Bryn Mawr Classical Review

BMCR 2014.06.53 on the BMCR blog

Bryn Mawr Classical Review 2014.06.53

Rex Winsbury, Pliny the Younger : A Life in Roman Letters.   London; New York:  Bloomsbury Academic, 2014.  Pp. viii, 246.  ISBN 9781472514585.  $120.00.  


Reviewed by Nicole Méthy, Bordeaux, France (nicole.methy@free.fr)

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Longtemps dénigrées pour leur futilité, les lettres de Pline le Jeune (dénommé Pline dans la suite de ce compte-rendu) suscitent aujourd’hui un regain d’intérêt et l’épistolier lui-même un nouvel élan de sympathie. C’est dans ce renouveau des études pliniennes que s’inscrit le présent ouvrage, à l’instar d’autres travaux publiés depuis déjà plus d’une décennie. De ces derniers, cependant, il se distingue par une spécificité explicitement voulue et affirmée par son auteur (p. 12-13). Car Rex Winsbury n’entend proposer ni une analyse proprement littéraire, ni un véritable commentaire, mais avant tout une biographie. Son but est de connaître, en se fondant sur le seul texte de sa correspondance, ce que fut réellement Pline, l’individu comme l’homme social et politique, avant de porter sur lui un jugement.

Le volume se présente donc comme un récit de la vie de Pline, envisagée en elle-même et replacée dans le contexte de son époque. L’ordre d’exposition choisi est, en conséquence, chronologique. Celui-ci ressort d’une série de seize chapitres, comprenant chacun entre quatre et quinze rubriques et regroupés en huit parties inégales, utilement complétées par deux pages de bibliographie et quatre index (noms, noms de lieux, termes latins, sujets). La première partie (Pliny : the case for the prosecution) fait office d’introduction, annonçant le propos (chapitre 1) et définissant les caractéristiques essentielles du recueil des lettres (chapitre 2). Les six parties suivantes ont pour objet les différentes étapes de l’existence et de la carrière de Pline, avec, lors de chacune d’elles, un examen plus approfondi des aspects jugés prédominants. Sont successivement abordés : dans la deuxième partie (Eye-witnessing Vesuvius), composée d’un unique chapitre (chapitre 3), les origines et la jeunesse, marquée par la fameuse éruption du Vésuve de l’année 79, dans la troisième (Pliny the rising lawyer) l’activité judiciaire, au tribunal des Centumvirs (chapitre 4), puis, à l’époque où Pline s’oppose à son grand rival Regulus (chapitre 5), au Sénat ou aux côtés de l’empereur (chapitre 6), dans la quatrième (In the service of emperors) le cursus politique sous Domitien (chapitre 7) puis sous Trajan (chapitre 8, qui s’appuie quasi exclusivement sur le Panégyrique de Trajan), dans la cinquième (Marriages and money) le personnage social, dont importent avant tout les mariages (chapitre 9), la fortune (chapitre 10) et les villas (chapitre 11), dans la sixième (Pliny as man of letters) l’homme de lettres, ses pratiques (chapitre 12) et ses relations avec les écrivains contemporains (chapitre 13), dans la septième (Pliny as imperial trouble-shooter) la fin de sa carrière, dans la province de Bithynie, (chapitre 14), où il s’est en particulier trouvé confronté à une importante communauté chrétienne (chapitre 15). La dernière partie (Your verdict), confondue avec le seul chapitre 16, récapitulant les côtés négatifs et les côtés positifs de l’homme sert, enfin, de conclusion.

Malgré une apparente dispersion, due à une louable volonté d’exhaustivité, l’ensemble n’est pas dépourvu d’unité. Cette cohérence ne repose pas seulement sur le sujet choisi, mais aussi sur le point de vue adopté et les conséquences de sa mise en œuvre. Les lettres sont considérées comme un miroir ou le reflet, globalement fidèle, de la personnalité de l’épistolier en même temps que de la vie et des usages de la société qui fut la sienne, précisément la classe sénatoriale. La principale préoccupation de cette élite romaine est de justifier sa position dominante et son droit affirmé à gouverner l’empire ; de ce processus le texte plinien contient une description. Celui-ci, pourtant, reste un texte littéraire. Or cette constatation ne peut manquer de conduire à une question récurrente (p. 80, p. 100...) : Pline ne réécrirait-il pas sa propre histoire afin d’en effacer les épisodes discutables, surtout sous le règne du « mauvais empereur », Domitien ? La réponse doit à l’évidence être affirmative. Le point de vue, initialement défini comme simple, se révèle en définitive plus complexe.

Il conduit sans doute à nombre de remarques pertinentes, qu’elles portent sur des détails : par exemple sur la place réservée aux esclaves (p. 9), sur le lien entre littérature et politique à Rome (p. 10), sur la définition de la liberté dans le discours à Trajan (p. 111), qu’il est cependant étrange de voir réduite quelques pages plus loin (p. 21) à une simple exemption fiscale, sur l’attitude de Pline face aux chrétiens (p. 214) ou qu’il s’agisse de réflexions plus générales sur une œuvre qui ne peut reposer sur le mensonge (p. 105) et ne mérite pas le mépris dont elle est souvent l’objet (p. 110). Elles ne sauraient pourtant dissiper une ambiguïté fondamentale, voire une contradiction. Peut-on chercher des indications objectives dans une œuvre qui ne l’est pas et n’a pas pour vocation de l’être, une œuvre qui, par ailleurs, reçoit maintes fois l’appellation de « biographie » (p. 1, p. 7, p. 10, p. 12...) ou d’ « autobiographie » (p. 4), mais à laquelle est aussi refusée la même appellation d’ « autobiographie » (p. 15) ! La confusion est patente. Elle s’ajoute (à moins qu’elle n’en résulte) à un certain manque de rigueur dans la méthode. D’une part, en effet, Rex Winsbury, réduisant l’usage du latin à quelques mots épars (ce qui n’empêche pas le solécisme consulare potestate p. 196 !), ne cite partout qu’une traduction, celle de Betty Radice (Loeb Classical Library, 1969) et n’hésite pas à se contenter de références toujours incomplètes pour le texte plinien, parfois omises (p. 122, p. 236...), souvent sommaires (p. 229...) et de seconde main (p. 235...) pour les travaux scientifiques. Ceux-ci, d’autre part, quand ils ne sont pas ignorés, comme le sont tous ceux qui utilisent une autre langue que l’anglais, ne sont nulle part discutés, dans des développements qui n’aboutissent à aucune conclusion sûre ni à aucun choix, laissant presque à chaque page en suspens les questions posées par des formules telles que « we don’t and can’t know » ou « we shall never know ». Tout cela fait passer au second plan longueurs et redites, affirmations sans nuance (p. 188 sur l’attitude de Pline face aux provinciaux), interprétations hâtives (p. 181 sur la lettre X,94, qui prouverait la présence de Suétone en Bithynie) ou inexactes (p. 92 sur la lettre IV,24 – Rex Winsbury indique à tort IV,2 – dont l’extrait cité (§ 4) a pour véritable sujet les studia, p. 175 sur la lettre VI,15, dans laquelle Passenus Paulus ne fait pas exactement allusion à un de ses auditeurs mais à un homonyme dont le nom apparaît dans sa lecture de vers élégiaques). Ce livre, il est vrai, n’est pas destiné à des universitaires, bien plutôt à un large public anglophone, auquel, semble-t-il, les discussions érudites importent moins que les allusions contemporaines (p. 5, p. 38, p. 41...) ouvertement destinées à faciliter la compréhension. D’où des digressions et des explications pédagogiques que d’aucuns pourraient juger superflues, entre autres sur les chevaliers (p. 8) ou les préteurs (p. 11)... D’où peut-être aussi un style toujours simple, très souvent familier, et volontiers accrocheur par la fréquente accumulation de questions ou des adresses directes au lecteur. D’où enfin la présentation générale : Pline n’est pas l’objet d’une description, il subit un procès, dans lequel Rex Winsbury apporte des éléments à charge et à décharge pour permettre au lecteur de rendre un verdict et en rendre un lui-même. Pline sort heureusement blanchi de ce procès.

Et là est l’essentiel. Aussi, malgré son étrangeté et tout réducteur qu’il soit, puisque la vie de Pline y occulte sa pensée, et que celui-ci finit par n’être plus qu’un homme très ordinaire, l’ouvrage de Rex Winsbury, qui compte, au demeurant fort peu d’imperfections formelles, a-t-il le grand mérite de participer à la réhabilitation d’un écrivain bien plus profond et plus moderne qu’on ne le croit généralement et de le faire connaître au-delà du cercle restreint des spécialistes.

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