Bryn Mawr Classical Review

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Bryn Mawr Classical Review 2020.01.05

Stefano Maso (ed.), Dissoi Logoi. Edizione criticamente rivista, introduzione, traduzione, commento. Studi di Storia della Filosofia Antica, 7.   Roma:  Edizioni di Storia e Letteratura, 2018.  Pp. ix, 164.  ISBN 9788893592253.  €20,40.  ISBN 9788893592260.  ebook.  


Reviewed by Michel Narcy, Centre Jean Pépin, CNRS, ENS (michel.narcy@cnrs.fr)

Comme chacun sait, Dissoi logoi n’est pas un titre à proprement parler ; ce sont les premiers mots d’un texte anonyme, publié pour la première fois par H. Estienne en appendice à son édition de Diogène Laërce, sous le titre de Dialexeis.1 Dans la tradition manuscrite à nous connue, ce texte ne porte cependant aucun tire, d’où l’habitude qui s’est prise de l’identifier par ses premiers mots, et il n’apparaît que dans certains des manuscrits de Sextus Empiricus.

S. Maso avait déjà donné une édition des Dissoi logoi,2 qualifiée ici (p. 37) elle aussi de criticamente rivista. L’épithète signifie qu’en 2018 comme en 1995, sauf cas particulièrement délicats (p. VII n. 2), la nouveauté de l’édition ne repose pas sur une nouvelle collation des manuscrits mais sur les éditions antérieures les plus fiables. Il en est cinq dont Maso tient les apparats critiques pour une base sûre (p. 40) : E. Weber, Teubner 1897 ; Diels-Kranz, 5e éd. 1934 ;T. M. Robinson, Contrasting Arguments. An Edition of the Dissoi logoi, New York, Arno Press, 1979 ; A. Becker & P. Scholz, Dissoi Logoi / Zweierlei Ansichten: Ein sophisticher Traktat, Berlin, Akademie Verlag, 2004 ; G. Most & A. Laks, Early Greek Philosophy/Les Débuts de la philosophie, Cambridge Mass., Harvard University Press / Paris, Librairie Arthème Fayard, 2016.

Après une brève préface (p. VII-IX), la présente édition comporte 42 pages d’introduction, le texte des Dissoi logoi avec une traduction italienne en regard, suivi de 52 pages de commentaire, 6 pages de bibliographie et trois index (analytique, des passages cités, des noms de personnes, anciens et modernes mêlés). En tête de la bibliographie figure une liste des éditions et traductions des Dissoi logoi, de la première (H. Estienne, 1570) à la toute dernière, celle d’A. Laks & G. Most.

Les problèmes auxquels se heurte l’interprétation des Dissoi logoi sont bien connus : écrit majoritairement en dorien, le texte n’en comporte pas moins nombre d’ionismes et d’atticismes, ce qui rend incertaine l’origine géographique et donc l’identité de son auteur ; l’unité même du texte fait question : certains manuscrits n’en offrent que quatre chapitres, d’autres cinq, d’autres enfin neuf, et seuls les quatre premiers sont clairement de forme antilogique ; enfin, les commentateurs se partagent sur la nature de cet ensemble : s’agit-il d’un recueil d’exercices, de notes prises aux leçons d’un sophiste, d’une compilation de topoi empruntés à différents auteurs ?

Le premier chapitre évoquant « la victoire des Lacédémoniens sur les Athéniens » comme l’événement le plus récent parmi ceux qui vont être pris pour exemples, on en conclut d’habitude que le texte fut rédigé peu après la fin de la Guerre du Péloponnèse, soit autour de 400 av. J.-C. Toute partagée que soit cette hypothèse, elle ne suffit pas à mettre d’accord les commentateurs sur l’identité de l’auteur. On a voulu reconnaître en ce dernier tour à tour chacun des grands sophistes dont le nom nous est parvenu, mais aucune de ces identifications ne s’est révélée convaincante. L’originalité de Maso est de lier la datation du texte, ses caractéristiques aussi bien sur le plan de l’argumentation que sur celui de la langue et, sinon l’identité, du moins le profil de l’auteur. Sur la datation, Maso reprend à son compte l’hypothèse avancée par S. Mazzarino (Il pensiero storico classico, Bari, Laterza, 1966, vol. I) selon qui « la victoire des Lacédémoniens sur les Athéniens » ne serait pas la bataille d’Aegos Potamos (405 av. J-C.), mais celle de Tanagra (457), plus proche de la fin des guerres médiques mentionnée aussitôt après par l’anonyme. Cette datation s’accorde, selon Maso, d’une part avec le caractère rudimentaire de l’argumentation, qui situerait le texte à un moment où « la sophistique commençait à peine à se diffuser », et d’autre part avec le dorien mêlé d’attique dans lequel il est écrit, qui révélerait un auteur d’origine dorienne, maladroit dans l’usage de l’attique (p. VIII). Maso propose à partir de là, non pas une identification de l’auteur, mais une image de ce qu’il pouvait être : un maître de rhétorique originaire d’une région où était parlé le dialecte dorien (Grande Grèce ou Sicile), venu à Athènes au moment même où Protagoras, Gorgias et autres y introduisaient la méthode de l’in utramque partem disputare, et décidant de s’adonner lui aussi à cette forme d’argumentation. Les Dissoi logoi seraient ainsi le résultat de son apprentissage, consigné par écrit soit en vue d’un retour à son école d’origine (p. 38), soit dans l’intention de faire lui-même école à Athènes (p. 42), la présence d’atticismes s’expliquant aussi bien par l’imprégnation due à son séjour dans cette ville que, dans le second cas, par un effort pour pratiquer le dialecte parlé par ses auditeurs potentiels.

Comme le reconnaît Maso, ce portrait ne fait qu’ajouter une nouvelle hypothèse, voire une combinaison d’hypothèses, à celles déjà proposées, qu’il recense et discute d’ailleurs avec soin. Et malgré la prudence qui le fait s’abstenir de suggérer à son tour une identification de l’auteur, l’image de ce provincial faisant à Athènes l’apprentissage d’une discipline elle-même à peine naissante n’est pas moins fragile que les précédentes. Si, comme il le pense, l’épisode se déroule vers 440 av. J.-C., il est difficile d’expliquer la maladresse de certaines argumentations des Dissoi logoi par une sophistique encore balbutiante, puisque c’est à cette date que se situe l’ἀκμή de Protagoras, déjà si renommé qu’on lui confiait la rédaction des lois de Thourioi. Les faiblesses des Dissoi logoi sont donc bien plutôt celles de leur auteur, en qui elles invitent à voir un élève plutôt qu’un maître : plus que des notes accumulées pour être la matière d’un enseignement, il est tentant d’y voir soit un recueil d’exercices inégalement réussis, soit les notes d’un élève, parfois infidèles ou incomplètes. Une telle pratique fait pencher la balance du côté d’une datation basse, beaucoup plus basse même que celle habituellement proposée (400 environ), puisque plusieurs chapitres prennent pour thèmes des questions discutées dans certains passages d’Hérodote ou dans les dialogues de Platon. Défendant sa datation haute, Maso voit dans ces « points de contact » des expérimentations rhétoriques sur des questions qui commençaient alors à être débattues (p. 39). Il est pourtant peu probable que Platon ait fait débattre les personnages de ses dialogues sur des thèmes qui, après un demi-siècle ou plus, n’auraient plus été que lieux communs. Il y a au contraire lieu de croire que les Dissoi logoi témoignent de la conversion en exercices scolaires de thèmes rendus populaires par les Histoires d’Hérodote et par les dialogues de Platon. Ce qui n’aide évidemment pas à les dater, puisque de tels exercices ont pu être proposés aux élèves jusqu’à l’époque byzantine, comme l’a rappelé T. M. Conley,3 dont on doit regretter que Maso ait jugé la remarque trop «provocatrice» (p. 12) pour être prise en compte.

Quant à l’idée que l’emploi de la première personne du singulier attesterait que l’auteur, loin d’être relativiste ou sceptique, n’exposerait pas deux thèses contraires sans prendre parti pour l’une des deux (p. 97), elle a été battue en brèche par L.-A. Dorion (malheureusement absent de la bibliographie4), qui a souligné que la première personne est employée aussi bien dans l’exposé d’une thèse que de son contraire, «je» ne renvoyant donc jamais qu’à celui qui se voit chargé de défendre l’une ou l’autre des deux positions, ou les deux tour à tour. C’est ce qu’on peut l’observer dès le chapitre I où le même se déclare partisan de l’identité du bien et du mal (I.2) avant de la réfuter (I.11).

Ces objections ne touchent évidemment pas à ce qui constitue le cœur de l’ouvrage, à savoir l’édition du texte. Celle-ci est inspirée par la recherche d’une fidélité maximale au texte des manuscrits, ce qui conduit Maso à se montrer prudent tant dans l’introduction de corrections que dans l’acceptation de celles qu’ont apportées ses prédécesseurs, y compris Robinson. Il s’abstient en particulier de suivre ce dernier là où il cherche à donner au texte une homogénéité linguistique que ne lui confèrent pas les manuscrits. L’édition procurée par Robinson reste cependant l’édition de référence (p. 37). C’est en particulier sur son stemma (reproduit p. 34) que se guide Maso pour résoudre les divergences entre leçons manuscrites. Le résultat de cette fidélité raisonnée est un texte épuré, mais sans excès, de corrections non nécessaires, accompagné cette fois d’un apparat critique positif.

D’une tournure souvent plus abstraite que celle de Robinson (ainsi en I.3, παλαισταὶ καὶ πύκται = «la lotta, il pugilato» vs. «wrestlers and boxers»), la traduction en est parfois plus lisible (III.10 : ὅστις πλεῖστα ἐξαπατῇ ὅμοια τοῖς ἀληθινοῖς ποιέων, οὗτος ἄριστος = «il migliore è chinuque meglio induce l’inganno attraverso rappresentazioni simili al vero» vs. «the best person is the one who deceives the most in creating things that are like the real things»). Il arrive même à l’italien de remporter sur l’anglais la palme de la concision : VIII.11, ὃς δὲ μὴ μουσικάν, οὐδὲ τὸν νόμον = «chi ignora la musica, ignora anche le leggi» vs. «whereas the man unacquainted with music is also unacquainted with the rules that govern it».

Parmi les très rares coquilles, une seule mérite d’être signalée : en II.28, τοῦτον au lieu de τοῦτο.

L’incontestable mérite de cette nouvelle édition des Dissoi logoi est de présenter un état de l’art quasi exhaustif. L’introduction contient une discussion des diverses hypothèses sur la nature du texte, sa date de rédaction, son auteur, une revue et discussion des éditions antérieures, une comparaison des différents stemmata proposés. De façon plus détaillée, le commentaire apporte pratiquement toutes les informations disponibles sur chaque passage qui a retenu les commentateurs.5 En définitive, cette édition criticamente rivista est une excellente introduction à l’étude d’un texte dont bien des aspects demeurent énigmatiques.


Notes:


1.   H. Stephanus, Diogeni Laertii Opera I, (Paris 1570), p. 470-482. Rien n’assure qu’il ait trouvé le titre Dialexeis dans les manuscrits sur lesquels il a fondé son édition.
2.   Sofisti : Protagoras, Gorgia, Dissoi logoi. Una reinterpretazione dei testi, a cura di S. Maso – C. Franco, (Bologne, Zanichelli, 1995).
3.   T. M. Conley, « Dating the So-called Dissoi logoi: A Cautionary Note », Ancient Philosophy, 5 (1985), pp. 59-65.
4.   Cf. Les Sophistes, J.-F. Pradeau éd., (Paris, Flammarion, 2009), vol. 2, pp. 123-147 et 204-216, cité ici p. 129.
5.   On regrettera cependant que le souci d’exhaustivité soit poussé jusqu’à rapporter le rapprochement erroné opéré par A. E. Taylor entre II.18 (si tous les hommes faisaient un tas de tout ce qu’ils jugent honteux et que chacun en retirait ensuite ce qu’il juge louable, il ne subsisterait aucun reste) et le paradoxe zénonien du grain de millet (DK 29A19). Le rapprochement avec l’argument du sorite n’est pas plus heureux.

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