Bryn Mawr Classical Review

BMCR 2019.01.56 on the BMCR blog

Bryn Mawr Classical Review 2019.01.56

Giovanna Galimberti Biffino, Ermanno Malaspina, Gregor Vogt-Spira (ed.), Was ist ein amicus? Überlegungen zu Konzept und praxis der amicitia bei Cicero/ Che cosa è un amico? Riflessioni sugli aspetti teorici e pratici dell’amicitia in Cicerone, Marburg, 18. - 19. Mai 2017. Ciceroniana on line, I-2. 2017​.   Torino:  Università di Torino​, 2017.  Pp. 229-412.  ISBN 2532-5353.  


Reviewed by Marie-Adeline Le Guennec, École française de Rome​ (leguennec.marieadeline@gmail.com)

Conference Program

Ce dossier spécial de la revue Ciceroniana on Line (N.S., I, 2, 2017) constitue la publication des actes de la conférence éponyme qui s’est tenue à Marburg les 18 et 19 mai 2017, sous la direction de Giovanna Galimberti Biffino, Ermanno Malaspina et Gregor Vogt-Spira. Cette publication ne reflète toutefois pas totalement la teneur de la conférence originelle : certaines communications (à savoir celles de Maria Luigia Dambrosio, “Su Cicerone, Mazio e Cesare o su un singolare triangolo amicale : note a fam. 11, 27 e 28” et la lectio magistralis de Gernot Michael Müller, “Ciceros Kritik am epikureischen Freundschaftsbegriff in De finibus bonorum et malorum”) n’ont pu être intégrées au dossier final, sans doute du fait de la rapidité de la publication, qui intervient quelques mois seulement après l’organisation de la conférence; inversement, une contribution a été ajoutée au programme originel, celle de Elena Köstner, “Falsche Freunde: der captator als dystopischer Gegenentwurf des idealen amicus”. Signalons par ailleurs que ce recueil d’article fait l’objet d’une seconde publication, cette fois comme volume d’actes indépendant disponible via la plateforme Open Access de l’Université de Turin.

Le dossier Was ist ein amicus? Überlegungen zu Konzept und Praxis der amicitia bei Cicero / Che cosa è un amico? Riflessioni sugli aspetti teorici e pratici dell’amicitia in Cicerone se compose dans sa version publiée de huit articles de longueur inégale, en allemand, anglais et italien. Chaque article est doté d’un résumé développé bilingue (l’ensemble des résumés étant réuni en fin de volume, pp. 457-463), qui facilitera la compréhension du détail d’un propos parfois ardu pour les lecteurs moins familiers de l’une ou de l’autre des langues des contributions. Le volume des Ciceroniana on Line comprend également une série de comptes rendus et un panorama de l’actualité bibliographique cicéronienne, sur lesquelles je ne reviendrai pas dans le cadre de cette recension.

Ce dossier s’inscrit à la rencontre des deux orientations historiographiques qui caractérisent les recherches actuelles sur l’amitié dans le contexte culturel romain, parfois étendues à l’Antiquité classique. La première cherche à se saisir de la notion d’amicitia dans sa dimension affective, dans le cadre plus général du développement de l’histoire des émotions dans l’Antiquité1; la seconde à considérer la portée socio-politique des relations d’amicitia au sein de la société romaine, ce qui invite à s’intéresser davantage à l’amitié en pratique, afin de mettre en lumière les circonstances dans lesquelles ces relations jouaient un rôle particulièrement marqué dans la vie des acteurs2; cette seconde orientation, héritière d’une longue tradition d’étude, a été renouvelée par l’attention croissante des historiens à la notion de réseau pour rendre compte des rapports sociaux dans l’Antiquité. La documentation, majoritairement de nature littéraire (même si l’étude des usages épigraphiques d’amicus/a peut aussi s’avérer fructueuse) et les enjeux politiques liés à l’amitié, nous orientent, pour la période romaine, vers les élites, et tout particulièrement vers les luttes entre aristocrates qui marquent la fin de la République. À ce titre, l’œuvre de Cicéron est naturellement exceptionnelle, puisqu’elle est riche en approches théoriques de l’amicitia (avec en leur centre le traité philosophique Laelius de amicitia de 44 av. J.-C.), mais qu’elle permet aussi d’observer cette amitié en actes, tant dans les lettres (et en particulier dans la relation épistolaire à l’ami par excellence, Atticus) que dans les discours politiques et judiciaires de l’orateur.

Le volume s’ouvre sur la contribution de Sandra Citroni Marchetti, qui peut être envisagée comme une forme d’introduction développée aux enjeux de l’étude de l’amicitia chez Cicéron (“Cicerone alla ricerca dell’amicizia: dalla domus alla res publica”, pp. 235-260). Au gré d’une lecture fine (qui porte une attention marquée au vocabulaire) des occurrences du corpus cicéronien où les relations entre amici (ou entre inimici, comme dans le cas emblématique de Verrès) se donnent à voir, l’auteur nous propose une forme de panorama des lieux et des temps de l’amitié aristocratique à la fin de la République; elle met en lumière la manière dont ces relations amicales se répartissent selon un subtile équilibre entre affection et formalisme, qui n’est parfois pas dénué d’ambiguïté.

Le deuxième article, “Alte Freunde im Gespräch: Anspruch und Wirklichkeit der amicitia bei Cicero” (Meinolf Vielberg, pp. 261-289) entend démontrer que derrière le couple amical fictionnalisé Scipion-Laelius, dont l’amicitia est prétexte au traité Laelius de amicitia, se cache en réalité la relation entre Cicéron et Atticus. L’auteur pointe ainsi des similitudes frappantes entre certaines des circonstances dont les lettres à Atticus se font l’écho et d’autres évoquées dans le traité, dans lequel l’ami de Cicéron, qui avait d’ailleurs poussé ce dernier à rédiger son étude philosophique de l’amitié, pouvait à bon droit se reconnaître.

L’article de David Konstan, “Cicero’s Two Loves” (pp. 291-305) revient à une approche plus conceptuelle de l’amicitia, en s’attachant à différencier l’affection que se manifestent deux amis de celle qui unit les membres du groupe familial: là où les seconds, selon le Laelius, obéissent aux lois naturelles, les amis étendent cette loi de la nature, au-delà des bornes de la parentèle, à l’amour que s’attire la vertu au sein du genre humain.

Partant d’un constat simple (si tout le monde savait que les larmes versées par Cicéron dans ses plaidoyers judiciaires étaient dictées par les circonstances, quelle pouvait être leur efficacité oratoire ?), Angela Ganter, dans “Patronus und amicus. Ciceros Tränen als Grundlage sozialer Integration” (pp. 307-324), s’interroge pour sa part sur la signification des pleurs de Cicéron lorsque ceux-ci, à l’instar de ce qu’il en est dans le Pro Plancio, sont instrumentalisés par l’orateur comme symbole de la relation personnelle qu’il entretient avec le client qu’il défend, gage de l’envergure socio-politique mais aussi de la vertu de ce dernier. L’auteur, dont le propos croise amicitia et patrocinium (distinction importante et complexe dans le corpus cicéronien, qui aurait pu être envisagée de manière plus nette que ce qu’il en est pp. 312-314), conclut que Cicéron, en versant des larmes devant le tribunal, manifestait pleinement la dévotion et l’engagement qu’exigeait le statut de patron et d’ami. Si la réalité des affections individuelles telles que mises en scène dans ces discours peut être mise en doute, Cicéron n’en obéissait pas moins en agissant de la sorte à un ethos de classe aristocratique que partageaient ses auditeurs et qu’ils ne pouvaient manquer de soutenir, en particulier face aux menaces que faisaient peser sur cette lex amicitiae les ruptures socio-politiques des dernières décennies de la République.

L’article suivant (“Falsche Freunde: der captator als dystopischer Gegenentwurf des idealen amicus”, par Elena Köstner, pp. 325-342) revient au corpus philosophique, en se centrant non sur le Laelius, mais sur un passage des Paradoxes des Stoïciens (39, 3-4). L’auteur établit une opposition entre le captator (c’est-à-dire le captateur d’héritage, évoqué dans ce passage) et l’amicus, et entend utiliser cette distinction pour affiner, cette fois par ses marges, notre connaissance de l’amitié selon Cicéron. La rupture se fait autour de la question des officia et des beneficia que le captator prodigue à sa cible, tout comme l’ami à l’ami: mais là où dans l’amicitia, telle du moins qu’elle devrait être conçue et pratiquée, prévalent la réciprocité et le sens de l’honestum, les services du captator s’expliquent par ses seuls intérêts et gains escomptés.

La contribution de Christian Rollinger, “Beyond Laelius. The orthopraxy of friendship in the late Republic” (pp. 343-367), s’intéresse cette fois plus directement à l’amitié ”dans la pratique”, en proposant un échantillon de situations où les relations amicales apparaissent au cœur du fonctionnement social et politique des élites tardo-républicaines. L’auteur met ainsi au clair un certain nombre des codes propres à la lex amicitiae à laquelle se doit d’obéir l’honnête homme.

L’article suivant, “Der tröstende Freund – Epistolares Rollenbild und kommunikative Verhaltensweise in Ciceros Epistulae ad familiares”, par Raphael Schwitter (pp. 369-394), centre le regard sur une circonstance spécifique où l’amitié se donne à voir au sein du corpus cicéronien, notamment dans la correspondance: la consolation à l’ami en deuil. Celle-ci obéit à des règles morales et rhétoriques très précises, que l’auteur s’attache à restituer dans sa contribution.

Enfin, le dernier article du recueil (“Amicitia and caritas in the 7th Century: Isidore of Seville and his sources”, de Sergey Vorontsov, pp. 395-412) s’intéresse à la réception, entre Antiquité tardive et Haut Moyen Âge, de la théorie cicéronienne de l’amitié, en partant du commentaire d’un passage des Sententiae d’Isidore de Séville (3, 28-32). Dans le contexte chrétien tardif, l’amicitia semble perdre de son importance au profit de la caritas, car là où la relation entre amis est dictée par l’amour terrestre, la caritas est une des manifestations de la dévotion à Dieu. Isidore pour sa part choisit de fondre l’amicitia dans la caritas, en appuyant son raisonnement sur la lecture du Laelius de Cicéron ; en ce sens, il obéit également à l’exigence d’intertextualité avec les œuvres du passé caractéristique des pratiques littéraires de la fin de l’Antiquité.

L’intérêt premier de ce recueil d’articles est de mettre directement en regard théorie et pratique de l’amicitia chez Cicéron, en tirant pleinement partie des opportunités offertes par la diversité du corpus cicéronien: l’étude la plus poussée en ce sens est celle de Meinolf Vielberg, qui fait du Laelius une forme de récit à clé de l’amitié unissant Cicéron et Atticus. La lecture du volume offre également un bon aperçu des multiples circonstances dans lesquelles l’amitié entre deux individus peut entrer en jeu: aide pendant des difficultés familiales, défense judiciaire, soutien politique, collaboration économique, échanges intellectuels etc. L’ensemble confirme enfin, dans le prolongement d’une historiographie déjà nombreuse sur le sujet, combien l’amicitia est partie prenante de l’ethos aristocratique à la fin de la République (et du reste au-delà, comme en témoigne la contribution finale de Sergey Vorontsov qui traite de l’amitié au sein des élites Wisigoths de la péninsule ibérique au VIIe s.). Des pistes de recherche partagées s’esquissent d’un article à l’autre, qui pourraient donner lieu à des approfondissements intéressants: notamment l’étude des lieux de cette amitié aristocratique, de la domus au forum, en passant par les tribunaux, qui est particulièrement présente dans les contributions de Sandra Citroni Marchetti et de Angela Ganter. En revanche, l’analyse des distinctions (mais aussi des points de contact) entre l’amicitia et d’autres types de relations bilatérales essentielles au fonctionnement socio-politique des élites romaines aurait pu être davantage poussée par les auteurs: si le cas du patrocinium est envisagé à plusieurs reprises au sein du recueil, il n’est en revanche jamais question de l’hospitium, l’hospitalité, dont l’étude orienterait cette fois le regard vers les relations entretenues entre Cicéron, ses pairs et des notables locaux, italiens ou provinciaux; or, nombreux sont les passages du corpus cicéronien où est établie une gradation entre hospitalité et amitié (cf. par exemple Cicéron, epist. 14, 4 ; II Verr. 2, 110), qui aurait pu être convoquée à profit. Enfin, on regrettera peut-être le manque d’unité du volume, qui est souvent la marque des publications d’actes de rencontres. Si l’article de Sandra Citroni Marchetti peut aisément faire office d’introduction à la problématique du dossier, celui-ci aurait gagné à être doté d’un plan plus net, marquant une réelle progression entre les articles, et, peut-être, de propos conclusifs; une bibliographie commune et des indices, au moins des sources, auraient pu s’avérer d’une grande utilité pour le lecteur, tant littéraire qu’historien. Mais il est vrai que ce travail éditorial supplémentaire se serait fait au détriment de la rapidité de la publication; et ces quelques remarques ne retirent rien à la qualité des articles de cette contribution importante à notre connaissance des rapports sociaux à la fin de la République romaine.


Notes:


1.   Voir par exemple comme représentatifs de cette approche de l’amitié les travaux de Peter Astbury Brunt (“Amicitia in the late Roman Republic” dans The Fall of the Roman Republic and Related Essays, Oxford, 1988, p. 351-381) ; ou de David Konstan (Friendship in the Classical World, Cambridge 1997).
2.   Dans la continuité des travaux de Lily Ross Taylor, de Joseph Hellegouarc’h et d’Elisabeth Deniaux, parmi tant d’autres, voir notamment à date récente Michael Peachin et Maria Letizia Caldelli (éds.), Aspects of friendship in the Graeco-Roman world, Portsmouth, 2001 ; Katarina Mustakallio et Christian Krötzl (éds.), De amicitia. Friendship and Social Networks in Antiquity and the Middle Ages, Rome, 2009 ; ou encore Koenraad Verboven, The Economy of Friends. Economic Aspects of amicitia and Patronage in the Late Republic, Bruxelles, 2002.

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