Bryn Mawr Classical Review

BMCR 2016.11.11 on the BMCR blog

Bryn Mawr Classical Review 2016.11.11

Lesley Dean-Jones, Ralph M. Rosen (ed.), Ancient Concepts of the Hippocratic: Papers Presented at the XIIIth International Hippocrates Colloquium, Austin, Texas, August 2008. Studies in ancient medicine, 46.   Leiden; Boston:  Brill, 2016.  Pp. vii, 474.  ISBN 9789004307018.  $194.00.  


Reviewed by Frédéric Le Blay, Université de Nantes (frederic.le-blay@univ-nantes.fr)

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[The Table of Contents is listed below.]

La collection Studies in Ancient Medicine accueille depuis plusieurs années les actes des sessions successives du Congrès Hippocratique International, lancé pour la première fois en 1972. L’intérêt d’une telle entreprise éditoriale suivie est double : l’ensemble, plutôt conséquent, constitue désormais une somme érudite qui témoigne à la fois de la richesse du domaine et du renouveau que les études hippocratiques ont connu au cours des deux dernières décennies – on pourra plus globalement parler du regain d’intérêt à l’égard des textes médicaux de l’Antiquité ; la récurrence de cette publication contribue à créer et à renforcer une véritable communauté scientifique qui, par l’intermédiaire de telles publications, construit sur le long terme un savoir partagé et vivant.

Le volume, riche de vingt contributions, est organisé en quatre parties : Formation of the Hippocratic Corpus, Hippocratic Concepts, Hippocratic Topics in Cultural Contexts, Galen’s Hippocratism.

L’introduction de L. Dean-Jones rappelle que l’enjeu central de ces études est d’essayer de cerner ce qui fait l’hippocratisme d’une partie des textes transmis par le savoir médical des anciens grecs. Nous concentrerons notre lecture sur la première partie, dont l’ambition est de relancer une question qui la philologie n’a de cesse d’affronter.

Il s’agit en effet de tenter de répondre à la question posée par Ph. Van der Eijk au commencement de ce collectif : comment expliquer que d’autres textes, qui paraissent partager les mêmes contenus, ne furent pas regroupés au sein de la Collection hippocratique, une entreprise de collecte qui remonte à l’Antiquité elle-même ? L’enjeu est de taille puisqu’il relance la question hippocratique portant sur l’authenticité la pertinence de cette autorité revendiquée, qui a pu se heurter au scepticisme le plus radical. L’étude met en parallèle la tradition relative à la transmission de cette collection avec les processus complexes de canonisation qui caractérisent la transmission des grandes sommes antiques (Platon, Aristote, Galien, etc.). Van der Eijk constate avec pertinence que ladite Collection hippocratique pourrait, selon la posture adoptée à son égard, être envisagée dans les mêmes termes que ce que la tradition désignait comme la philosophie présocratique, un ensemble qui n’en est pas un. On sera très reconnaissant à l’auteur d’avoir redonné la liste de tous les écrits médicaux, connus mais non conservés pour la plupart, contemporains des écrits considérés comme hippocratiques. Elle donne la mesure de la richesse d’une pratique confrontée au très réducteur processus de canonisation. De ce point de vue, la démonstration de van der Eijk peut servir d’illustration parfaite à tout tableau du processus de tri et de sélection des œuvres mis en application par les lettrés antiques et leurs émules.

Ann Ellis Hanson montre à quel point la Collection hippocratique connut une inflation dès l’Antiquité, d’où la nécessité précoce d’établir classements, glossaires et commentaires. Les Aphorismes constituent un exemple remarquable en tant qu’ils suscitèrent le plus grand nombre de commentaires mais également le texte le plus recopié, si l’on en croit le témoignage des papyrus et parchemins antiques conservés. Galien en particulier est un témoin de cette fortune, son zèle dans la rédaction de commentaires destinés à faire date ayant à voir avec la multiplication des interprétations et des lectures.

Paul Demont démontre toutefois que, dans la perspective qui est celle de Platon, la médecine présente l’image d’une technê unifiée, contrairement à la vision rétrospective que nous en avons mais conformément à la conception qui veut qu’il n’y ait qu’une technê et une seule, dont le spécialiste est le seul véritable connaisseur et dont le savoir s’impose au profane. Le philosophe paraît de plus avoir une idée bien précise de ce qui distingue la pratique grecque d’autres traditions telles que celle des médecins thraces de Zalmoxis ou des médecins égyptiens, doublée d’une lecture historique opposant médecine de la cité actuelle et art de soigner des temps héroïques. Cette conception unifiée proposée par Platon, compatible avec les textes de la Collection hippocratique que nous connaissons, a pu contribuer très tôt à une définition normative comme « hippocratique » d’un corpus de traités variés qu’on aurait jugés de qualité et dignes de confiance. Il est possible que ce soit cette contribution du tableau platonicien, qui fait d’Hippocrate le représentant par excellence de l’art, qui, par son influence sur les milieux lettrés, se soit prolongée dans les siècles suivants.

Plusieurs études suivent, portant sur des aspects plus particuliers ou des traités liés à la Collection.

Pilar Pérez Cañizares pose la question de l’insertion du traité des Affections au sein de cet ensemble. Elle rappelle en introduction que l’activité critique et érudite consacrée à la Collection fut intense entre Érotien et Galien, en mentionnant les éditions produites par Dioscoride et Artémidore Capito sous le règne d’Hadrien. La particularité du Glossaire établi par Galien est de prendre en compte tous les traités attribués à Hippocrate en son temps et non seulement ceux qu’il considère comme authentiques. Les incohérences internes au traité des Affections, sur la théorie des humeurs notamment, ne facilitent pas l’approche de ce texte, que Galien considère comme indique d’Hippocrate, au même titre que Prorrhétique 2. Un tel jugement explique en grande partie la négligence de la tradition critique à l’égard de ces deux écrits.

Susan Prince s’intéresse à une controverse dont la lecture de l’Anonymus Londiniensis conserve le témoignage, opposant partisans d’une conception plurielle du corps (qui aboutira à la théorie des quatre humeurs) et partisans d’une définition moniste (constitution reposant sur un unique substrat matériel), la seconde privilégiée en milieu péripatéticien. Le traité Nature de l’homme paraît se situer au cœur de ce débat, alors que le traité des Vents penche davantage vers le monisme. La reconnaissance de telles oppositions doctrinales peut contribuer à mieux définir les contours de la Collection.

L’approche méthodologique mise en œuvre par Eric Nelson dépasse la seule question hippocratique et repose en termes clairs pertinents, avec beaucoup de clarté didactique, la question épineuse du rapport entre texte(s) et auteur(s) dans l’Antiquité et de l’ensemble des acteurs qui peuvent contribuer à l’émergence d’un canon. Nelson insiste en particulier sur le rôle joué par les discours dominants d’une époque donnée, qui peuvent contribuer à façonner les corpus, chaque génération de critiques s’efforçant de trouver dans la tradition textuelle une réponse à ses propres interrogations ou besoins. La notion même d’auteur est de fait postérieure à l’émergence de riches corpus dont l’anonymat des constituants fut longtemps la règle.

Les études qui suivent, regroupées dans une deuxième partie abordant les concepts, croisent enueux épistémologiques (Joel E. Mann, Ralph M. Rosen) et perspectives thématiques (Roberto Lo Presti, Jacques Jouanna, Maithe Hulskamp). La contribution d’Elizabeth Craik analyse le traité Sur les glandes, dont l’attribution a été longtemps débattue, en lien avec les autres textes de la Collection ; elle pouvait de ce fait relever de la première partie du recueil. Mais il faut reconnaître la difficulté qu’il y a à organiser et regrouper les travaux au sein d’un collectif. La troisième partie met en œuvre une approche comparatiste, en faisant dialoguer les textes de la Collection avec d’autres auteurs ou corpus. Avec la quatrième partie, il s’agit de compléter un dossier déjà bien fourni, celui de l’hippocratisme constitué en un corps doctrinal par l’entremise de son émule Galien de Pergame et de ses abondants commentaires. La contribution de Robert Alessi mérite une attention particulière car elle présente quelques extraits de la version arabe du commentaire au livre II des Épidémies, à partir de l’édition encore inédite de Bink Hallum et Uwe Vagelpohl en préparation pour le Corpus Medicorum Graecorum, vocalisés et traduits par Alessi lui-même.

Table des matières

Introduction : Identifying the Hippocratic, Lesley Dean-Jones, p. 1-14.
Part 1 : Formation of the Hippocratic Corpus.
On ‘Hippocratic’ and ‘Non-Hippocratic’ Medical Wrintings, Philip van der Eijk, p. 17-47.
The Hippocratic Aphorisms in Ptolemaic and Roman Times, Ann Ellis Hanson, p. 48-60.
Remarques sur le tableau de la médecine et d’Hippocrate chez Platon, Paul Demont, p. 61-82.
The Treatise Affections in the Context of the Hippocratic Corpus, Pilar Pérez Cañizares, p. 83-98.
The Peripatetic Hippocrates and Other Monists in the Anonymus Londiniensis, Susan Prince, p. 99-116.
Tracking the Hippocratic Woozle : Pseudepigrapha and the Formation of the Corpus, Eric Nelson, p. 117-140.
Part 2 : Hippocratic Concepts.
Is There a ‘Hippocratic’ Response to the Attack on Medicine ?, Joel E. Mann, p. 143-162.
Perceiving the Coherence of the Perceiving Body : Is There Such a Thing as a ‘Hippocratic’ View on Sense Perception and Cognition ?, Roberto Lo Presti, p. 163-194.
[Hippocrates] On Glands, Elizabeth Craik, p. 195-208.
Regimen in the Hippocratic Corpus : Diaita and Its Problems, Jacques Jouanna, p. 209-241.
Toward a Hippocratic Anthropology : On Ancient Medicine and the Origins of Humans, Ralph M. Rosen, p. 242-257.
On Regimen and the Question of Medical Dreams in the Hippocratic Corpus, Maithe Hulskamp, p. 258-270.
Part 3 : Hippocratic Topics in Cultural Contexts.
Teeth in the Hippocratic Corpus, Patrick Macfarlane, p. 273-291.
Hippocratic and Aristophanic Recipes : A Comparative Study, Laurence Totelin, p. 292-307.
Hippocratic and Non-Hippocratic Approaches to Lovesickness, Leanne McNamara, p. 308-327.
Part 4 : Galen’s Hippocratism.
‘According to both Hippocrates and the Truth’ : Hippocrates as Witness to the Truth, from Apollonius of Citium to Galen, Amneris Roselli, p. 331-344.
Bodily Features in the Corpus Hippocraticum : On the Classification of Individuals into Groups, Robert Alessi, p. 345-377.
Ce qu’ ‘hippocratique’ veut dire : la réponse de Galien, Véronique Boudon-Millot, p. 378-398.
Author, Argument and Exegesis : A Rhetorical Analysis of Galen’s In Hippocratis de natura hominis commentaria tria, Todd Curtis, p. 399-420.
Galen on Hippocratic Physics, R. J. Hankinson, p. 421-444.
General Index, p. 445-454.
Index Locorum, p. 455-474.
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