Bryn Mawr Classical Review

BMCR 2014.07.51 on the BMCR blog

Bryn Mawr Classical Review 2014.07.51

Cyprian Broodbank, The Making of the Middle Sea: A History of the Mediterranean from the Beginning to the Emergence of the Classical World.   Oxford; New York:  Oxford University Press, 2013.  Pp. 672.  ISBN 9780199999781.  $49.95.  


Reviewed by Corinne Bonnet, Université de Toulouse Jean Jaurès (cbonnet@univ-tlse2.fr)

Disons-le d’emblée: voici un livre d’une portée exceptionnelle auquel tous les spécialistes de l’Antiquité devraient se frotter. Après The Corrupting Sea, et dans une perspective sensiblement différente, l’ouvrage monumental de Cyprian Broodbank apporte un éclairage d’ensemble et de multiples éclairages sectoriels (sur des périodes, sur des régions, sur des processus) extrêmement stimulants. En ces temps de spécialisation sans doute excessive, il faut assurément du courage, de l’ambition, beaucoup de connaissances et de clairvoyance pour embrasser du regard le bassin de la Méditerranée tout entier, de sa formation (géologique) au seuil de l’ère classique. Ce n’est pas par hybris que Cyprian Broodbank s’est emparé d’un sujet aussi vaste, mais guidé par la conviction que la Méditerranée est la « cabine de pilotage » de l’histoire ancienne. Considérant à la fois, dans le sillage de Braudel, le milieu et les hommes, la longue durée et les rythmes variés de sa respiration, il retrace les étapes de la construction d’un espace-monde, disposant consciemment d’une certaine identité et d’une certaine unité avant tout relationnelles. En d’autres termes, c’est l’émergence d’un monde, d’un microcosme méditerranéen, d’une Méditerranée partagée, par delà les spécificités, qui constitue le fil rouge de l’enquête.

Avant d’en illustrer les articulations et les enjeux, soulignons la qualité de l’édition, accompagnée de photos magnifiques (certaines en couleurs), de cartes, de dessins, de schémas. L’excellent appareil illustratif contribue à l’immersion du lecteur dans l’environnement méditerranéen, avec sa profondeur chronologique et sa variété culturelle. La matière proprement dite est répartie en 11 chapitres denses, mais d’une grande lisibilité ; le style est alerte d’un bout à l’autre de ce volumineux essai. Le chapitre premier (A barbarian history) ancre le propos dans le contexte historiographique, notamment par rapport à Braudel, d’une part, Horden et Purcell, de l’autre, dont l’auteur retient trois éléments majeurs : la fragmentation de la Méditerranée en micro-régions constamment redéfinies par le travail de l’homme ; l’incertitude environnementale qui induit des prises de risque ; enfin, la mobilité et la connectivité assurées par l’espace maritime central. L’auteur précise aussi la trame chronologique et surtout son ambition d’échapper à une vision excessivement gréco- ou romano-centrée de la Méditerranée. C’est donc bien une « histoire barbare » incluant tous les « autres » qui est proposée, sans hiérarchie ni point de vue (sinon celui des sources), une histoire polyglotte et polyphonique, qui intègre notamment l’Afrique du nord, the great lacuna de ces études selon l’auteur, et la frange méditerranéenne de l’Egypte, souvent laissée aux seuls égyptologues. Archéologue de formation, Cyprian Broodbank fait remarquablement parler l’immense documentation issue des innombrables fouilles en Méditerranée, mais il ne néglige nullement les sources écrites, qu’il cite et interprète avec prudence et sagacité. D’une manière générale, sa prose est extrêmement bien informée dans un nombre impressionnant de domaines, ce qui n’est pas le moindre mérite de cette entreprise titanesque. Précisons encore qu’il affiche, dès le premier chapitre, le souci de prendre en compte les données relatives au changement climatique et à son impact sur la vie du bassin méditerranéen, sans verser dans le déterminisme. De même il revendique la nécessité de ne pas couper l’étude du passé des données du présent, notamment des enjeux (géo)politiques, économiques et sociaux liés aux relations nord-sud en Méditerranée et à la globalisation contemporaine.

Le chapitre 2 (Provocative places) s’attache à décrire et à interpréter les paysages de mer et de terre, les relations entre centre(s) et périphérie(s), le climat, la comparaison entre d’autres configurations de middle seas, de laquelle ressort le degré élevé de complexité et d’interaction de « notre » mer intérieure. Ce chapitre sert aussi à retracer la naissance géologique du bassin et les effets écologiques de la tectonique des plaques en termes de biodiversité, ressources… sans négliger de souligner que, partout, les hommes ont laissé leur marque sur ce milieu et l’ont constamment remodelé.

C. Broodbank adopte ensuite un découpage chronologique. Il commence voici 1,8 millions d’années et examine, aux chapitres 3 (The speciating sea) et 4 (A cold coming we had of it), le peuplement de la Méditerranée, s’intéressant en particulier à l’homme de Néanderthal et à l’homo sapiens, dans leur expansion respective. Dans la longue durée de la préhistoire, il souligne les facteurs d’innovation et de rupture tant sur le plan environnemental que culturel. Des formes de mobilité existent dès cette époque, mais varient considérablement dans leur ampleur et leur impact d’une région à l’autre. A partir de 10 000 av. J.-C. émergent de « nouveaux mondes » (chapitre 5 : Brave new worlds). Chypre entre dans l’histoire et les activités maritimes gagnent en autonomie, tandis qu’au Levant la « révolution néolithique » engage des mutations cruciales pour l’avenir du microcosme méditerranéen. La néolithisation touche, de proche en proche, entre 7000 et 5500 av. J.-C., l’ensemble de la Méditerranée sans pour autant la structurer de manière unitaire. Le chapitre 6 (How it might have been) traite d’une période négligée, celle qui va de 5500 à 3500 av. J.-C., période d’éclosion de nouvelles communautés, notamment dans les milieux insulaires qui joueront désormais un rôle majeur dans les échanges. C’est aussi l’époque où émerge la métallurgie dont le poids ne cessera de croître localement et globalement. Le chapitre 7 (The devil and the deep blue sea) couvre la période allant jusqu’en 2200 av. J.-C., soit le long IIIe millénaire, avec son climat plus sec qui modèle l’environnement méditerranéen à peu de choses près tel que nous le connaissons. C’est aussi l’époque de l’émergence et la diffusion (par ondes d’émulation) des sociétés urbaines (the first superpowers) au Levant et en Egypte, avec tout ce que cela implique d’objets (par exemple : la voile), de techniques par exemple : l’écriture), de pratiques, de stratégies, de valeurs et de croyances qui irriguent peu à peu l’aire méditerranéenne. C’est une période qui voit les activités se spécialiser et les relations sociales se hiérarchiser, produisant de l’inégalité et des discours symboliques légitimant les pouvoirs en place. Petits et grands seigneurs inscrivent leur domination dans le territoire, dans le paysage, dans les usages, tandis que l’expansion des horizons du voyage est source de richesse et de distinction. Des réseaux se mettent en place, qui stimulent les innovations, en particulier au départ de la Méditerranée orientale, particulièrement rayonnante. La connectivité ainsi amorcée se renforce durant le Bronze Moyen et Récent, traités dans le chapitre 8 (Pomp and circumstance). Entre 2200 et 1300 av. J.-C., en effet, les données convergent de plus en plus et donnent à voir un monde « global » au sein duquel les unités régionales cohabitent, co- évoluent, interagissent de plus en plus. Les sociétés urbaines et palatiales se renforcent, se multiplient, produisant des biens, des échanges, des savoirs qui se croisent et s’influencent mutuellement, mais générant aussi tensions, violences et déséquilibres au sein des 15 millions environ d’humains qui peuplent l’aire méditerranéenne à cette époque. C. Broodbank a raison de se prémunir contre une lecture évolutionniste et « progressiste » de l’histoire, comme si connectivité rimait avec grandeur et bonheur. La multiplication des sources, archéologiques et écrites, permet de restituer un monde grouillant d’entreprises, d’expériences et d’expérimentations au sein duquel pourtant « a greater whole », un « theatre of interaction » se dégage avec force, qui demeure cependant en grande partie anarchique et a des effets encore limités sur les sociétés concernées. Il est impossible de rendre compte ici du détail des dossiers remarquablement traités par l’auteur : Avaris, Ugarit, Amarna, Uluburun, Marsa Matruh… Les données sont abondantes, précises, soigneusement interprétées ; les conclusions intermédiaires, toujours nuancées, la structure clairement marquée aident efficacement le lecteur face à la profusion d’informations mobilisées et d’analyses. La mobilité accrue, des hommes et des empires, l’enrichissement différencié des élites et des masses produisent des effets contrastés, y compris sur la structuration de l’espace et des paysages, qui débouchent, à la période suivante, sur de fortes turbulences.

Le chapitre 9 (From sea to shining sea) embrasse la période allant de 1300 à 800 av. J.-C. Désormais la métallurgie du fer se répand ; l’ubiquité de ses minerais rend caduque toute organisation centralisée. Qualifié d’antimonopolistic, le fer symbolise une époque à la recherche d’équilibre nouveaux au sein d’un espace méditerranéen caractérisé par des dynamiques à la fois centripètes et centrifuges. C’est le paradoxe de cette Méditerranée des réseaux, bien étudiée par Irad Malkin, qui, une fois métabolisées les mutations (ou catastrophes) des XIIIe et XIIe siècles, se reconstruit dans l’interdépendance maritime. Tel est le contexte évolutif qui donne naissance à la Méditerranée du Ier millénaire avec « the hugely dynamic, volatile and potentially destabilizing, power-diffusing cultural and economic practices that people living around and in it were able to promote ». C’est alors qu’entrent sur la scène les Phéniciens qui s’échappent du triangle formé par le Levant et Chypre pour remplir l’espace méditerranéen, stimulés par le vaste marché de l’empire assyrien. Le grand chaudron méditerranéen accueille leurs entreprises multidirectionnelles, ainsi que celles des Etrusques, des Grecs, bientôt des Carthaginois, ne laissant aucune région de côté, préparant ce qui deviendra un jour l’« empire méditerranéen ». Le chapitre 10 (The end of the beginning) s’arrête en 500 av. J.-C. et, telle la 8e symphonie inachevée de Schubert, amorce des mouvements, des développements dont le lecteur devine l’aboutissement. La Méditerranée a pris son envol ; la percolation des produits orientaux dans le bassin de l’Egée d’abord, jusqu’au détroit de Gibraltar ensuite trahit un monde de plus en plus globalisé. L’acquisition de l’alphabet et sa diffusion y contribuent, ainsi que les besoins des élites et le puissant processus des diasporas qui implantent sur le pourtour de la Méditerranée le modèle de la cité protégée par ses dieux tutélaires, mobiles eux aussi. Chaque cité, chaque communauté veille à définir son identité, tout en construisant des passerelles à l’adresse des « autres » ; entre le niveau collectif et le niveau individuel, les imbrications sont multiples, qui favorisent la multiplication des initiatives, l’effervescence des activités économiques. C’est le début d’un big bang qui fait littéralement exploser les frontières et dilate l’espace méditerranéen de l’Atlantique à l’Indus. La fluidité que Cyprian Broodbank observe dans les premiers siècles de l’Age du Fer cède cependant peu à peu la place à des cristallisations autour de pouvoirs hégémoniques : Athènes, la Perse, Carthage, Syracuse, bientôt Rome. Les appétits attisent les tensions et c’est depuis la rive de Salamine, tout en regardant en direction d’Uluburun ou de Marseille, sans rien perdre de la profondeur acquise au long du parcours, que l’auteur dresse un bilan provisoire dans le chapitre 11 (De profundis). Non, souligne-t-il judicieusement, toute cette histoire ne correspond pas à un flux unique et continu : toute lecture téléologique est vouée à l’échec. La Méditerranée est habitée, traversée de cycles, de fractures, de tensions, par delà la tendance générale à une montée en puissance et en connectivité. C. Broodbank revisite alors les trois éléments majeurs hérités de Horden-Purcell : micro-écologies, connectivité et incertitude. Il montre bien que le régime d’interdépendance a des intensités et des rythmes différents selon les régions, mais qu’il donne néanmoins naissance à un monde consciemment méditerranéen. « When the Persian king Xerxes, enthroned above the battle, looked down on the melee of metal, wood and humanity, he was staring unknowingly through the defeat of a day, and deep into the Mediterranean’s past ».

Telle est la dernière phrase d’un beau et grand livre, doté de bibliographie (où la littérature anglo-saxonne domine de manière sans doute excessive au regard de la qualité des travaux dans d’autres langues) et d’index (myopes s’abstenir !). Il arrive que l’auteur se laisse prendre dans le piège d’un certain déterminisme ou évolutionnisme, comme si, décidément, le siècle de Périclès devait marquer l’apogée de la Méditerranée aussi. Mais ce serait lui faire un mauvais procès que de mettre en avant ces quelques moments où la vigilance méthodologique faiblit. La lecture polyphonique de la Méditerranée que propose C. Broodbank est très enrichissante et convaincante ; elle échappe au mythe du « berceau de la civilisation » et analyse remarquablement la richesse et la complexité du pouvoir structurant de l’espace maritime tout au long de l’histoire. On terminera donc par des mots d’admiration face à un travail aussi ample que fin, ponctué d’analyses prudentes et pourtant audacieusement surplombantes. The making of the Middle Sea, après The Corrupting Sea, est un instrument de grande valeur pour penser l’histoire de la Méditerranée dans sa diversité et son unité.

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