Bryn Mawr Classical Review

BMCR 2017.10.76 on the BMCR blog

Bryn Mawr Classical Review 2017.10.76

Katharina Waldner, Richard Gordon, Wolfgang Spickermann (ed.), Burial Rituals, Ideas of Afterlife, and the Individual in the Hellenistic World and the Roman Empire. Potsdamer Altertumswissenschaftliche Beiträge, 57.   Stuttgart:  Franz Steiner Verlag, 2016.  Pp. 264.  ISBN 9783515115469.  €52.00 (pb).  


Reviewed by Nicolas Laubry, Université Paris-Est Créteil (nicolas.laubry@u-pec.fr)

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Ce volume, issu d’une rencontre tenue à Erfurt en 2012, s’inscrit dans un ensemble plus large de recherches menées depuis plusieurs années au Centre Max Weber. Portant sur le rôle de l’individu dans les religions de l’Antiquité, elles ont déjà donné lieu à plusieurs ouvrages, dirigés notamment par J. Rüpke, le principal promoteur de ces programmes.1 L’une de leurs finalités est de proposer un cadre d’analyse et d’interprétation pour dépasser les approches des religions anciennes orientées par le concept de « polis religion » ou par l’examen de cultes spécifiques. Conçue moins en opposition que comme alternative à celles-ci, cette perspective insiste sur l’action des individus, sur leur appropriation des pratiques ou des discours religieux et sur le rôle de ces derniers dans les processus d’individuation dans les sociétés antiques. Les gestes et les attitudes face à la mort et aux morts constituent donc un champ d’investigation privilégié, à la fois parce qu’ils relèvent de la sphère privée et parce qu’ils sont perçus comme le lieu par excellence où est susceptible de s’exprimer autant une appartenance à un groupe qu’un rapport à soi. C’est précisément l’objet de ce volume, rappelé en introduction par les éditeurs, que de mettre en évidence les interactions de ces pratiques entre elles et avec l’individualité dans un cadre chrono-culturel large, celui de la Méditerranée depuis l’époque archaïque jusqu’à l’époque romaine. Les onze contributions ont été regroupées suivant trois fils directeurs.

La première section sur les conceptions de l’au-delà privilégie les textes, littéraires ou épigraphiques. K. Matijević s’appuie sur les descriptions du sort des défunts dans les poèmes homériques pour discuter de leurs éventuelles mutations à l’époque archaïque. Face aux tenants d’une individualisation précoce qui serait perceptible entre l’Iliade et l’Odyssée et à ceux qui privilégient un cadre fondamentalement stable des attitudes face à la mort, l’auteur adopte une position nuancée qui réfute un développement linéaire et insiste sur la coexistence des représentations, avec une tendance à l’affirmation de la survie individuelle mise prudemment en relation avec l’essor des cultes héroïques. J. Bremmer livre pour sa part une analyse des lamelles d’or orphiques afin de saisir les choix qui s’offraient à l’individu pour construire son destin post mortem à la fin de l’époque classique et à l’époque hellénistique. Il reprend trois étapes structurant le scénario du parcours de l’initié après son trépas (« Le moment de la mort », « la rencontre avec Perséphone », « la destination finale ») et retrace la genèse de leurs composantes : éléments égyptiens pour la topographique de l’au-delà, mystères d’Éleusis pour la formule rituelle et fonds indo-européen pour les prairies du monde souterrain. Il en conclut que ce scénario est le produit d’un bricolage, dont les éléments trahissent une alternative aux idées dominantes véhiculées par exemple dans la poésie homérique ou à celles de la « polis religion ». Centrée sur des épigrammes inscrites des I- IIIe s. p. C., la contribution de M. Obryk rappelle les topiques qui présidaient aux évocations de l’au-delà, puis se concentre sur quelques aspects de l’évocation per negationem au regard du monde des vivants pour terminer sur l’analyse d’un poème romain (IGUR, 1146) illustrant ce motif. Enfin, W. Spickermann livre une synthèse des idées relatives aux pratiques funéraires et aux représentations eschatologiques disséminées dans les œuvres de Lucien de Samosate, dont les critiques bien connues portent tant sur les conceptions homériques ou platoniciennes des groupes lettrés que sur celles des couches populaires. La comparaison avec les idées de l’apologue chrétien Tatien, annoncée par le titre, reste toutefois ébauchée.

Le deuxième ensemble de contributions est regroupé dans une section dont le titre affirme un lien plus étroit avec la problématique annoncée : la construction de l’individu. On y trouve la seule étude reposant sur la documentation proprement archéologique, relative à la nécropole romaine de St. Gereon à Cologne (I-IVe s. p. C.) et due à C. Höpken. Elle s’intéresse aux tombes atypiques de cet ensemble, qui le distinguent des autres lieux funéraires de la colonie de Germanie inférieure : sépultures d’animaux, tombes d’auxiliaires, de femmes ou d’immatures, morts déposés en procubitus ou urnes avec une cavité secondaire (« trou pour les âmes »). Si le dossier interroge les notions de norme, de marginalité ou de déviance en matière funéraire, les conclusions, qui convoquent l’idée de peur des revenants ou le caractère déterminant des appartenances et du statut social dans les modes de sépulture, sont plutôt conventionnelles. V. Rosenberger revient sur la « déification privée », expression dont il rappelle qu’elle est problématique. Sa thèse est que cette divinisation, s’exprimant dans les formules épigraphiques ou dans l’iconographie, était moins la rupture d’un tabou que l’intensification de rituels relatifs à la mort et au deuil : il souligne l’importance du medium épigraphique et des mises en œuvre rituelles comme vecteurs d’individuation, en particulier pour certains groupes de la société (les affranchis et les femmes) chez qui cette pratique a connu un retentissement plus marqué.[[2] V. Gasparini analyse les formulaires de six épitaphes d’époque romaine en lien avec le culte isiaque et témoignant du rôle des divinités égyptiennes dans les attentes de certains dévots sur la destinée post mortem. Leurs conceptions trahissent une connaissance de la religion égyptienne traditionnelle et, en outre, une tendance à revenir à des concepts gréco-romains plus familiers. L’auteur insiste sur le caractère sélectif de l’appropriation de ces idées ainsi que sur la notion de bricolage, tandis que leur lien avec d’éventuels mystères ne lui semble guère manifeste. Les idées égyptiennes sur l’au-delà sont également au cœur de la dernière étude de cette section : en s’appuyant sur plusieurs cas particuliers (un dignitaire gréco-égyptien de l’époque ptolémaïque, une égyptienne de l’époque de Néron, un citoyen romain d’origine indéterminée), M. A. Stadler dégage la diversité des profils d’individus qui ont opté pour ces conceptions, mais refuse d’y voir la conséquence de l’attrait pour un au-delà idéalisé. Relevant leurs dimensions négatives et parfois leurs contradictions, il les attribue à une spécificité de l’anthropologie égyptienne, faisant coexister depuis l’époque pré-hellénistique différents modes de perpétuation du défunt, à la fois dans le monde souterrain, au ciel ou dans des lieux de culte.

La dernière section thématise les relations de l’individu au groupe. C. D. Bergmann étudie les textes apocalyptiques juifs d’époque hellénistique et romaine qui évoquent des pratiques de commensalité dans le monde à venir. À partir de l’analyse de la consommation de trois formes de nourriture (Léviathan et Béhémoth, les fruits de l’arbre de vie et la manne) et en se fondant sur l’analogie avec le sens des banquets dans le monde d’ici-bas, elle souligne l’importance des aspects sensoriels et de la réjouissance personnelle générée par les mets présentés ; plus encore, l’évocation de ces repas réservés aux justes qui agissaient selon les normes sociales et religieuses de la communauté contribuait selon elle à l’affirmation de l’individu et de son appartenance à la collectivité juive, à un moment où son identité était mise en question après la destruction du Second Temple. A. Merkt aborde le problème débattu des modalités de définition d’une identité chrétienne par le biais de textes (littéraires ou épigraphiques) et des lieux de sépulture3 : il réaffirme l’importance croissante d’une définition religieuse de l’identité ainsi que la signification eschatologique de l’appartenance communautaire qui s’accompagne, à partir de la fin du II e s. p. C., de l’essor de la responsabilité individuelle allant de pair avec une dissolution croissante des affiliations sociales traditionnelles et notamment des liens avec les ancêtres et la postérité familiale. Enfin, R. Gordon reprend la question de la place de l’eschatologie dans le mithriacisme impérial. Plutôt que de considérer les témoignages à notre disposition comme le produit d’une doctrine unifiée possédant originellement une dimension eschatologique, il propose une analyse fine des pratiques et de l’iconographie qu’il considère comme révélatrices des modalités différenciées d’appropriation individuelle de ce culte et de la dynamique des « options » religieuses. Malgré l’absence de sources explicites, il suggère que certains aspects mythiques (le miracle du fons perennis, Mithra sur le quadrige de Sol, le repas) ont pu générer des interprétations sur la destinée individuelle post mortem, peut-être par le biais de l’influence de certains « mystagogues ».

Le volume livre donc un ensemble de contributions souvent riches sur des thématiques variées, même si le caractère novateur n’apparaît pas toujours d’emblée pour certaines d’entre elles. Le rattachement au questionnement de départ est même parfois diffus, peut-être parce que les notions cardinales d’individu ou d’individualité rassemblent en fin de compte des définitions ou des perspectives assez disparates. Elles sont ainsi envisagées sous le prisme tantôt psychologique, tantôt social, au travers des conceptions de la survie personnelle ou de la construction de l’identité ici-bas. À plusieurs reprises, l’individualité est débusquée dans l’originalité, ce qui ne va pas sans poser des problèmes de méthode en raison des choix opérés dans les sources et de leur représentativité. En revanche, la mise en évidence d’un « bricolage » (au sens de Cl. Lévi- Strauss), de réappropriations voire de « façons de faire » (M. de Certeau), qu’elles soient proprement individuelles ou qu’elles s’insèrent dans un rapport à un groupe, est digne d’intérêt, surtout dans les contextes où il n’existait pas de doctrine eschatologique figée produite par une autorité. Certes, cette impression s’explique partiellement par la multiplicité même des enjeux au cœur des notions d’individu, voire d’individuation et d’individualisation. Celles-ci, qui ont donné lieu à des définitions par ailleurs, auraient sans doute gagnées à être discutées plus amplement dans l’introduction.[[4] On peut regretter en effet que le cadrage conceptuel et le positionnement historiographique n’aient pas bénéficié d’un traitement un peu plus ample. Outre l’affiliation aux programmes déjà cités, les éditeurs, qui revendiquent une démarche anthropologique, se prévalent presque uniquement des travaux de Maurice Bloch sur la définition de l’individu comme entité plurielle et compartimentée avant et après le trépas. Sont en outre invoquées des analyses d’E. J. Graham, qui ont reformulé des idées apparentées pour le contexte antique. La place et le rôle de l’individu constituent pourtant un présupposé récurrent dans l’étude des pratiques funéraires et des discours eschatologiques dans l’Antiquité, et on aurait pu souhaiter sinon une mise en perspective historiographique complète qui aurait excédé le projet du volume, du moins un aperçu plus spécifique et articulé qui aurait constitué un utile point de référence, tant pour les auteurs que pour les lecteurs. De ce point de vue par exemple, les pistes ouvertes par les réflexions menées jadis par J.-P. Vernant sur la notion connexe de « personne » auraient mérité plus qu’un simple renvoi bibliographique en note de bas de page. Si ce travail reste donc à accomplir afin de donner toute sa valeur opératoire à cette approche pour la religion des morts dans les mondes anciens, l’ouvrage offre néanmoins plusieurs bonnes études de cas qui illustrent un champ dont de larges pans restent à explorer à nouveaux frais, que ce soit par la relecture des textes ou par l’interprétation des données sans cesse plus précises que fournit l’archéologie.

Table of Contents

K. Waldner, R. Gordon, W. Spickermann, Introduction (7-14).

1 — From Homer to Lucian – Poetics of the Afterlife.
K. Matijević, The Evolution of the Afterlife in Archaic Greece (15-29).
J. N. Bremmer, The Construction of an Individual Eschatology : The Case of the Orphic Gold Leaves (31-51).
M. Obryk, Prote im Land der Negationen : per negationem definiertes Nachleben in einer grieschischen Grabinschrift (53-66).
W. Spickermann, Tod und Jenseits bei Lukian von Samosata und Tatian (67-81).

2 — Individual Elaborations in the Roman Empire.
C. Höpken, Gefangene zwischen Diesseits und Jenseits: Außergewöhnliche Bestattungen im römischen Gräberfeld um St. Gereon in Köln (83- 108).
V. Rosenberger (†), Coping with Dead: Private Deification in the Roman Empire (109-123).
V. Gasparini, “I will not be thirsty. My lips will not be dry”. Individual Strategies of Re-constructing the Afterlife in the Isiac Cults (125-150).
M. A. Stadler, Dioskourides, Tanaweruow, Titus Flavius Demetrius et al. Or: How Appealing was an Egyptian Afterlife? (151-166).

3 — Making a Difference : Groups and their Claims.
C. D. Bergmann, Identity on the Menu: Imaginary Meals and Ideas of the World to Come in Jewish Apocalyptic Writings (167-188)
A. Merkt, “A Place for my Body”: Aspects of Individualisation in Early Christian Funerary Culture and Eschatological Thought (189-206).
R. Gordon, „Den Jungstier auf den goldenen Schultern tragen“: Mythos, Ritual und Jenseitsvorstellungen im Mithraskult (207-240).

Index of Sources.
General Index.

Notes:


1.   Voir entre autres J. Rüpke (éd.), The Individual in the Religions of the Ancient Mediterranean, Oxford, 2013 et, en dernier lieu, Id., On Roman Religion: Lived Religion and the Individual in Ancient Rome, Ithaca, London, 2016.
2.   Je me permets de renvoyer ici à N. Laubry, « Sepulcrum, signa et tituli : quelques observations sur la consecratio in formam deorum et l’expression du statut des morts dans la Rome impériale », dans S. Agusta- Boularot, E. Rosso (éd.), Signa et tituli. Monuments et espaces de représentation en Gaule méridionale, Paris, 2014, p. 159‑173 (avec des positions similaires).
3.   On relève à cet égard l’absence dans la bibliographie d’études importantes de É. Rebillard, dont The Care of the Dead in Late Antiquity, Ithaca, 2009 (éd. fr. 2003).
4.   Par exemple dans les références citées n. 1.

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