mondiales du XX ème siècle. Les conflits globalisés ne sont pas rares et font, au contraire, partie de l’histoire politique et des relations internationales. Il convient donc d’en tenir compte pour comprendre le monde d’aujourd’hui et préparer celui de demain.

Le troisième chapitre, “Tragedy as Inspiration” (pp. 41-63), met en lumière les entreprises positives qui ont émergé de ces grands conflits et qui visaient à pacifier les relations entre les pays européens. Les auteurs analysent la mise en place et les conséquences de la Paix de Westphalie de 1648 qui a résulté de la guerre de Trente Ans. Ils font de même pour le Concert européen qui a suivi les campagnes napoléoniennes. Le rôle du traité de Versailles et de la Société des Nations, adopté et organisée à la fin de la Première Guerre mondiale, est analysé plus en détail pour montrer la part de responsabilité de ces institutions dans l’émergence du second conflit mondial.

Dans le quatrième chapitre, “The Great Escape” (pp. 64-89), l’accent est mis sur le rôle central joué par les États-Unis pendant l’après-guerre dans l’établissement et le maintien d’un nouvel ordre mondial centré sur l’Amérique, peu remis en question. Les auteurs y examinent les moyens militaires, économiques, politiques et institutionnels développés ainsi que les motivations de la classe dirigeante américaine de cette époque : le souvenir douloureux de la tragédie provoquée par la deuxième guerre mondiale. Le succès de cette entreprise serait la longue période de paix – en dehors d’exceptions locales – que nous connaissons encore aujourd’hui et les valeurs qu’elle véhicule dans le monde : démocratie, libre-échange et prospérité. Les échecs de cette politique, comme la guerre du Vietnam, sont peu développés.

Le cinquième chapitre, “The Contemporary Amnesia” (pp. 90-116), se concentre sur la période plus récente qui a suivi la chute du mur de Berlin. Hal Brands et Charles Edel étudient les processus qui ont depuis joué dans le désintérêt des Américains pour la géopolitique internationale. Plusieurs facteurs sont mis en évidence : d’une part, les conflits à répétition et parfois durables (Irak, Afghanistan, terrorisme) ainsi que la crise financière de 2008 et d’autre part, la fin de la Guerre froide avec l’espoir d’une paix stable et globale. Les choix budgétaires et politiques des dernières décennies, influencés par ces événements, ont également participé à faire basculer l’opinion publique américaine vers un désengagement des États-Unis de son statut de leader de l’ordre mondial.

Dans le sixième chapitre, “The Darkening Horizon” (pp. 117-144), les auteurs passent en revue les menaces qui planent sur l’ordre mondial d’aujourd’hui. D’abord, ils pointent les grandes puissances qui ambitionnent de partager le leadership avec États-Unis. Ainsi, la Russie, la Chine et l’Iran, sans atteindre la puissance américaine, s’efforcent d’occuper une place nouvelle dans la gouvernance mondiale. Ensuite, ils citent le modèle politique autoritaire qui se développe dans plusieurs démocraties du monde comme la Turquie, le Vénézuela ou la Hongrie. Enfin, ils identifient plusieurs forces qui causent une instabilité géopolitique croissante, par exemple l’État Islamique, la Corée du Nord ou la piraterie dans la Corne de l’Afrique. Face à ces défis, les États-Unis semblent apporter une réponse moins ferme qu’auparavant et ses alliés européens peinent à parler d’une seule voix.

En guise de conclusion, le septième chapitre “Rediscovering Tragedy” (pp. 145-165), s’attache à montrer en quoi il est nécessaire de retrouver aujourd’hui une forme de sensibilité tragique comparable à celle des Athéniens. Cette partie de l’ouvrage prend la forme d’une liste de recommandations pratiques à destination du lecteur. Par exemple, les auteurs nous invitent à accepter l’idée que l’effondrement de l’ordre mondial est possible et qu’il est nécessaire de tenir compte de cette éventualité dans les politiques internationales ; ils nous exhortent à faire face aux facteurs de déstabilisation sans complaisance ni fatalisme et à se servir de l’histoire pour problématiser et tenter de résoudre les grands enjeux géopolitiques actuels.

En fin d’ouvrage, suivent les notes rassemblées par chapitre ainsi qu’un Index rerum et nominum. On peut regretter que la bibliographie, référencée dans les notes, ne fasse pas l’objet d’une section indépendante ce qui en faciliterait la consultation. Si l’ouvrage est largement documenté sur l’histoire et la politique contemporaines, relevons également que peu de travaux spécialisés sur la tragédie sont cités en dehors de l’ouvrage d’Edith Hamilton, The Greek Way de 1942. Les dernières décennies de recherche dans ce domaine, pourtant foisonnantes, ne font pas partie de la bibliographie.

L’essai de Hal Brands et Charles Edel, facile d’accès, a le mérite de faire se rencontrer les études classiques et les sciences politiques. Il démontre que l’Antiquité peut encore aujourd’hui aider nos sociétés à poser les bonnes questions pour trouver dans notre présent les réponses adéquates. Pour améliorer encore le dialogue entre ces deux disciplines éloignées méthodologiquement et temporellement, peut-être aurait-il été intéressant d’envisager le théâtre grec classique dans son ensemble, au-delà de la seule tragédie. À Athènes, les différentes formes théâtrales ne permettaient pas seulement de présenter à ces citoyens les pires situations auxquelles l’humain pourrait être confronté, mais aussi et surtout de problématiser ensemble les différentes crises rencontrées par la démocratie athénienne. Cette approche offrirait sans doute plus de points de contact entre le monde des Grecs et celui d’aujourd’hui et permettrait de mieux appréhender la complexité et la diversité du théâtre grec.