Bryn Mawr Classical Review

BMCR 2017.04.23 on the BMCR blog

Bryn Mawr Classical Review 2017.04.23

Véronique Boudon-Millot (ed.), Galien, Tome VI: Thériaque à Pison. Collection des universités de France. Série grecque, 526.   Paris:  Les Belles Lettres, 2016.  Pp. ccxliv, 322.  ISBN 9782251006093.  €75.00 (pb).  


Reviewed by Antoine Pietrobelli, Université de Reims Champagne-Ardenne, Institut Universitaire de France (antoine.pietrobelli@gmail.com)

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Avec ce sixième tome de Galien, la Collection des Universités de France offre un livre passionnant tant par le contenu du texte grec sur la thériaque que par l’érudition et la qualité de l’enquête menée par Véronique Boudon-Millot pour accompagner le lecteur dans ce nouveau texte. Ce livre médical, dont la visée première est de donner une recette pharmacologique, n’a rien de l’austérité d’un traité technique, son style fleuri et son recours constant à de savoureuses anecdotes en font une lecture captivante encore aujourd’hui.

La scène inaugurale se déroule chez un riche romain de la gens des Pison, entre 198 et 211. L’auteur rend visite à Pison, son ami et patron, qu’il surprend lisant à haute voix le traité sur la thériaque d’un certain Magnos de Crète. Il met en scène ce riche aristocrate romain en amoureux des belles lettres et en passionné de médecine, avant de rappeler que cet homme politique et militaire a parfois pu rivaliser avec les médecins dans l’exercice de leur art. C’est à ce Pison que l’auteur dédie son ouvrage, afin qu’il puisse par lui-même préparer ou administrer la thériaque.

La thériaque est un médicament composé de plus de soixante-dix ingrédients, dont les composantes vedettes étaient l’opium et la chair de vipère. Elle fut utilisée comme antidote contre les morsures d’animaux venimeux et les empoisonnements, mais devint également une panacée, capable de guérir une multitude de maladies. Sa plus ancienne attestation connue remonte à Nicandre (IIe siècle av. notre ère), mais la recette la plus fameuse fut écrite en vers par Andromaque, le médecin de Néron. Adaptée en prose et remaniée à maintes reprises, cette recette fut adaptée en syriaque, en arabe et en latin et elle s’exporta en Inde, au Tibet ou en Chine. Au XVIIe siècle, la thériaque était fabriquée solennellement en place publique à Montpellier ou à Venise et certains médecins se spécialisaient encore dans la préparation de l’électuaire, tel le pharmacien protestant Moyse Charas. La thériaque ne disparut des listes de la pharmacopée française qu’en 1885.

Le corpus galénique est, comme souvent, un important maillon de transmission entre l’Antiquité et la modernité. Toutefois, l’auteur de la Thériaque à Pison n’est pas Galien, mais l’un de ses contemporains et collègues de la cour impériale, un de ces archiatres qui préparaient le précieux contrepoison pour les empereurs. Trois textes du corpus galénique sont consacrés à la thériaque : la Thériaque à Pison, la Thériaque à Pamphile et le traité Sur les antidotes qui est le seul authentique. Pour la Thériaque à Pison, Véronique Boudon-Millot défend de manière convaincante l’inauthenticité, au même titre que R. Leigh qui a publié une édition et une traduction anglaise chez Brill en 2016.1

Si l’on compare ces deux éditions sorties à un an d’intervalle, il ne fait pas de doute que, pour l’établissement du texte, le travail philologique et critique de V. Boudon-Millot l’emporte sur l’édition anglaise2 et que les anglophones devront se référer à l’édition de la CUF s’ils veulent citer la Thériaque à Pison. L’éditrice mobilise toutes les ressources de la tradition manuscrite grecque, soit quinze manuscrits, une traduction arabe anonyme, dont elle tire quelques leçons perdues en grec, la traduction gréco-latine de Niccolò da Reggio (XIVe s.), ainsi qu’une riche tradition indirecte composée par Aétius d’Amida, Paul d’Égine, Rāzī, al-Maǧūsī, Maïmonide et Michel Glykas. En étudiant avec précision l’ensemble de ces témoignages sur le texte, V. Boudon-Millot a retracé une histoire exhaustive de sa tradition jusqu’aux éditions imprimées, ce qui lui a permis de constituer le texte qui fera désormais référence.

La tâche a été complexe pour restaurer le texte dans son intégrité et il faut saluer les méthodes d’ecdotique utilisées. Une des difficultés est liée au fait que le texte est fragmentaire dans la plupart des manuscrits. En outre, certains manuscrits qui contiennent le Sur les antidotes authentique avant la Thériaque à Pison, se contentent de renvoyer dans le texte apocryphe à la recette d’Andromaque en vers déjà citée par Galien dans Sur les antidotes. Pour l’édition de ce poème en distiques élégiaques, l’éditrice de la CUF a donc eu recours à cinq autres témoins grecs qui livrent les 174 vers d’Andromaque. Les deux derniers chapitres sur les sels de thériaque ne sont transmis que par une seule famille de manuscrits grecs et ils sont absents des traductions arabe et latine, mais ils se trouvent résumés de manière autonome dans un témoin grec isolé. Le recours à la tradition arabe, toujours citée en traduction française dans l’apparat critique, contribue, entre autres, à confirmer la leçon « Magnos » pour l’auteur du livre sur la thériaque lu par Pison ou à combler une lacune du texte grec dans un passage sur la mort de Cléopâtre.

L’introduction de V. Boudon-Millot nous plonge dans le monde des cours hellénistiques, où les souverains, par crainte de l’empoisonnement, encourageaient leurs médecins à se spécialiser dans la branche iologique de la pharmacologie. On connaît certes des monarques comme Attale III Philomètor († - 133), le dernier roi de Pergame, ou Mithridate VI du Pont († - 63), inventeur du célèbre mithridateion, qui s’impliquèrent en personne dans l’étude des simples et dans la préparation de poisons et de contrepoisons. Mais V. Boudon-Millot restitue aussi une lignée d’archiatres pharmacologues qui concoctèrent ces médicaments pour les souverains hellénistiques : Aristogène de Cnide pour Antigone Gonatas, Apollophane de Séleucie pour Antiochos III le Grand, Andréas pour Ptolémée IV Philomètor ou Crateuas pour Mithridate VI. En parallèle, l’auteure retrace aussi la généalogie des θηριακοὶ λόγοι. Cette tradition hellénistique des discours contre les envenimements dus à des morsures d’animaux fut poursuivie par les empereurs romains.

Andromaque, l’archiatre de Néron, dédia à cet empereur poète une recette de thériaque en vers, où il dénomme sa préparation Galènè, un terme de navigation qui désigne le calme revenu après la tempête. Ce poème de style obscur fut mis en prose par Andromaque le Jeune, le fils du précédent, mais aussi réécrit en vers dans une langue plus accessible par Damocrate, archiatre sous Néron et Vespasien. La recette d’Andromaque fut encore remaniée par Xénocrate, puis par Criton, l’archiatre de Trajan, ou Magnos de Crète et Démétrios, deux archiatres de Marc Aurèle. L’auteur anonyme de la Thériaque à Pison, qui fait état de ces différentes évolutions de la recette d’Andromaque (c. XII), exerçait à la cour de Septime Sévère entre 198 et 211. Et il explique qu’après un bref abandon de la thériaque sous le règne de Commode, cette tradition avait repris à la cour et qu’elle était aussi en vogue dans l’aristocratie impériale, d’où le livre offert à Pison dans lequel il divulgue les secrets de cet antidote réservés aux rois et aux empereurs.

Cet auteur, qui a dû côtoyer et connaître Galien dans les antichambres du palais, ne le cite pourtant jamais. Il est toutefois précieux de pouvoir lire la prose médicale de ce collègue anonyme pour mieux apprécier la position de Galien dans le paysage doxographique médical ou pour dessiner des tendances communes à ces deux médecins de la cour impériale au tournant du IIIe siècle. Les deux archiatres ont les mêmes bêtes noires. L’auteur anonyme s’en prend aux médecins méthodiques (c. XVI), tout comme à Asclépiade et aux atomistes de tout bord (c. XI). Comme Galien, il ne rejette pas l’expérience, mais il critique volontiers les empiriques (c. IIIA et X) pour se ranger du côté de la secte logique (c. XVI). Comme Galien, il insiste sur la recherche des causes et estime que l’on peut inférer à partir de ce qui est visible à l’extérieur du corps le fonctionnement invisible et caché de son intérieur. L’auteur anonyme partage la même foi en la théorie humorale que Galien. Il reconnaît une même faculté attractive à certains médicaments cholagogues ou hydragogues capables d’attirer et d’expulser certaines humeurs (c. IIIB). Et il disserte longuement sur la notion de mélange ou mixtion pour expliquer la vertu unique du médicament pluricomposé qu’est la thériaque. Comme Galien, il cite fréquemment Hippocrate et rappelle les grands préceptes de la médecine hippocratique : le traitement doit être adapté à chaque patient en fonction de la saison, du lieu ou de l’âge (c. XVII).

Un dernier point commun que je voudrais souligner est un aspect de la médecine logique pratiquée par ces deux contemporains. Au c. X, l’auteur de la Thériaque à Pison se réfère au raisonnement pour montrer le caractère paradoxal de certaines substances toxiques qui peuvent être à la fois poison et remède ou encore de l’action inattendue de certaines substances animales contre la morsure de ces mêmes animaux. Galien construit lui aussi ses théories logiques sur les qualités et les facultés des aliments ou des simples sur cette notion de paradoxon. Pour percer les qualités, les facultés ou le mélange humoral du vivant, il faut dépasser l’expérience sensible et accepter que certaines substances paraissent à première vue telles ou telles, alors qu’elles ont en réalité une faculté contraire.3 Toutes ces convergences entre les deux archiatres estompent la singularité ou l’originalité de Galien.4 On peut penser que cet auteur anonyme fut l’un de ses disciples et qu’il a subi l’influence de sa doctrine ou alors que les deux auteurs illustrent une même forme de pensée médicale qui avait gagné les faveurs de la cour impériale.

Par rapport à Galien qui défend une conception mathématique et géométrique de la médecine, notre auteur semble toutefois plus littéraire par son style comme par son recours au plaisant de l’anecdote. Il y a là autant de raisons de découvrir ce texte truculent dans l’édition et dans la traduction de V. Boudon-Millot : on y apprend du nouveau sur la mort de Cléopâtre, on y voit Hippocrate chasser une épidémie de peste venue d’Éthiopie en faisant brûler des couronnes et des fleurs odorantes. On y découvre la ruse de guerre d’Hannibal qui lança des jarres de serpents et d’autres bêtes venimeuses sur l’armée d’Eumène II de Pergame, un épisode parfois qualifié de « première guerre biologique ». On s’étonne à la lecture de mirabilia naturalistes, comme le récit de l’ourse qui donne forme à son nouveau-né en le léchant, ou bien en lisant une méthode de callipédie qui indique comment faire de beaux enfants avec un mari laid et difforme.


Notes:


1.   R. Leigh, On Theriac to Piso, Leiden, Brill, 2016.
2.   R. Leigh n’a pas déchiffré correctement le plus ancien manuscrit (Laurentianus 74, 5) comme l’indique l’éditrice aux p. CCXXIX-CCXXXI. De plus, l’édition de Leigh n’est pas fondée sur tous les témoins grecs conservés.
3.   Voir par exemple Galien, Facultés naturelles, II, 9 (II, 129K) et Art médical, 28, 7 (éd. Boudon, p. 362).
4.   Le c. XV sur les maladies guéries par la thériaque présente des liens étroits avec un autre traité apocryphe du corpus galénique : le Médecin. Introduction édité par C. Petit dans le tome III du Galien de la C.U.F.

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