Bryn Mawr Classical Review

BMCR 2014.07.53 on the BMCR blog

Bryn Mawr Classical Review 2014.07.53

Joseph Geiger, Hellenism in the East: Studies on Greek Intellectuals in Palestine. Historia Einzelschriften 229.   Stuttgart:  Franz Steiner Verlag, 2014.  Pp. 177.  ISBN 9783515106177.  €49.00.  


Reviewed by Bruno Rochette, Université de Liège​ (bruno.rochette@ulg.ac.be)

Depuis l’époque hellénistique jusqu’à la période byzantine, la Palestine fut une terre fertile en intellectuels grecs, poètes, prosateurs et philosophes – depuis le philosophe cynique Ménippe, le poète Méléagre et le penseur épicurien Philodème, tous les trois de Gadara, jusqu’à Marinos de Naplouse, le dernier scholarque de l’école néoplatonicienne d’Athènes, et Procope de Césarée, l’historien du temps de Justinien. Il faut reconnaître que ces auteurs n’ont pas reçu l’attention qu’ils méritaient. Le même constat vaut pour les intellectuels issus d’Ascalon, à l’exception du philosophe Antiochos, qui fut le maître de Varron et de Cicéron, et du mathématicien Eutocios, auteur de commentaires sur certains écrits d’Archimède et sur les Sections coniques d’Apollonios de Pergé. Si l’on met à part l’École de Gaza aux Ve et VIe s.,1 personne n’a jamais tenté de replacer ces intellectuels grecs de Palestine dans leur environnement, ni d’analyser leur contribution à la vie culturelle grecque des habitants de cette région. De surcroît, si le milieu intellectuel de certains grands centres, comme Antioche, Alexandrie ou Athènes à l’époque romaine, a fait l’objet d’une grande attention, il en va tout autrement pour des villes secondaires. Or, une telle approche pourrait éclairer sous un autre angle notre image de l’hellénisme, que nous percevons principalement à travers la situation dans les grands centres. Une question découle de ce constat : la civilisation dans une région bien définie avec certaines caractéristiques propres avait-elle un caractère distinctif ou bien cette section du monde grec était-elle une partie de ce dernier sans aucun signe particulier qui puisse la distinguer de l’ensemble ?

L’ouvrage tente d’apporter des éléments de réponse à cette problématique. Il est divisé en trois parties, dont certaines comportent des recherches déjà publiées.2 La première est une prosopographie des intellectuels grecs en Palestine. La deuxième est consacrée aux intellectuels grecs originaires d’Ascalon. La troisième étudie la diffusion de la littérature latine en Palestine.

La prosopographie répertorie, par ordre alphabétique, tous les intellectuels originaires de Palestine (y compris Gadara3), c’est-à-dire non seulement les auteurs et les rhéteurs, mais aussi les pepaideumenoi. Les personnages sur lesquels on peut trouver ailleurs des informations sans difficulté (Méléagre, Philodème, les deux Procope…) sont signalés par un astérisque. En ce qui concerne les auteurs chrétiens, une distinction a été faite entre ceux qui ont écrit sur des sujets purement chrétiens, comme Eusèbe de Césarée, et ceux qui ont consacré une partie de leur œuvre à des sujets grecs et une autre à des sujets chrétiens, comme Procope de Gaza. Les premiers ont été exclus, les seconds ont été pris en considération pour la partie païenne de leurs écrits. En outre, la liste retient les auteurs chrétiens dont l’œuvre ne concerne pas des sujets chrétiens. En revanche, les écrivains appartenant à la littérature judéo-hellénistique sont laissés de côté. L’appendice C répertorie certains Juifs (et des Samaritains) dont les sujets ne sont pas spécifiquement juifs.

On trouve dans cette prosopographie des rhéteurs (Apsinès de Gadara…), des philosophes (Antiochos d’Ascalon…), des orateurs (Choricios de Gaza…), des grammairiens (Hiérios de Gaza…), Eutrope, l’auteur du Breviarium, et son traducteur Paeanios, le chronographe Iulius Africanus de Jérusalem, Marinos de Naplouse, philosophe et mathématicien, le poète Méléagre, qui est à l’origine de la Couronne, Philodème, le philosophe épicurien de Gadara, les deux Procope, Théodore de Gadara, le maître de Tibère, Zacharias de Gaza, frère de Procope... Plus inattendue est la présence de Priscien, le grammairien qui enseigna le latin à Constantinople. Contrairement à l’opinio communis, qui fait venir ce personnage de Césarée de Maurétanie, J. Geiger voit en lui un citoyen de Césarée de Palestine.4 En réalité, l’origine de Priscien est une vexata quaestio depuis le Moyen Âge. Il faut bien avouer qu’il est fort difficile de trancher. Personnellement, même si je suis partisan de la thèse d’une diffusion plus large du latin en Orient que ce qui est généralement admis, comme le soutient aussi J. Geiger, il me paraît difficile d’envisager qu’un grammairien issu d’une ville hellénophone ait pu parvenir à un degré de maîtrise de la langue latine tel que celui atteint par Priscien, auteur d’une ars qui sera considérée comme la grammaire latine par excellence durant tout le Moyen Âge.

La prosopographie est complétée par cinq appendices : (A) les visiteurs (par ordre chronologique), (B) le cercle d’Hérode, (C) Juifs et Samaritains, (D) les intellectuels de Pétra, (E) les inscriptions en vers de Palestine.

La deuxième partie porte sur les intellectuels grecs issus d’Ascalon. Parmi les villes de Palestine, Ascalon se singularise par l’importance de la documentation qu’elle offre, depuis la fin de la République jusqu’à la veille de la conquête arabe. La seule autre ville de Palestine sur laquelle nous sommes aussi bien renseignés est Gadara. Les intellectuels de Césarée n’apparaîtront dans les témoignages qu’à une date relativement tardive, lorsque la ville devint le centre d’intérêt pour diverses raisons, notamment la présence d’une bibliothèque importante. À Gaza, l’épanouissement de la culture hellénique fut le fait de deux ou trois générations seulement au cours des Ve et VIe s. Ascalon est aussi remarquable pour une autre raison. C’est la seule ville de Palestine occidentale, à l’exception d’Acre, qui ne fut jamais soumise à l’autorité juive dans l’Antiquité.

Après un chapitre introductif, qui présente le cadre général, le chapitre 2 offre deux témoignages anciens sur la vie intellectuelle à Ascalon, à savoir des inscriptions trouvées en Grèce. Le premier est un monument découvert au Céramique à Athènes à la fin du XIXe s. (IG II 2836 ; IG II2 8388 [cf. Hesperia 74, 2005, 427-449]) qui commémore la mort d’un ŠM[.]/Ἀντίπατρος. Il daterait des IVe-IIIe s. av. J.-C. et se compose de trois parties : une épitaphe bilingue grec-phénicien, un relief sculpté et une épigramme grecque de six lignes. Le second témoignage consiste en un dossier d’inscriptions de Délos célébrant un certain Philostrate d’Ascalon, banquier dans l’île.

Le chapitre 3 concerne la période florissante de la culture hellénique à Ascalon entre la fin du IIe s. av. J.-C. et le Ier s. apr. J.-C. Stéphane de Byzance, sous l’entrée Ascalon (A 476 Billerbeck), répertorie huit personnalités représentant les trois principales branches du savoir, philosophie, grammaire et histoire : les philosophes Antiochus, Sosus, Antibius et Eubius, les grammairiens Ptolémée et Dorothée et les historiens Apollonius et Artémidore.

Le chapitre 4 porte sur Euenus d’Ascalon. Onze épigrammes, neuf appartenant à l’Anthologie Palatine et deux à l’Anthologie de Planude, sont attribuées à différents Eueni (d’Ascalon, de Sicile, d’Athènes). Un certain nombre de ces épigrammes (peut-être toutes) peuvent avoir pour auteur un seul et même Euenus, un poète d’Ascalon et peut-être un grammaticus qui émigra vers Athènes.

Le chapitre 5 traite de la fin de l’Antiquité, qui présente une image différente. Pour la période qui va de la moitié du Ier s. apr. J.-C. jusqu’au IVe s., nous n’avons pas de noms de personnes qui peuvent rentrer dans le cadre de l’étude. Nous ne disposons que de quelques renseignements sur des intellectuels, parvenus jusqu’à nous par hasard. Telle est l’histoire que l’on lit dans la Souda (E 3770 Adler) relative au soldat thrace, Eutocius, qui arrive à Ascalon où il est reçu par un certain Craterus, un notable de la cité. Un autre témoignage vient du mythographe Fulgence, qui mentionne des écrivains d’Ascalon qui ont écrit sur les rêves (Antiphon, Filocorus, Artémon et Sérapion). D’autres sources permettent d’identifier deux rhéteurs qui ont écrit des commentaires sur les orateurs attiques, un mathématicien, qui s’occupa aussi d’astronomie ainsi que de philosophie aristotélicienne et peut-être d’autres branches du savoir, ainsi qu’un architecte, Julien d’Ascalon.

Le chapitre 6 est précisément consacré à Julien d’Ascalon, bien connu des spécialistes de métrologie. Un passage en revue de la tradition manuscrite et l’assimilation de l’architecte Julien d’Ascalon avec l’architecte Julien mentionné dans une lettre d’Énée de Gaza éclairent la personne et l’époque de Julien d’Ascalon ainsi que le contenu de ses écrits, qui comportent une table métrologique et des chapitres sur les lois de la construction et les habitudes de Palestine.

Le chapitre 7 évoque deux lieux saints à Ascalon : Asclepius ΛΕΟΝΤΟΥΧΟΣ (7a) et le Tsrif d’Ascalon (7b). (7a) Marinos de Naplouse, dans son Proclus ou Sur le bonheur (19), dit que son héros néoplatonicien a célébré dans des hymnes non seulement les dieux des Grecs, mais aussi « Marnas de Gaza, Asclépios λεοντοῦχος » et un nombre d’autres divinités locales. L’épithète est un hapax legomenon qui, d’après LSJ, signifierait « qui porte un lion », ce qui paraît étrange en parlant d’Asclépios, puisque l’animal le plus souvent associé à ce dieu est un serpent. En réalité, λέων peut désigner une sorte de serpent, comme l’indique le LSJ. Le Supplement au LSJ ajoute une référence à Julius Africanus, originaire d’Aelia Capitolina (Jérusalem). Il vécut donc non loin d’Ascalon. Il mentionne le λέων parmi un ensemble de serpents et ajoute une information sur sa présence en Syrie. (7b) Le Tsrif d’Ascalon est un des cinq lieux d’idolâtrie mentionnés par la Talmud babylonien.

Un appendice est consacré à l’héritage culturel latin et à la datation de Marianos d’Éleuthéropolis, un poète byzantin contemporain de l’empereur Anastase (491-518) qui composa des paraphrases en iambes d’œuvres d’auteurs hellénistiques comme Théocrite, Apollonios de Rhodes, Callimaque, Aratos et Nicandre. D’après la Souda (M 194 Adler), il serait le descendant d’une famille romaine de sénateurs, émigré à Éleuthéropolis en Palestine avec son père. On a abandonné aujourd’hui l’identification avec Marianos le Scholastique, l’un des auteurs d’épigrammes du cycle d’Agathias.

La troisième partie concerne la diffusion de la littérature latine en Palestine, sujet que l’auteur a déjà abordé antérieurement. 5 On sait que le latin était diffusé dans les provinces orientales de l’Empire comme langue de l’armée et de l’administration. En Palestine, comme dans le reste de l’Orient, le latin a représenté une réalité plus importante qu’on ne le pense généralement. Parmi les papyrus trouvés à Masada, on lit un vers de Virgile et une partie d’hexamètre d’un poète inconnu. Les fils d’Hérode furent éduqués à Rome, peut-être dans la maison de l’historien Asinius Pollion. Des inscriptions en latin (ou bilingues) étaient répandues en Palestine. On peut rappeler l’inscription trilingue (latin, grec, araméen) de la croix de Jésus de Nazareth. L’établissement de colonies romaines a favorisé la diffusion du latin. La langue de Rome était étudiée par des habitants de certaines villes comme Gaza, Césarée, Ascalon en vue d’entreprendre des études de droit dans la grande école de Beyrouth. Le témoignage de Libanios, qui résidait à Antioche, peut valoir aussi pour les cités grecques de Palestine. Nous connaissons bien le cursus de Grégoire le Thaumaturge (210/213-270/275), évêque de Néocésarée du Pont et disciple d’Origène. Dans son Remerciement à Origène, qu’il prononça probablement en 238, au moment où il quitte Césarée, il évoque son départ pour la prestigieuse école de droit de Beyrouth, « cité assez romaine ». Grégoire fait aussi allusion à la formation qu’il a reçue préalablement dans sa ville natale, où l’un de ses maîtres était de toute évidence chargé de lui enseigner le latin. À Nessana, ont été découverts des papyrus de l’Énéide de Virgile, dont certains avec traduction grecque. Le christianisme ne fut pas sans conséquence sur l’utilisation du latin en Terre Sainte : Jérôme, Rufin, la pèlerine espagnole Égérie, Sophronius, traducteur mentionné dans la Vie d’Hilarion de Jérôme. La littérature latine était diffusée en Palestine, comme le prouvent les traductions d’œuvres latines qui y ont été faites et la présence de trois écrivains latins d’importance : Commodien, qui serait de Gaza (la localisation de cet auteur dans l’espace et dans le temps est toutefois une des plus grandes énigmes de l’Antiquité), païen converti au christianisme, auteur d’un Carmen apologeticum et d’Instructiones, Eutrope, qui écrit, à la demande de l’empereur Valens, un abrégé de l’histoire romaine, de Romulus jusqu’à la mort de Jovien en 364, et l’auteur anonyme de l’Expositio totius mundi et gentium. On pourrait ajouter Priscien et, non sans des hésitations, Marianos d’Éleuthéropolis.

L’ouvrage rassemble incontestablement une grande quantité de données fort intéressantes et pourra rendre des services. On a toutefois un peu de mal à saisir la cohérence des trois parties formant cet ensemble. Quel lien peut-on établir entre la prosopographie (partie I), la longue série de chapitres centrés sur Ascalon (dont certains portent sur des points très précis) formant la deuxième partie et la problématique de la diffusion du latin en Palestine traitée dans la troisième section ? L’absence de conclusion est du reste révélatrice du fait que le livre est plus une juxtaposition de données qu’une réflexion d’ensemble sur la vie intellectuelle grecque en Palestine. La question très intéressante de la spécificité ou non de la Palestine comme province du monde grec ne reçoit pas vraiment de réponse ou plutôt cette réponse (négative) est donnée a priori dès l’introduction (p. 9) comme si elle allait de soi. La même question a été posée pour l’Égypte. Une comparaison entre ces deux provinces aurait pu être éclairante. En outre, le choix qui consiste à laisser de côté les auteurs chrétiens et juifs pour ne retenir que les intellectuels païens paraît difficile à justifier. Une telle dichotomie est artificielle. Les intellectuels chrétiens ne viennent pas d’un monde différent, n’ont pas reçu une éducation différente et s’intéressent à la grammaire, à la philosophie, à la rhétorique, aux sciences au même titre que les auteurs païens. ​


Notes:


1.   Sur l’École de Gaza, il faut à présent se reporter aux travaux d’E. Amato et de son équipe.
2.   Partie 2, chap. 4 = SCI 11, 1991/1992, 114-122 ; Partie 2, chap. 6 = JHS 112, 1992, 31-43 ; Partie 2, chap. 7a = Mnemosyne 65, 2012, 315-318 ; Partie 2 appendice = SCI 28, 2009, 113-116.
3.   Une carte aurait été utile.
4.   Les arguments à l’appui de cette thèse sont développés dans une étude antérieure : J. Geiger, Some Latin Authors from the Greek East, CQ 49, 1999, 606-610.
5.   J. Geiger, How much Latin in Greek Palestine ? , H. Rosén (ed.), Aspects of Latin. Papers from the Seventh International Colloquium on Latin Linguistics (Jerusalem, April 1993) , Innsbruck, 1996, 39-57. ​

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