BMCR 2018.02.31

Fragmente der Historiker: Die Alexanderhistoriker (FGrHist 117-153). Bibliothek der griechischen Literatur, 83

, Fragmente der Historiker: Die Alexanderhistoriker (FGrHist 117-153). Bibliothek der griechischen Literatur, 83. Stuttgart: Anton Hiersemann, 2017. viii, 515. ISBN 9783777217215. €218,00.

Le volume II B des Fragmente der Griechischen Historiker de Felix Jacoby (1926) regroupait les fragments de trente-sept historiens ou témoins papyrologiques ( FGrHist. 117-153)1 dont le sujet était l’expédition ou la personnalité d’Alexandre le Grand. Trente d’entre eux ont à ce jour fait l’objet de rééditions commentées dans le Brill’s New Jacoby.2 Lennart Gilhaus s’est donné, dans le livre recensé ici, la tâche de traduire en Allemand l’ensemble de ces fragments sur la base du texte de Jacoby et de la révision partielle de la BNJ, sans s’interdire à l’occasion le recours à des travaux plus modernes pour certains auteurs, comme par exemple l’édition de Strabon donnée récemment par S. Radt.3 C’est donc la troisième traduction dans une langue moderne des fragments des historiens d’Alexandre, après celle de C. A. Robinson en Anglais,4 et celle de J. Auberger, partielle, en Français.5 Cette dernière laissait de côté tous les testimonia et un certain nombre de fragments, y compris pour des auteurs dont l’œuvre est assez bien représentée comme Callisthène—auteur sans conteste fort important puisque le premier historiographe du conquérant macédonien. Elle recevait par ailleurs un certain nombre de leçons conjecturales sans même en informer le lecteur en note. L’ouvrage qui nous occupe ici représente donc, par l’exhaustivité de la documentation traduite, un progrès certain. Il vient compléter une série de traductions de fragments d’historiens grecs destinée à enrichir la Bibliothek der griechischen Literatur des éditions A. Hiersemann et déjà représentée par deux volumes de 2010 et 2015, l’un consacré à Théopompe, et l’autre à Éphore et Timée.6

L’introduction du volume présente d’abord sommairement les différents auteurs à qui nous devons de connaître les fragments des historiens d’Alexandre (Arrien, Diodore, Quinte-Curce, Plutarque), puis ces derniers eux-mêmes, par ordre chronologique (pour autant qu’il est possible). Gilhaus établit une distinction entre des témoignages contemporains de la vie du roi macédonien (Éphémérides royales, Bématistes, Callisthène) et ceux qui furent composés après sa mort. Il rappelle que la nature de leurs rapports dépend principalement de la position qu’ils occupaient dans l’armée. Charès était chambellan et s’intéresse à la vie de cour. Onésicrite, philosophe cynique, présente un roi philosophe. Néarque livre le récit de sa navigation. Aristobule est le plus grand admirateur du roi et le présente comme un civilisateur, tandis que Ptolémée s’intéresse principalement aux batailles. La chronologie de ces auteurs est difficile à établir. Le traducteur suppose qu’Onésicrite fut le premier, suivi par Néarque et Charès, puis par Aristobule.7 L’œuvre de Ptolémée est impossible à dater. Bien d’autres auteurs, en particulier pour la seconde génération, ne sont plus pour nous que des noms. Gilhaus conclut sa présentation en rappelant que ces auteurs ne donnent pas une image objective de l’expédition, mais ignoraient certains faits et en inventaient d’autres, tant et si bien que l’histoire d’Alexandre ne se laisse guère reconstruire sans contradictions—constat d’une grande lucidité, valable au fond pour toute l’historiographie relative à Alexandre jusqu’à aujourd’hui.8

La traduction suit à la lettre la numérotation assignée par Jacoby à chaque auteur, testimonium et fragment, et n’en dévie jamais. Chaque historien est présenté dans une courte introduction rappelant, quand cela est possible, ce que l’on sait de sa vie et du caractère de son œuvre. Charès, peut-être d’abord responsable des audiences du Grand Roi avant de remplir le même rôle pour le compte d’Alexandre, donne une image très positive du souverain. La mort de Callisthène fait l’objet de trois récits divergents, et il émerge à l’occasion comme une figure de philosophe opposée au tyran sanguinaire, ce qui rend difficile la reconstruction de la vérité. Son ouvrage, foncièrement apologétique, couvrait les événements jusqu’à la bataille de Gaugamèle. Concernant Onésicrite, Gilhaus ne doute pas de la réalité de son ambassade auprès des brahmanes indiens—parfois contestée par le passé. Il maintient le choix du titre traditionnel de l’Éducation d’Alexandre (πῶς Ἀλέξανδρος ἤχθη) et rejette comme douteuse l’anecdote présentant Onésicrite lisant son ouvrage à Lysimaque (T8 = Plutarque, Vie d’Alex. 48). Clitarque est mieux situé dans le temps, grâce à une découverte papyrologique publiée en 20079 qui le présente comme responsable des archives puis précepteur de Ptolémée IV Philopator, ce qui pousse Gilhaus à supposer une rédaction de son ouvrage dans les années 260-250. L’ouvrage de Ptolémée, connu presque exclusivement par l’ Anabase d’Arrien, ne fait l’objet d’aucune certitude. On distingue toutefois dans les fragments disponibles une mise en valeur fréquente de la part de l’auteur de sa propre action, tandis que ses rivaux, Perdiccas tout le premier, sont présentés négativement, et on imagine à l’œuvre chez Ptolémée, pour reprendre le titre d’un livre célèbre, un certain art de la déformation historique.10 Quant à Aristobule, Gilhaus est enclin à accepter l’origine phocidienne défendue par L. Pearson.11 Il rappelle à très juste titre, contrairement à ce que l’on lit souvent, que rien ne permet d’affirmer qu’il eut une charge particulière dans le domaine technique durant l’expédition.12 Il n’appartenait pas au premier cercle du roi, et ne fut pas systématiquement un témoin oculaire. Il donne du roi et de son action une image extrêmement positive.

Sans doute eût-il été utile, à l’occasion, d’abandonner l’ordre imposé par Jacoby pour enrichir ou retrancher. Le papyrus concernant Clitarque cité plus haut aurait sans doute dû être intégré aux testimonia relatifs à cet auteur. À l’inverse, le T5 relatif à Aristobule, dont Gilhaus dit lui-même qu’il doute qu’il concerne véritablement Aristobule, est maintenu.

La traduction est élégante et précise, et s’avère fort utile dans la plupart des cas. À l’occasion, certains choix sont toutefois contestables. Par deux fois (Polyclète de Larissa F6 = Strabon XV, 3, 4 et Aristobule F56 = Strabon XVI, 1, 9-11), l’auteur traduit par « Stromschnellen » les cataractes artificielles prétendument jetées par les Perses sur le Tigre pour prévenir des attaques depuis la mer. Or nombre d’études menées sur la question par P. Briant, ignorées de l’auteur, montrent clairement que ces cataractes étaient des barrages temporaires que l’on ôtait sitôt que les eaux montaient, nullement des rapides.13 Dans le T8b de Néarque (= Strabon XV, 2, 4), Gilhaus revient à la traduction par « prendre une position favorable » de l’expression οἰκείας στάσεως ἐπιλαμβανομένους, qui désignerait plutôt l’idée d’attraper un vent favorable.14 Le F12 d’Onésicrite (= Strabon XV, 1, 15), décrivant les navires de piètre qualité effectuant le trajet entre l’Inde et Sri Lanka, pose de sérieux problèmes techniques. Gilhaus retient la traduction « ohne Bolzen am Bauch » pour le passage notoirement fautif des manuscrits ἐγκοιλίων μητρῶν χωρίς. Ce choix semble inspiré par celui de Radt (« Bauchbolzen ») et montre qu’ἐγκοιλίων continue d’être tenu pour adjectival, ce qui est impossible. Nous avons affaire en réalité à deux noms communs entre lesquels une conjonction a disparu.15 Dans le F6 de Ptolémée (= Arrien, Anab. II, 11, 8), Gilhaus traduit par « Sabakès » le Σαυάκης d’Arrien donné par le manuscrit A de cet auteur, et retenu aussi bien dans l’édition de Roos que par Jacoby. Dans le F35 d’Aristobule (= Strabon XV, 1, 18), ὀρύκτου est traduit par « Grabwerkzeug », quand il semble préférable de rendre ce mot par « celui qui creuse » que par « outil servant à creuser ».16 On comprendra qu’il s’agit ici principalement de points de détail qui n’ôtent rien à la qualité d’ensemble de la traduction.

Le commentaire est succinct mais bien mené et utile. Il éclaire le contexte des testimonia et des fragments, propose des rapprochements entre les textes traduits et d’autres références anciennes, et donne au lecteur les grandes orientations bibliographiques. La bibliographie convoquée est en général à jour. Outre les ouvrages canoniques dédiés aux Compagnons d’Alexandre,17 l’auteur a pris en compte et utilisé, par exemple, sur Néarque, la toute récente monographie de V. Bucciantini (2015)18 et quelques articles parus, il y a peu, dans Geographia Antiqua (2013) .19 Cependant, il semble qu’aient échappé à sa vigilance un article de M. Winiarczyk spécialement dédié à Onésicrite, 20 le livre que Scullard a consacré aux éléphants,21 et le commentaire de l’ Anabase d’Arrien donné par F. Sisti et A. Zambrini.22 Si les travaux d’A. B. Bosworth sont bien représentés, en revanche certains spécialistes d’Alexandre ont été laissés de côté. Ainsi P. Briant n’est cité que pour la traduction anglaise de son Histoire de l’Empire perse de 1996, P. Goukowsky pour une unique contribution allemande de 1991.23

L’ouvrage s’avérera en somme à l’avenir d’une utilité certaine pour tous les savants consacrant leurs études à Alexandre par la qualité de la traduction qu’il propose et la mise à jour bibliographique opérée dans le commentaire.

Notes

1. Le n. 153 regroupe en fait des témoignages de toutes origines sur Alexandre.

2. Béton (119), Diognète (120), Ménaichmos (131), les deux Marsyas (135 et 136), Ptolémée (138) et Anticlide d’Athènes (140) n’ont pas fait l’objet de rééditions.

3. Strabons Geographika, mit Übersetzung und Kommentar, herausgegeben von S. R., Göttingen, 2002-2011.

4. The History of Alexander the Great, II, The fragments, Providence, 1953.

5. Historiens d’Alexandre, Paris, 2001.

6. B. Gauger et J.-D. Gauger, Fragmente der Historiker : FGrHist. 115-116, Theopomp von Chios, Stuttgart, 2010 ; B. Gauger et J.-D. Gauger, Fragmente der Historiker : Ephoros von Kyme (FGrHist. 70) und Timaios von Tauromenion (FGrHist. 566), Stuttgart, 2015.

7. Je conclus au même ordre dans P.-O. Leroy, Strabon. Géographie, tome XII, livre XV, Paris, 2016, p. XLVII-LXV.

8. Voir P. Briant, Alexandre. Exégèse des lieux communs, Paris, 2016.

9. P. Oxy. LXXI, 4808, col. I, 9-17, éd. A. Beresford, P. J. Parsons, M. P. Pobjoy, 2007.

10. M. Rambaud, L’Art de la déformation historique dans les Commentaires de César, Paris, 1966.

11. « Aristobulus the Phocian », AJPh 73, 1952, p. 71-75.

12. P. Briant cit. infra (2008), p. 177-179.

13. P. Briant, « Retour sur Alexandre et les katarraktes du Tigre : l’histoire d’un dossier » (1), Studi Ellenistici 19, 2006, p. 9-75 et (2) 20, 2008, p. 156-218.

14. C’est la traduction retenue par Radt cit. supra. De même P.-O. Leroy cit. supra p. 66 et note 667.

15. Je propose ἤ dans P.-O. Leroy cit. supra p. 12.

16. P.-O. Leroy cit. supra p. 15 et note 149.

17. P. Pédech, Historiens compagnons d’Alexandre, Paris, 1984 ; L. Pearson, The Lost Histories of Alexander the Great, New York, 1960 ; T. S. Brown, Onesicritus. A study in hellenistic historiography, Berkeley; Los Angeles, 1949.

18. Studio su Nearco di Creta. Dalla descrizione geografica alla narrazione storica, Alessandria, 2015.

19. « D’Arrien à William Vincent : le Périple de Néarque et sa postérité », GeogrAnt 22, 2013 (a cura di D. Marcotte).

20. « Das Werk Die Erziehung Alexanders des Onesikritos von Astypalaia ( FGrHist 134 F 1-39). Forschungsstand (1832-2005) und Interpretationsversuch », EOS : Commentarii Societatis Philologae Polonorum 94, 2007, p. 197-250.

21. The Elephant in the Greek and Roman World, Londres, 1974.

22. F. Sisti, Arriano. Anabasi di Alessandro, vol. I, Milan, 2001 et F. Sisti et A. Zambrini, Arriano. Anabasi di Alessandro, vol. II, Milan, 2004.

23. Sur Clitarque, l’introduction de son édition du livre XVII de Diodore aurait été utilement citée ( Diodore de Sicile. Bibliothèque historique. Tome XII, livre XVII, Paris, 1976).