Bryn Mawr Classical Review

BMCR 2018.05.39 on the BMCR blog

Bryn Mawr Classical Review 2018.05.39

Boris Chrubasik, Kings and Usurpers in the Seleukid Empire: The Men Who Would Be King. Oxford classical monographs.   Oxford; New York:  Oxford University Press, 2016.  Pp. xviii, 308.  ISBN 9780198786924.  $125.00.  


Reviewed by Laurent Capdetrey, Université Bordeaux Montaigne (laurent.capdetrey@u-bordeaux-montaigne.fr)

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Dans un ouvrage dense, issu d’une thèse soutenue à Oxford, B. Chrubasik aborde de façon originale la question de la royauté hellénistique, par une analyse des phénomènes d’usurpation dans le royaume séleucide. L’auteur contribue ainsi, à son tour, au fort renouvellement des études séleucides, un domaine qui connaît une vitalité inédite depuis une dizaine d’années.

L’ouvrage se compose de cinq chapitres précédés d’une longue introduction qui permet de replacer l’étude dans le cadre des nouvelles approches du royaume séleucide et de définir la notion même d’usurpation. L’auteur expose aussi les outils à sa disposition pour saisir l’action et les figures des usurpateurs séleucides fixant ainsi clairement les cadres de sa réflexion.

Dans le premier chapitre, B. Chrubasik aborde la question essentielle du rapport dialectique entre le pouvoir central et les pouvoirs locaux dans le royaume séleucide. C’est l’occasion de passer en revue, avec un regard critique et parfaitement informé, tous les cas de sécessions territoriales des IIIe et IIe s., de l’Asie Mineure à la Bactriane et à la Judée. Sur ce point, l’auteur défend une idée claire : loin de constituer un problème majeur pour le pouvoir royal séleucide, les pouvoirs locaux de nature dynastique étaient une condition essentielle à la structuration de l’empire, parce qu’ils permettaient de déléguer certaines politiques de contrôle territorial, par exemple la lutte contre les Galates aux dynastes de Pergame. Cette analyse conduit à distinguer une zone périphérique, laissée à des pouvoirs locaux plus ou moins intégrés à la souveraineté séleucide et, par ailleurs, un cœur du royaume (la Lydie-Phrygie, la Syrie du Nord, la Babylonie et la Médie) soumis à une administration directe et à un contrôle exercé par les proches du roi séleucide. Cette thèse emporte l’adhésion même si, dans le détail, l’argumentation peut être discutée, en particulier lorsque B. Chrubasik veut souligner l’absence de véritable conflictualité entre le pouvoir pergaménien et les Séleucides au IIIe s.

Après ce détour indispensable par la question des dynastes régionaux, un second chapitre permet à l’auteur de traiter des rébellions au cœur même de la structure de pouvoir séleucide dans l’Asie Mineure du IIIe siècle, par une étude précise et parfaitement documentée des cas d’Antiochos Hiérax puis d’Achaios. C’est l’occasion pour B. Chrubasik d’analyser les modalités de prise du titre royal par ces deux personnages, notamment par une étude scrupuleuse de l’état des possessions séleucides en Asie Mineure après la troisième guerre de Syrie et grâce à un bilan précis de l’emprise territoriale de ces deux personnages. Au terme de cette excellente présentation, l’auteur montre que leur position, leurs ressources et, plus encore, l’absence du roi leur permirent de franchir le pas en revendiquant le titre royal. L’analyse conduit cependant à distinguer le cas d’Antiochos Hierax de celui d’Achaios par le fait même que le premier pouvait prendre appui sur une légitimité dynastique—une légitimité affirmée par le monnayage notamment—quand le second dut fonder sa revendication du diadème sur un certain nombre de succès militaires et dans un contexte où les dynamiques propres à la cour et au cercle des philoi autorisaient l’affranchissement qu’Achaios sut mettre en œuvre. Le propos de B. Chrubasik est très pertinent lorsqu’il analyse, avec une grande finesse, les types iconographiques des monnayages en métal précieux d’Achaios. Il peut ainsi mettre en évidence une stratégie de rupture avec l’imagerie et les normes séleucides au profit d’un rattachement symbolique à la royauté macédonienne du IVe siècle, comme élément de légitimation indépendant. À partir de ce monnayage et de plusieurs autres éléments, l’auteur insiste sur l’importance de la victoire militaire comme facteur principal de légitimation, un facteur bien plus déterminant que l’appartenance à la famille séleucide. Ce point, incontestable, ne doit cependant pas trop surprendre tant le principe même d’une contestation du pouvoir séleucide ne pouvait passer que par la violence militaire pour s’imposer durablement. L’analyse de ces deux usurpations est enfin l’occasion de rappeler combien le traitement réservé à Achaios après sa capture est au fond révélateur des enjeux de sa transgression. En mutilant le corps d’Achaios, Antiochos III détruisait aussi une royauté concurrente de l’intérieur, et une ambition née au cœur même du pouvoir et du territoire séleucides.

Le troisième chapitre est consacré aux usurpations dans les régions plus orientales (Levant et au-delà) au cours du IIe siècle. B. Chrubasik souligne d’emblée les différences structurelles avec le IIIe s. en rappelant que la concurrence entre plusieurs branches de la famille royale modifiait profondément les conditions même d’exercice du pouvoir, mais aussi celles des revendications du pouvoir royal par des usurpateurs. C’est surtout l’occasion de passer en revue, scrupuleusement, l’ensemble des figures d’usurpateurs en exposant ce que les sources, essentiellement littéraires et numismatiques, nous apprennent sur leurs actions (Timarchos, Alexandre Balas, Antiochos VI, Tryphon et Alexandre Zabinas). Cette présentation, délibérément factuelle, a le grand mérite de synthétiser et de mettre en ordre l’essentiel des connaissances sur ces personnages, tout en soulignant le poids acquis par les groupes locaux dans le processus de reconnaissance du pouvoir, à commencer par les élites judéennes.

La comparaison avec exemples d’usurpation du IIIe s. montre que les ressorts potentiels de ces revendications restaient les mêmes : elles étaient le fait de puissants personnages appartenant à la structure de pouvoir (Timarchos ou Tryphon) ou bien de figures plus ou moins fondées à revendiquer une ascendance royale (Balas ou Zabinas). L’usurpation de Timarchos fut ainsi assez proche dans ses modalités et ses enjeux de celle de Molon tout en constituant le dernier exemple d’une usurpation à partir d’un territoire périphérique. Les usurpateurs suivants furent en concurrence avec les rois séleucides sur le même espace, pour l’essentiel celui de la Syrie. Pour tous ces exemples du IIe s., on soulignera le soin avec lequel l’auteur analyse les modalités d’affirmation des revendications de royauté, notamment à partir de l’étude iconographique de monnayages qui affichent un souci d’identification, et de rupture avec les traditions monétaires séleucides, par exemple ceux de Diodote Tryphon avec ses références au contexte militaire macédonien, à la figure d’Alexandre et à la promesse de prospérité. Également soucieux d’afficher une légitimité fondée sur la longue durée, Alexandre Balas convoqua, sur ses propres monnayages, la figure d’Alexandre le Grand, plus encore que les prédécesseurs séleucides. On voit ainsi combien chacune de ces tentatives déboucha sur des modalités propres d’affirmation de sa propre légitimité, en jouant sur plusieurs registres symboliques. Mais B. Chrubasik sait aussi replacer ces expériences dans le cadre de dynamiques politiques plus larges qui voient les puissances extérieures (Lagides, Attalides et Rome) jouer de la rivalité interne pour le trône séleucide pour mieux défendre leurs intérêts. Il offre ainsi un bon bilan des rapports de force politique en Méditerranée orientale au milieu du IIe s. Mais, à notre sens, c’est aussi un bilan qui doit permettre de considérer que l’affaiblissement du pouvoir séleucide ne trouvait pas que des causes internes. L’idée fondamentale de ce chapitre est que la conquête du pouvoir dans le royaume séleucide après le règne d’Antiochos IV reposa sur une dialectique entre des propositions royales et leur réception par les communautés locales, dans le cadre d’une négociation permanente, et selon une logique de « marché » du pouvoir. La formulation est volontairement provocatrice, mais on comprend bien le sens pédagogique de cette métaphore qui permet de souligner le rôle des élites locales, notamment les Maccabées mais aussi les grandes cités de la côte (Antioche, Sidon ou Tyr), comme faiseurs de roi et surtout comme acteurs de leur propre autonomie, voire de leur indépendance. Même les armées royales semblent alors avoir développé une fidélité envers des individus plus que pour la maison royale séleucide. C’est là, pour l’auteur, l’occasion renouvelée de souligner la faiblesse de la légitimité royale séleucide et, au fond, d’un pouvoir royal incapable de fonder son autorité sur un lien privilégié et solide avec les composants du territoire syrien.

Le quatrième chapitre de l’ouvrage propose un élargissement de la perspective, un essai de synthèse et une tentative de modélisation des phénomènes d’usurpation. L’analyse des dynamiques et des faiblesses de la cour séleucide ou du choix des images par les usurpateurs conduit, là encore, B. Chrubasik à pointer la faiblesse d’un pouvoir royal contraint, par exemple, de modifier son discours iconographique pour complaire à ses soutiens potentiels et intégrer la contestation portée par les usurpateurs.

Enfin, dans l’ultime chapitre conclusif, l’auteur livre une réflexion plus générale sur le pouvoir séleucide et sur l’interprétation que l’on peut en donner, en proposant notamment une comparaison avec l’Empire achéménide. Cette conclusion vient résumer une conception d’ensemble exprimée tout au long de l’ouvrage : la royauté séleucide était structurellement et fondamentalement faible dès le IIIe s., et les usurpations nombreuses du IIe ne firent que souligner ce fait, sans le créer. L’absence de continuité des structures étatiques, la redéfinition permanente des rapports de fidélité, l’inexistence d’un attachement à la dynastie expliquent, selon l’auteur, que le pouvoir séleucide n’ait été, au fond, qu’un pouvoir spectral, incarné avec irrégularité et instabilité par des individus, les rois, mais incapable de créer une véritable identité sur le long terme ou même une forte légitimité dynastique. Les usurpateurs, de Hiérax à Zabinas, ne seraient ainsi que des révélateurs d’un système empêché par son propre inachèvement idéologique. Au fond, la matrice instable du pouvoir telle qu’elle fut élaborée à l’époque des Diadoques se maintint, presque inchangée, tout au long de l’histoire hellénistique. Cette conclusion s’inscrit clairement, et souvent avec justesse et pertinence, en opposition à d’autres études sur le pouvoir séleucide, plus sensibles à son emprise et à son efficacité.1 Ainsi, le détour par la question de l’usurpation se révèle un excellent moyen de réfléchir à cette construction étatique particulière, et l’argumentation de B. Chrubasik est toujours scrupuleuse et souvent convaincante. L’auteur a notamment le grand mérite de rappeler que, s’il faut identifier les sources de la fragilité, c’est au cœur du pouvoir qu’il faut les chercher. Pour autant, on pourra sans doute discuter certaines interprétations à commencer par l’idée que le contrôle des territoires était avant tout une question de performance individuelle des rois. La sensibilité, bien compréhensible, aux phénomènes d’usurpation ne doit pas masquer les longues périodes de stabilité de très vastes régions, au IIIe comme au IIe s. Par exemple, de Molon à Timarchos, les six décennies de pouvoir incontesté de la famille royale. En outre, il conviendrait aussi, à notre sens, de souligner plus nettement le rôle des puissances extérieures dans l’entretien des crises du pouvoir séleucide au IIIe comme au IIe s. Si le livre identifie donc parfaitement les éléments de faiblesse (jeunesse des héritiers, concurrence des lignages, absence des rois en périphérie), s’il montre que la royauté se devait d’être toujours « en actes », certaines des conclusions plus générales peuvent être débattues, sans quoi on ne comprend la longévité du pouvoir séleucide que sous l’angle du miracle. Peut-être faudrait-il distinguer aussi, d’une part, la notion de crise du pouvoir et, d’autre part, l’idée de faiblesse de la construction étatique.2 Mais il s’agit là moins de réserves ou de critiques que d’éléments de discussion tant l’argumentation est, de bout en bout, parfaitement maitrisée, informée et étayée. On soulignera surtout l’ambition intellectuelle qui anime B. Chrubasik. Loin de se limiter à des études de cas, il propose une vision d’ensemble, avec une ambition systémique, ainsi qu’une véritable thèse. Au terme de ce livre passionnant, le lecteur aura ainsi la conviction d’avoir lu une contribution indispensable au débat très actuel sur la nature du pouvoir royal hellénistique.


Notes:


1.   P. J. Kosmin, The Land of the Elephant Kings, (Cambridge,MA; London, 2014) et L. Capdetrey, Le pouvoir séleucide, (Rennes, 2007).
2.   Les études récentes sur l’Égypte du IIe s. a.C. vont dans ce sens. Dans un tout autre contexte, cette distinction vaut aussi, par exemple, pour la question du pouvoir et de l’État sous la IVe République en France (1946-1958).

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