Bryn Mawr Classical Review

BMCR 2018.05.41 on the BMCR blog

Bryn Mawr Classical Review 2018.05.41

Jacques Jouanna, Véronique Schiltz, Michel Zink (ed.), La Grèce dans les profondeurs de l’Asie. Actes du XXVIe colloque de la Villa Kérylos, 9 et 10 octobre 2015. Cahiers de la Villa Kérylos, 27.   Paris:  Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 2016.  Pp. 435.  €40.00.  


Reviewed by Delphine Lauritzen, Venice (delphinelauritzen@gmail.com)

Sommaire
[Les auteurs et les titres des articles sont donnés à la fin du présent compte rendu.]

Cet ouvrage rassemble les Actes du 26e colloque de la Villa Kérylos1 consacré au sujet de la rencontre du monde méditerranéen ancien avec l’Est, du Proche jusqu’à l’Extrême-Orient en passant par l’Asie centrale et l’Inde. Dans un champ d’étude en plein essor2 cette publication se distingue par la cohérence de sa perspective : portée par le souci d’aller plus avant dans l’interprétation heuristique et rigoureuse des données, l’ambition commune aux auteurs est d’apprécier, chacun d’un point de vue particulier, les modalités de la diffusion, de la transformation et de la réception de l’hellénisme dans ces régions si éloignées de son centre traditionnel. Le dialogue interdisciplinaire est à la base de cette approche : la philologie, l’épigraphie, la papyrologie, l’archéologie et la numismatique sont convoquées pour explorer des domaines aussi divers que la linguistique, la littérature, la philosophie, l’histoire, l’histoire de l’art, l’astronomie, la médecine ou la botanique.

Plutôt qu’aux « profondeurs », il faudrait d’ailleurs se référer aux « hauteurs » de l’Asie pour rester fidèle à la représentation qu’avaient les Grecs de ces espaces lointains, comme le soulignent les éditeurs du volume Jacques Jouanna et Véronique Schiltz3 (p. 1 sq. ; 407-408 ; 412-413). La définition et l’extension géographique de ces territoires apparaissent comme incertaines et fluctuantes : où s’arrête l’Europe, où commence l’Asie et quelles caractéristiques sont attribuées à tels ou tels peuples ou civilisations, la question se trouve sans cesse posée au cours du volume, appelant des réponses nuancées qui prennent en compte toute la complexité des contextes. Dans son allocution d’accueil au colloque, Michel Zink4 soulignait que dans cette confrontation antique entre l’Ouest et l’Est se fait entendre la résonance des questions du monde moderne (p. III). Sur ce volume enfin plane l’ombre bienveillante de Paul Bernard,5 éminent spécialiste de l’Asie centrale, qui a donné là sa dernière contribution.

Les quatorze articles, tous rédigés en français, s’organisent selon deux lignes de force principales : reprenant l’ordre qui avait été adopté pour les présentations durant le colloque, les premiers se fondent sur l’écrit, les suivants sur la culture visuelle, cette division méthodologique n’excluant nullement les interactions réciproques ; l’autre point de référence est le pivot que constitue l’expédition d’Alexandre le Grand. (I) V. Schiltz commence par s’interroger sur le nom même d’Asie, qui reflète la conception que les Grecs pouvaient se faire de ce continent.6 Avec Hérodote, l’on s’aventure de plus en plus loin au fil de ces peuples au nom et aux mœurs étranges, Neures, Scythes, Sauromates, Boudins, Gélons, Thyssagètes, Iyrques, Argippéens, Issédons et jusqu’aux Arimaspes et Hyperboréens du mythe. Force est alors de restituer au « Père de l’Histoire » (Cic., Lois I, 1) le mérite d’avoir transmis une information qui, même déformée ou « mal entendue », se réfère à des réalités reconnaissables que viennent progressivement confirmer les découvertes de l’archéologie. (II) La thèse selon laquelle le grec ancien comporte des éléments qui ne s’expliquent pas par l’indo-européen est soumise à réévaluation par Ch. de Lamberterie à la lumière du changement de perspective dans le domaine de la linguistique historique, dû notamment à l’essor de la philologie des langues anatoliennes. Une illustration particulièrement intéressante du principe que l’origine étymologique des mots compte finalement moins que l’évolution qu’ils ont suivie se rencontre avec la dénomination de Pont-Euxin (Ἄξεινος πόντος) pour la Mer Noire. (III) J. Jouanna met en évidence l’importance du témoignage des médecins grecs ayant vécu auprès du Grand Roi dans la période antérieure aux conquêtes d’Alexandre : Démocédès de Crotone sous Darius ; Hippocrate de Cos qui refusa l’invitation d’Artaxerxès Ier tout en dressant paradoxalement un tableau idéalisé de l’Asie dans son traité Airs, eaux, lieux ; Apollonidès de Cos mêlé aux intrigues de la cour de ce dernier ; enfin Ctésias de Cnide qui, ayant sauvé Artaxerxès II à la bataille de Cunaxa, nous informe de l’intérieur sur les réalités de la Perse achéménide. (IV) La supériorité des sources chinoises sur les sources gréco-latines pour la connaissance de la période qui voit la fin de la domination grecque en Bactriane est soulignée par P. Bernard. Celles-là se fondent en effet sur un témoignage de première main, le rapport de la mission qu’effectua en 129 av. n. ère l’émissaire Zhang Qian, envoyé de l’empereur chinois Wudi auprès des Da Yuezhi, nomades ayant conquis les royaumes grecs d’Asie centrale. (V) Renversant la perspective, S. Amigues montre que des végétaux de l’Asie profonde sont attestés dans le Proche-Orient méditerranéen dès le IIe millénaire av. n. ère (poivre, noix muscade, clou de girofle) et que certains que l’on pensait « tard venus » ne le sont en fait pas du tout (abricot, pêche). À l’incertitude des textes sur le sujet suppléent ici les progrès scientifiques de l’archéobotanique. (VI) Pour D. Marcotte, le périple de Néarque peut être qualifié de fondateur, au-delà des apports scientifiques que sont la cartographie et l’ethnographie de l’Asie majeure, de la perception méditerranéenne de l’Océan Indien et de ses « sagesses barbares ». Au IIe s., Arrien donne ainsi de ce récit une interprétation en termes d’enjeux géopolitiques, ouvrant la porte à une « indianisation » (p. 151) de l’Asie. (VII) Ph. Hoffmann réexamine deux documents provenant du site exceptionnel d’Aï Khanoum en Bactriane orientale. D’un côté, un papyrus datable du IIIe s. av. n. ère ou plutôt son encre restée imprimée à même le sol dont le texte se fait l’expression d’interprétations platoniciennes s’écartant de la pensée originale et, de l’autre, une inscription présentant les maximes delphiques. L’échange entre philologue (Ph. Hoffmann) et archéologue (P. Bernard) concernant notamment les problèmes de datation liés à l’attribution à Cléarque de Soles a été heureusement retranscrit (p. 228-232).

Après la voix des textes, c’est aux images de proposer leur point de vue. (VIII) O. Picard retrace en cinq étapes la diffusion de la monnaie vers les régions à l’Est de la Méditerranée : a. Les Perses la découvrent au VIe s. av. n. ère, avec la victoire sur Crésus ; b. Dans les années 310 av. n. ère, l’établissement du royaume séleucide voit la généralisation de son usage ; c. Avec l’indépendance de la Bactriane et la conquête de l’Inde du Nord-Ouest vers 180 av. n. ère prend place une intense activité ; d. L’histoire des petits royaumes dits Indo-Grecs, Indo-Scythes et Indo-Parthes du Ier s. av. n. ère ne nous est connue que par la numismatique ; e. enfin, à partir du Ier s., l’empire kouchan reprend la tradition monétaire des rois de Bactriane pour asseoir son pouvoir naissant. (IX) À propos de la vaisselle d’argent qui pénètre au fin fond de l’Asie centrale et même au-delà, Fr. Baratte pose la question des circuits que ces objets de prestige empruntent, en particulier à travers la Perse sassanide, ainsi que des modèles dont se sont inspirés leurs artisans, les thèmes de prédilection (Dionysos, Héraklès, la chasse et les spectacles de l’amphithéâtre, des réminiscences littéraires d’Homère et d’Euripide) s’en détachant progressivement pour développer leurs caractéristiques propres. Les deux études suivantes s’intéressent à l’art du Gandhāra. (X) Prenant le cas de l’imagerie « dionysiaque » dans la région du Swat, au Nord-Ouest du Pakistan actuel, A. Filigenzi insiste sur la nécessité méthodologique d’interpréter les documents en contexte. L’association de scènes de la vie de Bouddha avec des personnages en train de se livrer aux plaisirs du vin, vraisemblablement des membres de l’aristocratie locale, montre ainsi que de tels comportements étaient socialement et culturellement appropriés. (XI) De son côté, H.-P. Francfort examine, sur un choix de palettes provenant de cette même région (des médaillons de pierre ornés de reliefs figuratifs dont la fonction fait toujours l’objet de discussions – l’auteur de l’article les interprète comme des palettes à fard), comment les motifs représentés (en particulier des êtres aquatiques, Dionysos, Aphrodite et Éros, d’autres mythes grecs), tout en tirant leur inspiration initiale de la toreutique hellénistique, ont été absorbés et intégrés à la culture locale. (XII) Toujours sur le versant indien, P.-S. Filliozat s’intéresse aux modalités de transformation du savoir grec par la culture sanscrite, à propos de la caractérisation des planètes dans le Yavanajātaka (« horoscopie grecque ») de Sphujidhvaja, montrant notamment que les fonctions qui leur sont attribuées à chacune correspondent aux quatre classes de la société indienne antique.

Le recueil se conclut par deux contributions qui repoussent les limites géographiques et chronologiques mais aussi conceptuelles du sujet, en interrogeant entre autres la notion d’exotisme. (XIII) Pour illustrer le changement de civilisation radical que l’Occident imposa au Japon à partir du milieu du XVIe s., fondé sur la doctrine qu’il fallait « helléniser les esprits avant de les christianiser » (p. 365), J.-N. Robert retrace la fortune que rencontrèrent les fables d’Ésope (Ysopet) en tant que substrat de l’hellénisme populaire à l’échelle de la mondialisation culturelle. (XIV) Enfin, J.-Y. Tilliette évalue à l’aune du « merveilleux » l’influence qu’a pu exercer la lettre pseudépigraphe d’Alexandre le Grand à son maître Aristote sur l’imaginaire médiéval à travers le Roman de toute chevalerie en vers français de Thomas de Kent (ca 1175), l’encyclopédie latine des Otia imperialia de Gervais de Tilbury (ca 1210) et le récit que le missionnaire franciscain Guillaume de Rubrouck fit de son voyage en Mongolie entre 1253 et 1255.

La qualité scientifique de l’ouvrage est rehaussée par le soin apporté à sa réalisation, qui tend à la perfection formelle dans tous ses aspects. Une riche illustration, avec des planches en couleurs insérées au fil du texte, ajoute encore au plaisir et à l’utilité de sa consultation. On ne saurait donc que recommander la lecture et la réflexion sur cette magnifique réalisation qui ouvre tout un horizon nouveau à la recherche sur l’inépuisable vitalité de l’hellénisme.

Sommaire

Allocution d’accueil, par Michel Zink, p. I
Véronique Schiltz, « L’Asie profonde d’Hérodote. Scythes, Issédons, Iyrques, Argippéens », p. 1
Charles de Lamberterie, « La Grèce et l’Orient : questions de lexique », p. 47
Jacques Jouanna, « Les médecins grecs et l’Asie », p. 79
Paul Bernard, « Un Chinois, des nomades et la fin de la Bactriane grecque (145-128 av. J.-C.) », p. 101
Suzanne Amigues, « Plantes et produits végétaux de l’Asie profonde dans le monde grec antique », p. 121
Didier Marcotte, « Le Périple de Néarque. Les enjeux scientifiques et géopolitiques d’un rapport de mission », p. 137
Philippe Hoffmann, « La philosophie grecque sur les bords de l’Oxus : un réexamen du papyrus d’Aï Khanoum », p. 165
Olivier Picard, « La pénétration de la monnaie grecque en Orient », p. 233
François Baratte, « De la Méditerranée à la Chine : Dionysos, Héraklès et les autres dans les profondeurs de l’Asie, au miroir de la vaisselle d’argent », p. 257
Anna Filigenzi, « Dionysos et son double dans l’art du Gandhāra : dieux méconnus d’Asie », p. 289
Henri-Paul Francfort, « Figures emblématiques de l’art grec sur les palettes du Gandhāra », p. 305
Pierre-Sylvain Filliozat, « La nature des planètes selon le Yavanajātaka “L’Horoscopie grecque de Sphujidhvaja et le Bṛhajjātaka “La Grande Horoscopieˮ de Varāha Mihira », p. 341
Jean-Noël Robert, « La constitution d’une tradition grecque au Japon du XVIIe au XIXe siècle », p. 361
Jean-Yves Tilliette, « Exotisme ou merveilleux ? La réception médiévale de la Lettre d’Alexandre à Aristote », p. 387
Bilan et conclusions, par Jacques Jouanna et Véronique Schiltz, p. 407

Notes:


1.   Située à Beaulieu-sur-mer (Alpes-Maritimes), la villa a été léguée à l’Institut de France en 1928 (Villa Kérylos ; Colloques Kérylos).
2.   Outre les publications respectives des auteurs du présent ouvrage et parmi une bibliographie abondante, les travaux suivants peuvent être signalés ; sources : O. Coloru, Da Alessandro a Menandre. Il regno greco di Battriana, Pise/Rome 2009, 65-102 pour la recension des textes consacrés à l’Asie Centrale ; G. Rougemont, Inscriptions grecques d’Iran et d’Asie Centrale, Londres 2012 ; D. T. Potts, A Companion to the Archaeology of the Ancient Near East, Maiden, MA; Oxford; Carlton; Victoria 2012 ; études : J. Cribb, G. Herrmann (éd.), After Alexander. Central Asia before Islam, Londres 2007 ; F. Widemann, Les successeurs d’Alexandre en Asie Centrale et leur héritage culturel, Paris 2009 ; L. Martinez-Sève, « Les Grecs d’Extrême-Orient : communautés grecques d’Asie Centrale et d’Iran », Pallas 89 (2012) 367-391 DOI: 10.4000/pallas.975; également plusieurs articles pertinents dans des volumes de mélanges : J.-L. Huot, M. Yon, Y. Calvet (éd.), De l’Indus aux Balkans, Recueil à la mémoire de J. Deshayes, Paris 1985 ; D. Lauritzen, M. Tardieu (éd.), Le voyage des légendes. Hommages à Pierre Chuvin, Paris 2013.
3.   Tous deux membres de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.
4.   Secrétaire perpétuel de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, Professeur au Collège de France, Président de la Fondation Théodore Reinach, élu le 14 décembre 2017 à l’Académie Française, fauteuil 37.
5.   Biographie et bibliographie dans Annuaire de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, sous la direction de J. Leclant, par N. Rousset et R. Cardinaud, t. I, 1996, p. 49-53, avec en particulier les comptes rendus des campagnes de fouilles du site d’Aï Khanoum.
6.   Sur la genèse de la notion d’Orient chez les Grecs, voir A. Tourraix, Le mirage grec. L’Orient du mythe et de l'épopée, Besançon, 2000 pufc.univ-fcomte.fr.

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