Bryn Mawr Classical Review

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Bryn Mawr Classical Review 2020.02.14

André Sauge, L’Odyssée ou Le retour d’Ulysse: un traité d’économie politique.   New York:  Peter Lang Publishing, 2018.  Pp. 412.  ISBN 9782807610538.  €54,00.  


Reviewed by Etienne Helmer, Université de Porto Rico (etiennehelmer@hotmail.fr)

Dans la continuité de son Iliade, poème athénien de l’époque de Solon,1 André Sauge propose de l’Odyssée une interprétation neuve. Délaissant le débat avec les homéristes sur les questions poétiques (p. 30) – ce qui ne signifie pas qu’il les ignore – il associe de façon inédite l’anthropologie dumézilienne, la rigueur philologique, et ce principe fondamental selon lequel la littérature est moins un « répertoire de formes » qu’un outil destiné à « nous faire comprendre quelque chose » (p. 60), pour autant qu’on lise le poème homérique en fonction de sa visée et de son destinataire (p. 31-32). La thèse d’ensemble, dont le philosophe Marcel Hénaff souligne les enjeux dans sa préface, est que l’Odyssée est un traité du prince et un traité d’économie politique.

L’interprétation de Sauge porte sur un texte constitué des seuls les épisodes relatifs au retour d’Ulysse à Ithaque. Ils forment dans l’Odyssée un ensemble autonome par rapport à la Télémachie. La raison de cette délimitation n’est ni stylistique ni esthétique, elle tient au sens politique opposé de ces deux récits : le Retour serait le récit de la « ‘déconstruction’ d’un régime politique admettant la légitimité de la monarchie, celui de la Télémachie est une tentative de légitimation d’une royauté héréditaire » (p. 32). Ce partage est cohérent avec l’hypothèse que la version écrite de ce texte ne daterait pas de l’époque archaïque mais du milieu du VIe siècle : elle aurait été fixée suite à une commande émanant d’une autorité civique soucieuse de préserver le legs social, économique et politique de Solon, et souhaitant faire comprendre à Pisistrate et à tout prétendant au pouvoir à quelles conditions il pourrait l’exercer légitimement, en renonçant à la tyrannie.

Selon Sauge, les aventures d’Ulysse dans le Retour correspondent sur le plan individuel aux transformations que subissent les trois fonctions duméziliennes à Athènes à cette époque, et plus précisément aux déplacements qui affectent la nature de leurs relations. A l’alliance entre fonction guerrière et fonction de parole liée à des secrets magiques et religieux dans l’Iliade, l’Odyssée substitue celle entre fonction de parole liée à l’intelligence, et fonction de fécondité sous la forme des tâches économiques (p. 26).

Plus précisément, le récit de ses épreuves par Ulysse à la cour phéacienne remplit une fonction initiatique. Chacune d’elle montre comment il en sort transformé, par l’acquisition progressive de l’intelligence et de la maîtrise de soi, et par le renoncement à la démesure caractéristique de son rôle de guerrier aux aspirations tyranniques dans l’Iliade. Désormais, Ulysse promeut l’alliance entre l’intelligence et l’acquisition des richesses par les activités économiques et leur circulation marchande, plutôt que par les échanges de dons et contre-dons entre puissants, ou par les pillages. La parole sert dorénavant la concertation et la décision collectives, au nom d’une philia horizontale, contre la parole unilatérale de l’aristocratie équestre qui se soustrait à la réciprocité parce qu’elle refuse « de reconnaître l’autre, le membre d’une autre classe que la sienne, en tant qu’alter ego, […] » (p. 143). Le retour d’Ulysse est rendu possible, en somme, par son acceptation de l’ordre humain. Sa conscience de la finitude ne saurait plus justifier les folles ambitions de sa démesure passée : Ulysse sait qu’il doit œuvrer à la collaboration et aux échanges réglés entre membres égaux de la cité, au nom d’une nouvelle norme de justice fondée sur le droit et la reconnaissance de l’altérité sociale et économique. Sur le plan cosmique et religieux, ce déplacement se traduit par le passage d’Ulysse de la sphère de Poséidon, souverain divin de l’aristocratie équestre, à celle de Zeus qui préside au nouveau pacte social. Symboliquement, ce déplacement opère dans le nom d’Ulysse qui, d’ « Olutteus » – nom où perce le « loup », le chef de meute brisant ses proies au combat – devient « Odusseus », un porteur de lumière (p. 278).

L’introduction intitulée « Mise en œuvre » expose les motivations historiques de la fixation par écrit du récit, ainsi que les enjeux du déplacement des alliances fonctionnelles. Suivent quatorze chapitres.

Le premier, « La belle et la bête », (chant 6), analyse le muthos qui se déroule entre Nausicaa et Ulysse, au sens de discours comportant des sous-entendus (p. 67-68) et engageant les ressources de l’intelligence pour séparer l’explicite de l’implicite. Force et pulsion sexuelle sont maîtrisées dans cet échange, et la fonction de fécondité y apparaît à travers la nourriture, le vêtement et la protection dont Nausicaa perçoit le besoin chez Ulysse.

Le chapitre 2, « Une promesse royale en forme de lapsus » (chant 7), examine comment Ulysse doit maintenir son identité secrète s’il souhaite obtenir d’Alcinoos, affilié à Poséidon, la promesse d’un navire pour regagner sa terre.

Le chapitre 3, « Un roi désespéré de s’amuser » (chant 8), analyse le chant de l’aède Démodocos : par le stratagème du cheval de bois, comparable à un navire transportant des richesses, Ulysse guerrier visait à s’assurer par la violence la maîtrise de la fonction de fécondité. L’épisode serait l’analogue du coup de force par lequel Pisistrate aurait réussi à s’assurer le contrôle de Nisa,2 grâce à une ruse mobilisant des individus déguisés sur des navires. En s’imaginant pouvoir contrôler les relations commerciales maritimes, Pisistrate aurait cru, à tort, qu’il aurait également la mainmise sur la politique athénienne (p. 123).

Au chapitre 4, « La guerre des géants » (chant 9), la rencontre avec le cyclope révèle un Ulysse encore aveuglé par les valeurs de l’aristocratie guerrière : il commet une faute contre la fonction de fécondité en crevant l’œil de Polyphème – le lexique révèle que ce geste est l’analogue d’une « re-conception » du cyclope mal formé par Poséidon – mais aussi contre la fonction de parole en s’arrogeant le droit de se nommer lui-même et de vanter ses exploits.

Avec son titre hölderlinien, le chapitre 5, « Là où est le plus grand danger croit la possibilité d’un salut », concerne les épisodes de l’île d’Eole, des Lestrygons et de Circé au chant 10. L’île d’Eole présente un peuple autarcique, comme les Phéaciens et les cyclopes, mais respectant les lois de l’hospitalité. Ulysse s’y conduit en tyranneau subjugué par le pouvoir et la violence (p. 153-160). La scène des Lestrygons est construite comme l’allégorie d’une entrée en initiation, ce que suggère l’analyse convaincante de la topologie et de la sémantique des termes clés du passage. Ulysse rompt là avec la figure de l’animal de guerre qu’il était (p. 161-165). Enfin, Circé est moins une sorcière que la médiation par laquelle Ulysse renaît en recevant d’elle la lumière solaire. Il réapprend à faire passer la solidarité avec ses hommes avant sa propre satisfaction. (p. 172-173).

C’est à la Nekuia que sont consacrés les chapitres 6, « Un théâtre d’ombres, un cortège énigmatique », et 7, « Des rois et des guerriers » (chant 11), et plus exactement au discours des âmes, d’abord des héroïnes, puis des protagonistes de l’Iliade, qu’Ulysse rencontre aux Enfers. Les histoires des premières soulignent le déplacement de la souveraineté cosmique de Poséidon vers Zeus. Les récits des seconds montrent la fidélité d’Agamemnon, Achille et Ajax à l’idéologie aristocratique de guerre.

Les chapitres 8 et 9 portent sur le chant 12. Le premier, « Catharsis » montre qu’en soumettant Ulysse à l’épreuve du plaisir des récits chantant ses exploits, les Sirènes œuvrent à une forme de catharsis destinée à le purifier de l’aspiration tyrannique. Le second, « L’épreuve du besoin », analyse l’épisode de l’île du soleil, qui coïncide avec le passage définitif d’Ulysse de la sphère de Poséidon à celle de Zeus. La note 7 (p. 243-244) ainsi que la dernière page du chapitre (p. 250) résument la thèse de l’ouvrage.

Selon le chapitre 10, « Aux laisses de la mer, le laissez-passer divin » (chant 13), le problème soulevé par Ulysse de retour à Ithaque n’est pas tant celui des moyens et des étapes de sa reconnaissance par les siens que celui de savoir pourquoi ses interlocuteurs résistent à le nommer (p. 252-253). L’enjeu du nom d’Ulysse dépend de son adhésion à un nouveau système de valeurs, dont Athéna, sous les traits d’un berger, veut s’assurer qu’Ulysse l’a bien compris (p. 260).

Au chapitre 11, « Du côté de la soue : nourrir des porcs » (chant 14), Sauge propose une analyse peu commune du dialogue entre Eumée et Ulysse en mendiant. Il ne relèverait pas du mensonge mais de l’intelligence du discours : Ulysse veut savoir s’il peut compter sur l’aide du porcher, et Eumée s’il peut faire confiance à l’inconnu qu’il reconnaît dans son voilement même (p. 269-270). Aux interlocuteurs de faire le partage entre « ce qui est devisé et ce qui est visé » (p. 271).

Le chapitre 12, « Le secret du nom / Le nom secret » (chant 19), montre que la question est de savoir non pas si Pénélope reconnaît Ulysse dans le mendiant, mais laquelle de ses identités Ulysse veut faire reconnaître (p. 299), ce qui dépend de savoir quel Ulysse Pénélope attend. Elle espère un initié de Zeus qui, en conseiller plutôt qu’en guerrier, doit mettre fin au pillage des serviteurs de Poséidon. A l’objection que le massacre à venir des prétendants contredit le fait qu’Ulysse ne doit pas revenir en guerrier, Sauge répond par une justification historique : Pisistrate a dû livrer une bataille pour rentrer à Athènes (p. 325).

Selon le chapitre 13, « De l’arc à l’olivier » (chant 21 : le concours), le concours précédant le massacre a pour but de disqualifier le rite traditionnel d’élection du roi, afin de disqualifier la fonction royale elle-même. Malgré et par le massacre, Ulysse est encore mis à l’épreuve pour résister à la tentation du pouvoir et au vertige de la rivalité. Les deux étapes suivantes de reconnaissance – la cicatrice puis le lit – visent à faire correspondre le nom attendu d’Ulysse en « Odusseus » « conducteur », à l’identité qu’Ulysse est prêt à assumer en s’inscrivant du côté de la fécondité.

Enfin le chapitre 14, « L’Ourse ou le loup : meliphage ou anthropophage ? » (Chant 24) porte sur l’épisode de reconnaissance avec Laërte. Le père cherche à savoir si son fils est le même que celui qui est parti, ou s’il est revenu enfin maître de lui-même et capable d’autres fonctions que guerrières – ce qui ne se produit que lorsqu’Ulysse évoque les arbres fruitiers qu’il a jadis reçus de Laërte.

L’Epilogue porte sur la composition de l’Odyssée et apporte notamment des précisions sur le passage de l’oral à l’écrit du récit du Retour et son ancrage historique.

Outre quelques coquilles typographiques dans la bibliographie (Schubert, Sergent, Suárez de la Torre, p. 410-411 par exemple), et l’absence, dans une partie de la table des matières, du numéro des chants correspondant à certains chapitres, on regrettera surtout que les renvois vers son propre site internet,3 que Sauge indique parfois en note, ne soient pas valides, parce que la rubrique « Odyssée » semble en avoir disparu (par exemple p. 50 note 5 et p. 228 note 7). Ces remarques n’affectent en rien la puissance interprétative de l’ouvrage. Outre le raffinement et la rigueur de ses analyses de détail, et l’assise historique qu’il donne à son interprétation, Sauge met en perspective un texte fondateur en surmontant les dangers de l’anachronisme. L’intérêt du livre tient aussi à ce qu’il confirme cette idée que l’économie est « omniprésente dans la poésie grecque archaïque et classique »,4 et laisse ainsi penser que l’Odyssée a sans doute nourri le logos oikonomikos né vers la fin du Ve siècle.


Notes:


1.   Peter Lang, Berne, 2000.
2.   Nom antérieur de Mégare.
3.   Histor.ch.
4.   J. Zurbach, « Hésiode oriental ou le discours sur l’économie avant le logos oikonomikos », dans K. Konuk (éd.), Stephanéphoros. De l’économie antique à l’Asie mineure. Hommages à Raymond Descat. Bordeaux, Ausonius, p. 179.

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