BMCR 2018.04.50

Citizenship in Classical Athens

, Citizenship in Classical Athens. Cambridge; New York: Cambridge University Press, 2017.. xix, 328. ISBN 9780521191456. $99.99.

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Aboutissement d’un long cycle de recherches, l’ouvrage de Josine Blok réinterroge la notion de citoyenneté dans la cité athénienne à l’époque classique. L’objectif, double, est de faire un point sur les recherches entreprises jusqu’ici, et de développer une nouvelle approche de la notion de citizenship, à rebours de la tradition qui fait prévaloir la définition aristotélicienne en matière de citoyenneté. L’ouvrage est organisé en six parties thématiques, qui questionnent autant d’aspects de la citoyenneté athénienne.

Dans un premier chapitre, l’autrice revient tout d’abord sur les définitions de la citoyenneté dans les sources attiques utilisées par les historiens depuis le XIX e siècle, en évoquant d’abord la définition que donne Euxithéos dans le Contre Euboulidès de Démosthène. Son argumentaire, pour défendre sa citoyenneté, est centré sur de la question de son ascendance et des verbes meteinai (être un citoyen) et metechein (agir comme citoyen), verbes d’action qui soulignent l’importance des pratiques dans l’exercice de la citoyenneté. En opposition à cette définition, les historiens ont largement valorisé la définition d’Aristote dans ses Politiques (1275a22-24). Selon le philosophe, est citoyen celui qui participe ( metechein) aux magistratures ( archai) et à l’exercice de la justice. Cependant, l’autrice postule que le passage d’Aristote a été mal interprété. Cette définition est avant tout philosophique et ne s’applique pas aux situations concrètes, mais vise à dégager ce qu’il faudrait changer dans la cité pour la rendre meilleure. Aristote concentre son propos sur les magistratures les plus importantes car il s’intéresse aux changements possibles : il passe sous silence les prêtrises, pourtant essentielles dans la cité et qui relèvent du divin – composante immuable de la communauté. Dès lors, il met en avant l’exercice de la justice et de la délibération, réservés aux hommes. La plupart des écoles historiographiques modernes, dont Blok résume les acquis, se sont appuyées sur cette définition qui exclut les femmes de la citoyenneté. Si certains articles de Patterson1 ou de Sourvinou-Inwood2 ont tenté de remettre en cause cette citoyenneté limitée aux hommes, ceux-ci ont trouvé très peu d’échos. Cette prédominance de la définition aristotélicienne s’explique notamment par son ancrage dans la pensée historique dès le XIX e siècle, où elle s’accordait bien avec les évolutions politiques d’alors. L’idée d’une citoyenneté masculine fondée sur le droit de vote coïncidait avec l’image que du citoyen de l’époque : la Grèce, et Athènes en particulier, devint un référent politique majeur. D’après Blok, la convergence des valeurs entre le discours d’Aristote et les idées de l’Europe et des États-Unis a éclipsé les éléments non-politiques de la citoyenneté, décrits par Euxithéos. Fort de ce constat et de cette archéologie de la notion, l’autrice en vient alors à proposer une définition qui lui semble plus juste, et qu’elle souhaite discuter par la suite : « citizenship consists of membership of a political community, in which an individual holds claims to whatever prerogatives and is encumbered with whatever responsibilities are attached to this particular community » (p. 43).

Josine Blok s’intéresse d’abord à l’importance des liens avec les dieux dans les pratiques des citoyens. Partager la cité, c’est avant tout partager les hiera et les hosia entre citoyens (de naissance ou naturalisés), qui sont « the heart of what every Athenian shares both in the family and in the polis » (p. 50). Ces deux notions sont pourtant problématiques pour les historiens et l’autrice étudie à nouveaux frais ces deux termes : pour elle, les hiera sont les cadeaux offerts par les humains en échange de la protection des divinités. La pratique du don, sous toutes ses formes, permet de tisser des liens entre les dieux et les mortels, mais aussi entre les mortels lors des cérémonies afférentes. Quant aux hosia, l’autrice souligne que le terme désigne, concrètement, les règles de conduites à observer par les humains pour honorer les dieux, le fait de réaliser pieusement les hiera, mais aussi les règles à observer dans les relations entre humains. Dès lors, l’expression hiera kai hosia, dont Blok commente longuement les occurrences, traduit le lien entre les dieux et les hommes et femmes, lien dont dépend le bien-être de l’ensemble de la communauté sur le temps long. Ce lien est au cœur des pratiques communautaires, notamment à Athènes, puisqu’il est réaffirmé aussi bien dans des lois, que dans des coutumes, des obligations sociales (le serment des éphèbes) et lors des événements communautaires (les réunions de l’Assemblée). Le respect des hiera kai hosia est ainsi compris comme une nécessité pour faire communauté avec les dieux et entre membres citoyens et citoyennes de la communauté.

Blok poursuit en étudiant le rôle de la descendance dans la construction d’une communauté partagée. Après un rappel des règles de descendance et de transmission de la citoyenneté et de leurs évolutions de l’époque archaïque à l’époque classique (avec Solon, Clisthène et Périclès comme principaux jalons), elle analyse le contenu de ce qui est transmis. La transmission concerne aussi bien les biens matériels (aux seuls membres masculins de l’ oikos) qu’immatériels (aux hommes comme aux femmes). Blok montre avec justesse que la transmission de droits et valeurs au sein de la famille s’accompagne de cette même transmission au sein de la cité, notamment dans le domaine des hiera. Ainsi, les descendants d’une même famille de citoyens recevaient à la fois une part dans les cultes de l’ oikos et une part dans les cultes de la cité et de ses subdivisions. Appartenir à un même oikos, c’était avant tout partager une identité commune et des intérêts communs, à commencer par la relation avec les divinités, au sein de l’ oikos et de la cité. La descendance était ainsi une « institution » (p. 145), c’est-à-dire un ensemble de règles formelles et informelles (parfois exprimées à travers des mythes), dont le but civique était la perpétuation de la communauté et du lien avec les dieux. Dans cette perspective, hommes et femmes, membres de la même cité, avaient un rôle à jouer. Cette conception de la citoyenneté à Athènes, où la descendance tient une place centrale, permettait la perpétuation et la continuité de la communauté et des hiera – et constitue la raison pour laquelle la légitimité de la descendance était si discutée.

Dans un quatrième chapitre, Josine Blok revient sur le vocabulaire employé pour désigner les citoyens et les citoyennes au cours de l’époque classique. Cette discussion des termes ( polites, politis, politai / astos, aste, astoi, astai / Athenaios, Athenaia) révèle notamment l’importance de la descendance et le rôle des femmes dans ce cadre pour qualifier un individu d’ astos à partir du milieu du V e siècle. Une très fine attention aux types de textes dans lesquels apparaît chaque terme permet à l’autrice de montrer que l’ensemble de ces termes a en commun de souligner l’appartenance à une descendance légitime. Mais ces mots ne sont pas interchangeables pour autant : les mots de la famille pol- renvoient davantage à l’appartenance à un groupe, avec des pratiques communes et une politeia commune. La famille des ast- sert davantage à souligner la différence avec les outsiders. Enfin, l’usage d’ Athenaios, plus fréquent que polites ou astos dans les documents à partir du V e siècle est plus flexible et permet d’intégrer les naturalisés, comme si ils étaient Athéniens. Dans l’ensemble, l’autrice constate une modification de l’usage des termes entre l’époque archaïque et l’époque classique : de formules génériques désignant la collectivité, ces termes désignent davantage, au fil du temps, un groupe civique au statut légal et à la descendance affirmés, distinct de ceux qui sont exclus de ce dernier.

Le cinquième chapitre traite de la participation des individus à la cité, sur les rôles et les fonctions possibles des hommes et des femmes dans les magistratures de la cité. Blok souligne d’abord qu’il n’y a pas de différence réelle, comme supposé jusque-là, entre les archai politiques et les autres timai comme les prêtrises, parce que les magistratures possédaient des missions touchant aux hiera : toutes les fonctions de la cité doivent être comprises comme des timai. À l’époque archaïque, celles-ci étaient réservées à certains groupes (notamment les gene qui pouvaient justifier d’une ascendance légitime ancienne), mais avec la mise en place progressive de la démocratie, les timai se sont multipliées, ouvrant les possibilités pour les citoyens et les citoyennes de participer plus activement au fonctionnement de la cité. Quant à l’attribution de ces timai, la loi de Périclès de 451/0 constitue un tournant : à partir du moment où tous les citoyens sont de descendance légitime athénienne, à l’égal des gene, la mise en place du tirage au sort, accompagnée d’une dokimasie, devient possible, car tous les citoyens sont légitimes à détenir toutes les timai, et deviennent ainsi responsable du respect des hiera kai hosia. La seule différence entre citoyens se fait entre femmes et hommes, puisque ces derniers sont seuls éligibles à l’ensemble des timai.

Enfin, dans un dernier chapitre, Josine Blok étudie certains aspects de la présence d’individus libres naturalisés et non citoyens, c’est-à-dire ceux qui sont présents dans la cité, participent à certaines pratiques collectives, mais ne sont pas de naissance athénienne légitime. Dans le cas des familles naturalisées, Blok souligne bien que l’absence de naissance athénienne légitime marquait la première génération, avec des restrictions d’accès à certaines timai (archontat et prêtrises) qui demandaient d’être de lignée athénienne. Comme le résume l’autrice, « being an Athenian was not the same as being an astos » (p. 262-263). Dans le cas des métèques, Blok, citant abondamment l’ouvrage de son élève Sara Wijma (BMCR 2015.09.06), souligne qu’en fermant drastiquement l’accès à la citoyenneté en 451/0, les Athéniens ont inclu davantage, en compensation, les métèques dans les structures religieuses, sociales, économiques de la cité. Leur sont conférées des timai, particulièrement dans le domaine religieux, mais celles-ci sont très limitées et encadrées. Le chapitre s’achève sur une courte comparaison de la situation athénienne avec d’autres cités grecques à l’époque classique.

L’ouvrage, aussi précis dans son emploi des sources que didactique dans son propos, apporte une contribution importante aux débats sur la définition de la citoyenneté, ravivés récemment3, car il permet de faire le point sur une vision renouvelée de la citoyenneté. L’argumentation de chaque chapitre est bien menée, même si certains détails pourraient être discutés ça et là, et est tout à fait convaincante. La principale difficulté est l’absence d’une véritable introduction et d’une conclusion qui lieraient des chapitres parfois un peu hors-sol. Ainsi, certains points discutés dans les premiers chapitres ne prennent véritablement sens qu’à la lecture de l’ensemble de l’ouvrage : l’intérêt de montrer l’importance de la place de la relation aux dieux d’une part, de la descendance d’autre part, ne s’éclaire véritablement qu’au moment d’aborder la question de la participation à la cité (chap. 5). Par ailleurs, l’ouvrage aurait sans doute gagné de profondeur par la mise en perspective régulière de la situation athénienne avec celle d’autres cités grecques : rejetée dans quelques pages à la fin du dernier chapitre, la comparaison est peu utile.

On sait gré à Josine Blok d’avoir livré cette étude, très sérieuse et solide, qui constitue dorénavant un jalon important, en offrant une nouvelle approche, audacieuse et convaincante, de la citoyenneté grecque athénienne à l’époque classique, qui met en valeur, à travers l’importance des pratiques religieuses, la question de la descendance dans les critères d’évaluation de la citoyenneté, invitant à dépasser la définition aristotélicienne.

Notes

1. « Hai Attikai : The Other Athenians », in Skinner M. (éd.), Rescuing Creusa: New methogological approaches to woman in Antiquity, (Austin, 1986), p. 49-68.

2. « Male and female, public and private, ancient and modern », in E. Reeder (éd.), Pandora: Women in classical Greece, (Princeton, 1995), p. 111-120.

3. Sébillotte V., « Ces citoyennes qui reconfigurent le politique. Trente ans de travaux sur l’Antiquité grecque », Clio. Femmes, Genre, Histoire 43, 2016, p. 185-215, proche des positions de Blok, contra Fröhlich P., « La citoyenneté grecque entre Aristote et les Modernes », Cahiers Glotz 28, 2016, p. 91-136.