Bryn Mawr Classical Review

BMCR 2018.01.25 on the BMCR blog

Bryn Mawr Classical Review 2018.01.25

Robert Drews, Militarism and the Indo-Europeanizing of Europe.   London; New York:  Routledge, 2017.  Pp. x, 284.  ISBN 9781138282728.  $149.95 (hb).  ISBN 9781315270555.  ebook.  


Reviewed by Pierre Sauzeau, Université Paul-Valéry, Montpellier (sauzeau.pierre2@wanadoo.fr)

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La « Question indo-européenne » n’est ni une énigme, ni un mystère, ni un faux problème, mais elle risque de demeurer insoluble tant que les disciplines concernées, en particulier la linguistique historique et l’archéologie, ne travailleront pas ensemble dans une perspective commune. C’est pourquoi il convient de saluer les chercheurs qui, comme J. P. Mallory,1 Bernard Sergent,2 David W. Anthony3 et Robert Drews, élaborent, avec une réussite inégale, des synthèses et des hypothèses qui s’efforcent de prendre en compte d’une part les données archéologiques et historiques, d’autre part les données et les méthodes de la linguistique historique, à la différence de Colin Renfrew, dont les théories peuvent difficilement convaincre les linguistes.4 La tâche est compliquée, et nous devrons simplifier ici à l’extrême la présentation et la discussion du dernier livre de R. Drews, qui se présente comme une histoire à la fois de la pratique du cheval, de la naissance de la guerre, et de la diffusion des langues indo-européennes en Europe, au détriment des langues plus anciennes, effacées ou isolées.

La première phrase en résume la thèse centrale : « This book will argue that the Indo-Europeanization of Europe – except for its far northeast – began in the seventeenth and sixteenth centuries BC, with military takeovers of lands rich in natural resources ». L’Europe est ici limitée à l’Est par le Bosphore, l’arc oriental des Carpates et le golfe de Finlande (pp. 7, 134). Les steppes à l’Est de cette zone auraient été indo-européanisées bien avant, au troisième millénaire, et sans conquête militaire (p. 19). En réalité, Drews développe deux scénarios : si son propos central est celui de l’extension du IIe millénaire liée au « militarisme », il s’appuie sur l’hypothèse d’un scénario plus ancien, expliquant l’origine de l’entité proto-indo-européenne des steppes nord-pontiques (p. 1-16).

Il s’agit de l’hypothèse linguistique « indo-hittite », si mal nommée, qui suppose le développement, lié à la révolution néolithique, d’une langue apparue en Anatolie, dont le proto-indo-européen (PIE) se serait ensuite détaché dans les zones côtières nord-pontiques à l’Est de la Crimée.

Au milieu du IVe millénaire, l’invention du bronze à l’arsenic permet la fabrication de roues. Les populations nord-pontiques, disposant de chariots, deviennent pastorales-nomades dans la zone de steppe herbeuse. Pastoralisme et PIE se répandent au sud du Caucase. Au IIIe millénaire, se produit une migration massive par diffusion vers l’Ouest.

Ce scénario préliminaire n’est pas le vrai sujet de cet ouvrage et nous n’en discuterons pas ici. Le scénario central est, lui, fondé sur le problème du cheval, de sa monte, et sur celui du char de guerre: Gimbutas5 et Anthony attribuaient l’expansion des Indo-Européens aux guerriers venus des steppes où ils érigeaient des tombes caractéristiques, les « kourganes ». Montés à cheval, ils auraient envahi l’Europe, par la conquête selon Gimbutas, par infiltrations selon Antony. Pour Drews – c’est le point crucial de sa thèse – la monte du cheval n’a été longtemps qu’un sport marginal et dangereux, et n’est devenue une pratique guerrière efficace que beaucoup plus tard, au Xe s. av. J.-C. Il se sépare ici du beau livre de Anthony, dont il reconnaît bien volontiers les évidentes qualités (p. 31).

C’est le char, et non la monte du cheval, qui développe dans les steppes la vraie guerre, et du même coup le « militarisme »: il exige une grande compétence, il coûte cher, il implique un phénomène élitaire (pp. 111-112) où la grande affaire est le prestige (pp. 146, 150). Pour l’auteur, la charrerie ne « s’emprunte » pas aisément (p. 133), et la diffusion du « militarisme » se fait par les conquêtes; celles-ci sont facilitées par l’absence de tradition guerrière chez les peuples conquis.

« It is quite clear that in Europe militarism, with chariots, first appeared in the Carpathian basin and in Greece. This happened (...) shortly before 1600 BC. By ca 1500 BC a military class with ties with the Carpathian basin had also taken control of southern Scandinavia and of northern Italy. » (p. 134)

Le prestige des nouveaux maîtres, venus des steppes entre Don et Volga, entraîne un changement linguistique.

Le livre se termine sur la conquête de la Grèce à la fin de l’Helladique moyen: une force armée arrive par mer, avec chars et chevaux, et s’empare des côtes et des ports de ce qui va devenir la Grèce mycénienne (p. 205). Les conquérants, qui ont été attirés par les mines du Laurion et par le commerce des ports, font venir, à travers la Mer Noire, famille et dépendants; ils sont accueillis sans résistance par les indigènes, et imposent leur langue au substrat (anatolien?). Sont donc arrivés en même temps, au XVIIe s. av. J.-C., la roue, le char et le lexique pour les désigner. D’où venaient ces conquérants? Drews montre, en s’appuyant sur de remarquables similitudes entre les armes et les objets de prestige des deux régions, qu’ils venaient de Caucasie du sud (p. 220-223).

En raison de difficultés de tous ordres (datation au C14 ou « historique », caractère pour une part aléatoire des découvertes archéologiques, nature et dates disparates des sources écrites etc.), l’ouvrage consiste pour une large part, comme tant d’autres, à poser des hypothèses, et l’on va du « possible » au « très probable »: le « certain » reste rare, et pas toujours vérifiable. Nous ne discuterons pas le problème de la monte du cheval du point de vue archéologique; l’auteur concède que cette pratique a pu exister de manière marginale dès la fin du IIIe millénaire, mais il affirme que seule l’invention du char, plate-forme mobile et rapide pour le tir à l’arc, a permis une véritable expansion de la guerre en rase campagne (par opposition à la guerre de siège jusque-là pratiquée au Proche-Orient) et par là, les différents take overs qui ont permis la diffusion des langues indo-européennes. Mais en fait, en dehors de la steppe ou des régions semi-désertiques, et surtout dans les lieux – comme en Grèce par exemple – où les plaines sont rares, l’utilité des chars militairement peu efficaces semblerait avoir été surtout liée au prestige d’une technologie guerrière impressionnante et coûteuse.

Drews croit à une sorte de déterminisme technologique; il a parfois recours à une explication de l’ordre du symbolique, mais sans l’approfondir. Il évoque ainsi rapidement Georges Dumézil (p. 110); cependant sa présentation n’est pas correcte, puisqu’il en reste à une lecture des trois fonctions comme trois « classes », lecture à laquelle Dumézil a renoncé dès les années 1950 : « Un progrès décisif fut accompli le jour où je reconnus, vers 1950, que l’idéologie tripartie ne s’accompagne pas forcément, dans la vie d’une société, de la division tripartie réelle de cette société. »6 Les fonctions duméziliennes constituent « un idéal », « un principe d’organisation » et peuvent se passer d’une traduction sociale fixe et hiérarchisée comme les varna de l’Inde.

Il ne faut sans doute pas s’attendre à ce qu’un ouvrage de ce genre apporte une réponse définitive à des problèmes aussi complexes. Il repose sur le fait que le vocabulaire de la roue et du char est partagé à la fin du IVe millénaire par tous les peuples de langues indo-européenne, ce qui n’aurait pas été possible dans le scenario néolithique de Renfrew (p. 26, note 65). Les solutions proposées par l’ouvrage de Drews paraissent quelquefois trop simples: les peuples conquis sont de gentils paysans incapables de se défendre, parfois heureux d’être conquis; surtout, on passe directement, ou presque, d’une langue commune aux langues attestées. Pourtant, si proches parents que soient le grec et le sanskrit aux yeux du grammairien, le grec mycénien et le sanskrit védique ne sont pas sortis du même moule deux ou trois siècles auparavant; peut-on admettre la formulation selon laquelle le grec, l’arménien et le phrygien sont issus « d’un stade ancien de l’Indo-iranien » ? (p. 226) En tout cas, on ne comprend pas bien pourquoi ni comment cette élite guerrière peu nombreuse a pu provoquer un changement de langue aussi rapide et général: le processus décrit peine à convaincre.

Cependant, les raccourcis de Drews ont l’avantage de rappeler les proximités de tous ordres entre les langues et les traditions poétiques et mythiques de la Grèce et du monde indo-iranien. À notre sens, elles pourraient s’expliquer non seulement par une origine commune, mais aussi par des proximités aréales plus récentes – les ancêtres des Mycéniens ayant été voisins du monde indo-iranien jusqu’à leur migration au XVIIe s.

Il souligne également l’importance de la région sud-caucasienne, trop souvent négligée. Les « rapières A » qu’on pensait d’origine égéenne, introduites ensuite au Sud-Caucase, semblent bien avoir suivi la route inverse, si l’on en croit la chronologie et la typologie des trouvailles récentes (p. 94). Or les parallèles mythiques entre cette région et la Grèce sont de grande importance (citons au moins le mythe de Prométhée, peut-être celui de Tityos et du cheval de Troie, sans parler de la Toison d’Or). Bernard Sergent avait même supposé, dans un court article paru il y a vingt-cinq ans,7 la présence de Caucasiens en Grèce, arrivés là comme « compagnons de route » des porteurs de la langue grecque.

On peut regretter le petit nombre de cartes et de figures. Ne nous attardons pas sur quelques insignifiantes fautes de présentation; je tiens en revanche à signaler une erreur linguistique de peu de conséquence, mais dont la correction me tient à cœur: ce n’est pas un même mot ἰός qui désignerait en grec la flèche et le poison (p. 194). Il s’agit de deux mots, de sens et d’étymologie totalement différents, qui ont été rendus homophones par l’évolution phonétique; les poètes ont pu jouer sur ces mots pour évoquer l’usage des flèches empoisonnées.

Cet ouvrage fournit un « modèle » pour comprendre l’histoire de la guerre européenne, avec ses armes et ses premières batailles, un champ de recherches trop souvent écarté pour des raisons idéologiques déplacées (pp. 56-57), ou simplement pour des raisons de mode. Quant à l’articulation de cette histoire avec la linguistique historique indo-européenne, beaucoup reste à faire, comme l’auteur l’admet in fine. Toutefois, son ouvrage fournit des perspectives qui respectent pour l’essentiel le travail des linguistes et qui, enrichies d’études anthropologiques et archéologiques plus larges, leur permettront d’affiner leurs propres hypothèses.


Notes:


1.   Mallory, J.-P., In Search of the Indo-Europeans, London, 1989.
2.   Sergent, Bernard, Les Indo-Européens, Paris, 1995.
3.   Anthony, David W., The Horse, the Wheel and Language, Princeton; Oxford, 2007.
4.   Renfrew, Colin, Archaeology and Language: The Puzzle of Indo-European Origins, London, 1987. Trad. française : L’énigme Indo-européenne. Archéologie et Langage, Paris, 1990.
5.   Dexter, M. and Jones-Bley K. eds., The Kurgan Culture and the indo-Europeanization of Europe: Papers by Marija Gimbutas (JIES Monograph 18), Washington D.C., 1997.
6.   Dumézil, Georges, Mythe et épopée I, Paris, 1968, p. 15.
7.   Sergent, Bernard, « Caucasiens en Grèce », in C. Paris, éd., Caucasologie et mythologie comparée, Paris, 1992, p. 37-50.

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