Bryn Mawr Classical Review

BMCR 2019.03.15 on the BMCR blog

Bryn Mawr Classical Review 2019.03.15

Daniela Dueck (ed.), The Routledge Companion to Strabo.   London; New York:  Routledge, 2017.  Pp. 408.  ISBN 9781138904330.  $230.00.  


Reviewed by Mélanie​ Lozat, Université de Genève​ (melanie.lozat@gmail.com)

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[La table des matières est présentée à la fin du résumé.]

Édité par Daniela Dueck, spécialiste de Strabon et de la géographie antique,1 ce volume réunit vingt-huit contributions d’historiens et de philologues. Les études, de longueur sensiblement égale, donnent un aperçu non seulement des ouvrages de Strabon et des méthodes utilisées, mais aussi de la manière dont se constitue le savoir géographique au tournant de notre ère.

Le volume s’ouvre par une introduction succincte de Daniela Dueck. L’éditrice présente en quelques pages Strabon et son œuvre, relève les principales études réalisées sur le géographe, puis expose la structure du Companion. Les articles sont ordonnés selon quatre axes : le milieu intellectuel de Strabon, la Géographie, les Commentaires historiques, et la réception de ces ouvrages de l’Antiquité au XVIe siècle.

Dans la première partie « Strabo’s point of view », Myrto Hatzimichali s’intéresse à la manière dont Strabon fait appel à la philosophie en vue de s’inscrire dans la tradition épistémologique de ses prédécesseurs les plus illustres et de légitimer son entreprise géographique. Les deux articles suivants se concentrent sur les connections du géographe avec le monde romain. Nicholas Purcell met en évidence la place centrale de Rome dans la Géographie: alors que les cités sont rarement le sujet d’une présentation littéraire dans les traités géographiques, Strabon donne de nombreux détails sur la topographie de la ville et son histoire, de sa fondation mythique à l’avènement du principat d’Auguste. Purcell montre d’ailleurs que le projet de Strabon est entièrement orienté vers les besoins de l’empire: connaître la géographie d’un pays, son histoire, les coutumes des peuples qui l’habitent est un atout pour les dirigeants romains qui peuvent ainsi contrôler plus facilement un territoire. Jesper Majbom Madsen s’intéresse quant à lui à la position ambivalente de Strabon vis-à-vis du pouvoir romain. Si le géographe admire les succès de Rome et le gouvernement mis en place par Auguste, il n’en demeure pas moins que les valeurs auxquelles il se réfère sont essentiellement grecques.

La seconde partie, la plus longue, est consacrée à l’ouvrage géographique de Strabon. Elle est subdivisée en six sections. La première, « The inhabited world and its parts », traite de la Méditerranée, véritable fil conducteur de la Géographie, et de différentes régions du monde habité, à savoir le nord de l’Europe, l’Ibérie, l’Italie, l’Arménie et la Libye. Si ces régions semblent davantage choisies selon les intérêts propres à chaque auteure (et non selon leur importance dans la Géographie), leur étude permet toutefois de mettre en évidence la manière dont Strabon se sert d’éléments historiques, mythiques ou de stéréotypes hérités de la tradition pour rendre compte de la géographie de certaines parties du monde. La deuxième catégorie d’articles, regroupés sous le titre de « Human Geography », débute par une analyse du rôle des descriptions ethnographiques qui abondent dans la Géographie. Edward Dandrow étudie en effet la construction mise en place par Strabon pour inventorier les différents peuples du monde. Si le géographe d’Amasée semble de prime abord opposer les Grecs aux barbares, les peuples civilisés aux peuples non-civilisés, les Romains aux non-Romains, Dandrow met en évidence la porosité de ces catégories et montre que les groupes ethniques décrits par Strabon ont au final plusieurs facettes, qui dépendent principalement de changements politiques ou migratoires. Les articles suivants traitent des interactions des activités humaines avec la géographie en prenant comme exemple les routes, le commerce et les migrations.

La troisième section, « Mathematical geography », comporte deux études qui montrent l’importance des mesures dans la description littéraire de la géographie, quand bien même aucune carte n’accompagnait le traité de Strabon. La quatrième subdivision, « The art of writing geography », est consacrée à la question de la géographie comme genre littéraire. En prenant comme exemple la description de l’Assyrie et des principaux fleuves du monde habité, les deux premiers articles montrent comment Strabon fait appel à des indicateurs spatiaux pour structurer son traité et ainsi créer une image mentale du monde. Dans l’étude suivante, Daniela Dueck montre que si les proverbes, citations et anecdotes ne sont pas essentiels dans la constitution d’un savoir géographique, ils contribuent aux variations stylistiques employées par Strabon pour briser la monotonie des descriptions géographiques. Le dernier article de cette section porte sur les sources « mineures », c’est-à-dire les moins citées, utilisées par Strabon. Johannes Wietzke s’intéresse à la manière dont le géographe les incorpore dans son récit: elles ont à la fois une valeur fonctionnelle, en tant qu’autorités, et esthétique en raison de leur variété (poikilía). Par l’agrément que les anecdotes, proverbes et citations apportent aux récits, ils augmentent le plaisir, qui est selon Strabon le philtre de l’apprentissage. La cinquième section, « Tradition and sources », examine la tradition mythique que Strabon réemploie pour composer son ouvrage ainsi que quelques-unes des sources qu’il utilise, à savoir Homère et ses commentateurs, Ératosthène et les historiens d’Alexandre. Jane L. Lightfoot se concentre sur la place qu’Homère occupe dans la Géographie. Les prolégomènes reflètent d’ailleurs la querelle autour de la valeur scientifique de la poésie homérique. Ératosthène, entre autres, critiquait la portée « psychagogique » de l’Iliade et de l’Odyssée ainsi que l’ajout d’éléments mythiques pour suppléer à une méconnaisse topographique de certains endroits. Strabon réfute les propos de son prédécesseur en soulignant que les mythes homériques sont didactiques et contiennent un noyau de vérité. La seconde contribution, par Alexadra Trachsel, porte sur les commentateurs d’Homère. Strabon discute en effet à de nombreuses reprises des erreurs de graphie et d’orthographe qui empêchaient une bonne compréhension du texte homérique, notamment en matière de géographie. Dans la troisième étude, Lee E. Patterson propose une analyse des usages des mythes dans la Géographie. Les mythes peuvent être envisagés comme des preuves, ou tout du moins des indices (« evidence » en anglais), permettant d’expliquer la topographie d’un lieu, son origine et son histoire en les rattachant le plus souvent, précise Patterson, à une mémoire hellénique. Pour compléter la réflexion entreprise par Lee E. Patterson et Jane L. Lightfoot, il convient d’ajouter à la bibliographie un article de Joëlle Soler,2 dans lequel l’auteure montre que Strabon n’oppose pas le mythe à l’histoire comme un régime de vérité à un autre, mais qu’il s’agit de deux « formes » (skhḗmata) de discours. Aucune des formes ne permet à elle seule de savoir avec exactitude si l’énoncé dit le vrai ou non. Ce qui permet de juger de la véracité d’un récit, c’est la visée d’ensemble, le télos, le « but » de l’auteur qui écrit en vue de la vérité et du savoir (dans une perspective didactique) ou avec le seul souci de plaire. Dans la dernière étude de cette section, Antonio Ignacio Molina Marín souligne l’influence d’Ératosthène dans l’œuvre de Strabon, tant dans son usage des historiens d’Alexandre que sa volonté de rectifier et corriger les traités antérieurs. L’article pourrait bénéficier des réflexions de Christian Jacob sur le principe de rectification (diόrthōsis).3 La dernière section, « The text », clôt la partie sur la Géographie de Strabon en relevant les difficultés que l’on rencontre lors de l’édition et de la traduction du texte.

La troisième partie est consacrée à la carrière d’historien de Strabon et ne comporte qu’une seule étude. Gósciwit Malinowski recense les thèmes abordés dans les fragments préservés. Ceux-ci se rapportent à l’histoire des Parthes, à celle du Pont, aux actions et expéditions de Pompée, Jules César et Marc Antoine et montrent l’intérêt porté aux signes prophétiques. Il revient également sur le nombre de traités historiques que Strabon aurait composé avant d’entreprendre son projet géographique et conclut qu’au moins deux versions des Commentairescirculaient dès l’époque augustéenne.

La dernière partie porte sur la réception des ouvrages de Strabon. Søren Lund Sørensen montre que les Commentaires historiques et la Géographie n’ont eu finalement qu’une influence restreinte durant l’Antiquité et sont principalement utilisés comme source d’informations exploitables. Patrick Gautier Dalché s’intéresse, quant à lui, à la réception de la Géographie. Après avoir brièvement retracé la transmission de l’ouvrage en Orient dès la période byzantine, il étudie sa réception dans le monde occidental, particulièrement aux XVe et XVIe siècles et montre l’impact que l’œuvre a eu sur le milieu intellectuel européen.

Le Companion s’achève par quatre index, listant les différents passages de la Géographie, les sources antiques utilisées, les noms des personnes et des endroits cités dans les différentes contributions. L’index sur les références de la Géographie rend compte de l’intérêt, sensiblement équivalent, accordé à chacun des livres.

L’ouvrage édité par Daniela Dueck est un outil utile pour les spécialistes de Strabon du fait de la variété des thèmes abordés, mais aussi pour ceux qui se passionnent de géographie antique. Les indications bibliographiques, référencées à la fin de chaque article (et par conséquent parfois répétitives), sont récentes et donnent un état actuel de la recherche sur ces sujets.

Table des matières

Acknowledgements
Contributors
Introduction, Daniela Dueck
Part I : Strabo’s point of view
Strabo’s philosophy and Stoicism, Myrto Hatzimichali
“Such is Rome …”: Strabo on the “Imperial metropolis”, Nicholas Purcell
Looking in from the outside: Strabo’s attitude towards the Roman people, Jesper Majbom Madsen

Part II : The Geography
The inhabited world and its parts
Strabo’s Mediterranean, Katherine Clarke
Strabo’s description of the North and Roman geo-political ideas, Ekaterina Ilyushechkina
Strabo and Iberia, Benedict J. Lowe
Strabo, Italy and the Italian peoples, Elvira Migliario
Strabo and the history of Armenia, Giusto Traina
Strabo’s Libya, Jehan Desanges
Human geography
Ethnography and identity in Strabo’s Geography, Edward Dandrow
Strabo’s roads, Tønnes Bekker-Nielsen
Patterns of trade and economy in Strabo’s Geography, Marta García Morcillo
Strabo’s Cis-Tauran Asia: a humanistic geography, María-Paz de Hoz
Mathematical geography
Measurement data in Strabo’s Geography, Klaus Geus and Kurt Guckelsberger
Strabo: from maps to words, Pierre Moret
The art of writing geography
Signposts and sub-divisions: hidden pointers in Strabo’s narrative, Sarah Pothecary
A river runs through it: waterways and narrative in Strabo, Catherine Connors
Spicing up geography: Strabo’s use of tales and anecdotes, Daniela Dueck
Strabo’s expendables: the function and aesthetics of minor authority, Johannes Wietzke
Traditions and sources
Man of many voices and of much knowledge; or, In search of Strabo’s Homer, Jane L. Lightfoot
Strabo and the Homeric commentators, Alexandra Trachsel
Myth as evidence in Strabo, Lee E. Patterson
Under the shadow of Eratosthenes: Strabo and the Alexander historians, Antonio Ignacio Molina Marín
The text
Textual traditions and textual problems, Roberto Nicolai
On translating Strabo into English, Duane W. Roller

Part III : The historiographic work(s)
Strabo the historian, Gósciwit Malinowski

Part IV : Reception
“So says Strabo”: the reception of Strabo’s work in antiquity, Søren Lund Sørensen
Strabo’s reception in the West (fiteenth-sixteenth centuries), Patrick Gautier Dalché
Index of references to Strabo’s Geography
Indes of ancient sources
Index of ancient place names and nations
Index of ancient personal names

Notes:


1.   Daniela Dueck (2000), Strabo of Amasia. A Greek Man of Letters in Augustan Rome, London; New York: Routledge (compte rendu: BMCR 2001.05.11); Daniela Dueck, Hugh Lindsay, Sarah Pothecary (2005), Strabo’s Cultural Geography: The Making of a Kolossourgia, Cambridge: Cambridge University Press; Daniela Dueck (2012), Geography in Classical Antiquity. Key themes in ancient history, Cambridge: Cambridge University Press (compte rendu: BMCR 2012.12.29).
2.   Joëlle Soler (2010), « Strabon et les voyageurs: l’émergence d’une analyse pragmatique de la fiction en prose », Danièle Auger & Charles Delattre (eds.), Mythe et fiction, Nanterre: Presses universitaires de Paris-Ouest, p. 97-114 ; OpenEdition Books.
3.   Entre autres, Christian Jacob (1986), « Cartographie et rectification. Essai de lecture des prolégomènes de la Géographie de Strabon », Gianfranco Maddoli (ed.), Strabone. Contributi allo studio della personalità e dell’opera, II, Perugia: Università degli Studi, p. 27-64. ​

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