Bryn Mawr Classical Review

BMCR 2016.11.15 on the BMCR blog

Bryn Mawr Classical Review 2016.11.15

Jean-Christophe Courtil, Sapientia contemptrix doloris: le corps souffrant dans l'oeuvre philosophique de Sénèque. Collection Latomus, 351.   Bruxelles:  Éditions Latomus, 2015.  Pp. 620.  ISBN 9789042932814.  €90.00 (pb).  


Reviewed by Sophia Georgacopoulou, Université Nationale d’Athènes (sophiag262@yahoo.fr)

Ce très bel ouvrage marque un pas décisif dans l’étude de la notion de souffrance dans l’œuvre philosophique de Sénèque. Il s’agit en effet d’un travail de haute qualité sur un sujet difficile et de grand intérêt ; l’auteur propose une étude très fouillée qui remplit avec succès l’ambitieux pari d’examiner la douleur physique chez Sénèque en trois étapes, d’un point de vue contextuel (à savoir, socio-anthropologique, culturel, politique, littéraire et biographique), puis médical (en rapport avec les théories médicales) et enfin philosophique (déterminant le statut ontologique et axiologique du corps souffrant). Après une introduction générale (p. 8-19), l’ouvrage est constitué de trois parties qui suivent ces trois axes de recherche.

La première partie (p. 20-146), intitulée « Le motif du corps souffrant dans l’œuvre philosophique de Sénèque : les raisons d’une omniprésence », comporte un chapitre sur la terminologie et la typologie des 103 occurrences concernant le dolor physique et quatre chapitres qui permettent d’appréhender les sources possibles de l’intérêt du philosophe pour les souffrances corporelles. C’est le chapitre IV, portant sur l’influence de la tradition déclamatoire (p. 69-76) et particulièrement sur l’analyse des procédés rhétoriques dans les descriptions du corps souffrant (p. 76-126), qui démontre de façon lumineuse l’efficacité évocatrice du motif et sa dimension édifiante que Sénèque tâche de mettre en valeur.

La deuxième partie (p. 147-348), qui étudie la dimension médicale des représentations de la douleur, s’appuie sur une réévaluation des connaissances médicales de Sénèque qui, dans la Lettre 95, range l’ars medica dans la même catégorie que la philosophie, celle des artes liberales : J.-Chr. Courtil conteste le courant des spécialistes qui parlent d’un Sénèque « pseudo-savant » et observe que le philosophe s’intéresse en plus à l’histoire de la médecine, notamment dans les §15-29 de la Lettre 95. Puis, l’auteur confronte la conception moralisatrice de l’évolution de la médecine selon Sénèque avec la conception hippocratique, ainsi qu’avec celles de Celse, de Scribonius Largus et de Pline l’Ancien. Quant au langage technique, spécifiquement médical, qui qualifie le corps souffrant dans l’œuvre philosophique de Sénèque, il est traité dans le chapitre II de façon précise et exhaustive (p. 163-258). J.-Chr. Courtil montre que le philosophe, au contraire de la terminologie unique des textes médicaux, « multiplie les appellations synonymiques, monolexèmes, locutions, périphrases, tantôt à valeur scientifique, tantôt subjective et impressive, afin de présenter le mal de la manière la plus développée et la plus claire possible » (p. 257). Enfin, l’auteur met en valeur, par des exemples précis, la lecture directe des traités médicaux sur lesquels Sénèque se repose pour décrire les affections physiques, soit leur symptomologie, soit leur thérapeutique : on remarque en particulier grâce à cette étude l’influence d’Hippocrate (p. 339- 342), d’Asclépiade et de Celse (p. 342-347). Ce travail nosographique constitue l’apport spécifique du présent livre et comble une lacune fondamentale dans l’étude du dolor dans l’œuvre philosophique de Sénèque, comme le montre aussi l’Annexe IV qui offre une comparaison minutieuse entre la terminologie médicale utilisée chez Sénèque et celle d’auteurs médicaux contemporains, Celse et Scribonius Largus (p. 504-559).

La troisième partie (p. 349-487) aborde la douleur physique chez Sénèque sur un plan dialectique, voire théorique et logique, ainsi que sur un plan existentiel, voire pratique. Selon la première perspective, Sénèque est en accord avec la tradition vétéro-stoïcienne. En revanche, selon la deuxième perspective, le philosophe s’éloigne de la rigueur orthodoxe du Portique et adopte l’éthique médio-stoïcienne qui s’adresse au proficiens ; l’influence de Posidonius est notable pour conforter la vision réaliste de la douleur physique et son rejet instinctif. La critique de Cicéron contre la doctrine stoïcienne, qui prônait l’insensibilité du sage et n’enseignait pas l’endurance des souffrances, a influencé Sénèque pour le pousser à revaloriser le statut du corps et de ses altérations et adopter une démarche philosophique active et efficace dans la lutte contre la douleur. De plus, « Sénèque, dans la lignée de l’ascèse cynique, met l’accent sur le caractère pratique de la résistance à la douleur physique en valorisant la consuetudo et l’exercitatio, qui permettent, à travers la durée, l’endurcissement du corps et de l’âme » (p. 443). La plus grande attention est portée à la signification morale de la souffrance qui est « l’épreuve et la preuve décisive de l’accès à la vertu » (p. 490). Voilà pourquoi J.-Chr. Courtil parle d’une « sagesse du corps » chez Sénèque et souligne avec justesse que sous l’Empire, en l’absence de liberté politique, la maîtrise du corps souffrant peut garantir l’intériorisation de la liberté pour l’homme vertueux.

Le livre comporte cinq annexes très utiles : I. Les « portraits de Sénèque » ; II. Liste des modes opératoires de la torture évoqués dans l’œuvre philosophique de Sénèque ; III. Liste des lésions traumatologiques non liées à la torture ; IV. Comparaison de la terminologie médicale chez Sénèque, Celse et Scribonius Largus ; V. Occurrences du terme dolor et phases du processus douloureux. Dotée également d’une riche bibliographie et de trois index (auteurs anciens, notions et termes médicaux sénéquéens), cette étude approfondie a le mérite d’être éclairée par plus de trois mille notes ; il s’agit d’un instrument de travail précieux pour les chercheurs, tant littéraires que philosophes, qui auront par exemple pour ambition de prolonger ce gros travail dans les tragédies de Sénèque.1


Notes:


1.   Voir p. ex. l’article récent d’E. Malaspina, « Dolor in Seneca: dai presupposti teoretici alle pratiche consolatorie ed alle passioni in scena », Antiquorum Philosophia, 9, 2015, 41-54.

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