Bryn Mawr Classical Review

BMCR 2014.05.54 on the BMCR blog

Bryn Mawr Classical Review 2014.05.54

Maud Étienne-Duplessis, Appien. Histoire romaine, Tome XII, Livre XVII: Guerres civiles, livre V. Collection des universités de France. Série grecque, 498.   Paris:  Les Belles Lettres, 2013.  Pp. ccxxxi, 197.  ISBN 9782251005836.  €83.00 (pb).  


Reviewed by Clément Chillet, Ecole française de Rome (clementchillet@yahoo.fr)

Ce volume prend sa place dans une vaste entreprise de traduction d’Appien, entamée aux éditions des Belles Lettres depuis 1997. Constituant le troisième volume du cycle des Guerres civiles publié dans la Collection des Universités de France (manquent les livres 2 et 4), il est issu d’une thèse de doctorat soutenue en 2004. Cette édition présente une introduction de 225 pages (p. VII-CCXXXI) et un appareil de notes réparties en bas de pages et en fin de volume. Elle constitue véritablement une nouvelle édition du texte, dans la mesure où elle est fondée sur la lecture et l’intégration de deux manuscrits qui n’étaient pas connus des éditeurs précédents (coll. Loeb, Teubner et édition d’E. Gabba1) : le premier issu de la bibliothèque laurentienne (noté L dans l’apparat), date du XIVe siècle et le second de la bibliothèque vaticane (noté P) du XVe. Les deux manuscrits sont présentés et analysés pour les variantes qu’ils apportent par rapport aux traditions reçues jusqu’alors, dont certaines confirment des conjectures formées par les éditeurs anciens (voir par exemple, p. CII de l’introduction), tandis que d’autres fournissent un texte susceptible de remonter à l’archétype perdu de notre tradition sur le livre V des Guerres civiles (p. CXCIX de l’introduction) et corrigent donc les traditions indirectes que nous possédions jusqu’alors.

La plus grande partie de la substantielle introduction est consacrée à la description des protagonistes (l’éditrice dit les « personnages ») du livre V des Guerres civiles. Ce constat appelle deux remarques. D’abord, la plus grande partie de cette introduction est descriptive et a recours assez souvent à la citation de la traduction pour étayer les dires de la traductrice. Ce double emploi charge automatiquement une introduction qui, faisant quelque économie, aurait pu, de ce fait, être plus précise sur d’autres points. La seconde remarque, issue de la première, est que la partie d’analyse historique et historiographique est souvent décevante. L’écriture de l’histoire par Appien a certes déjà été traitée en partie dans les introductions des autres volumes de la collection déjà édités, mais les spécificités de la période traitée imposaient quelques remarques ad hoc qu’on ne lit pas dans ce panorama initial, mais qui se trouvent, parfois, distillées dans les notes de fin de volume. Si la place du livre V dans l’ensemble de l’œuvre d’Appien, dans son projet historiographique, si les éléments de réponse et de contre-point à l’intérieur du livre ici édité (voir par exemple l’analyse des portraits en contre-point de Sextus Pompée et de Lépide, p. LXXXI de l’introduction) sont bien analysés, et reçoivent le traitement qu’ils méritent, d’autres points de la méthode historique d’Appien sont laissés dans l’ombre, qui pourtant pourraient éclairer la compréhension générale de l’œuvre. Ainsi, le choix de ne pas utiliser la méthode annalistique n’est jamais commenté comme tel. De même, on attendrait une analyse un peu plus ample des rapports d’Appien avec la version augustéenne des faits qui est celle que nous connaissons le mieux grâce à d’autres auteurs. L’analyse des sources a permis à l’éditrice de rétablir à sa juste proportion la place de Pollion et du républicanisme des sources supposées d’Appien. En revanche, résumer sa méthode et sa position à celle d’un Alexandrin intégré à l’Empire pour lequel il a géré des responsabilités administratives est sans doute un peu court (p. LVII en conclusion de l’exposé de la méthode).

Cette introduction compte de nombreuses remarques cependant sur l’écriture de l’histoire qui auraient pu être synthétisées ou exploitées plus à fond.2 Quelques exemples : p. XV, n. 23, la référence au modèle de réécriture hérodotéenne de l’affrontement Orient/Occident aurait mérité un développement plus large qu’une simple allusion, à la fois par rapport à la position d’Appien dont la culture grecque est souvent rappelée par l’éditrice, mais aussi par rapport au thème même de l’affrontement Orient/Occident qui est capital dans le discours augustéen. De même, les références à Homère et Platon (p. LIX-LXI), bien analysées sur le chapitre de leur mise en œuvre dans le texte n’ouvrent pas sur une analyse de la manière d’envisager l’histoire par Appien pour décrire cette période. La remarque sur l’absence de lien établi par Appien avec la politique césarienne, formulée au moment du commentaire sur la défaite de Lépide (p. XCIX), pourrait valoir pour l’ensemble du livre et servir d’entrée dans sa conception historique de la période. Le personnage de Lépide, pourtant, reste le mieux analysé : de nombreuses comparaisons avec d’autres auteurs permettent de mettre en évidence les spécificités du traitement du personnage par Appien.

L’établissement du texte et la traduction sont de très grande qualité. Lorsque l’éditrice s’éloigne des lectures jusque-là adoptées par ses prédécesseurs, une note précise en fin de volume signale les divergences de texte ou de traduction en présentant les arguments de leur lecture et les soutiens de la sienne, avant de proposer une solution qui respecte de très près le texte grec (ex. : n.55 ad XI, 43, βασιλευούση πόλις, traduit par « cité souveraine » au lieu de « cité gouverné par une reine », en faisant du participe un actif et non un passif ; n. 67 ad XIV, 54 ; n. 219 ad XCII, 386…). Le français de l’éditrice rend en général très bien les nuances du mot grec (ainsi de l’hapax δυσαρχία en XVIII, 72). Les notes de la traduction complètent très avantageusement les présentations de l’introduction. Les précisions apportées sur le(s) personnage(s) de Démocharès/Papias, textes à l’appui, rendent plus intelligible le texte. On notera simplement de petites imprécisions dans le rendu des titres des militaires. Αὐτοκρατώρ est rendu en LXXXVII, 365 comme s’il s’agissait d’une position dans l’armée (« chef suprême ») et en C, 417, comme un titre (« imperator») ; ou bien Δημοχάρει τῷ Πομπηίου (CV, 435) rendu par « Démocharès, général pompéien », alors que rien n’impose l’usage de ce terme ambigu pour désigner « Démocharès, du camp de Pompée ».

Les remarques ci-dessus n’enlèvent rien à la qualité de ce volume de la Collection des universités de France, qui prend sa place résolument et à bon droit dans le créneau des éditions annotées : plus qu’une traduction, en deçà d’une édition commentée. Il fournit un texte de grande qualité, une traduction d’utilisation aisée, ainsi que des notes qui en éclairent le sens général. La publication de ce volume est d’une très grande utilité pour les spécialistes de la période du Triumvirat, qui ne disposaient pour ces années cruciales de la transition institutionnelle entre la République et l’Empire (42-35 a.C.) que de l’édition vieillissante et non annotée de la collection Loeb et de celle de Gabba, toujours précieuse, quoique dépassée sur certains points.


Notes:


1.   Appiani Bellorum civilium, Liber quintus, Introduzione, testo critico e commento con traduzione e indici, a cura di Emilio Gabba, Florence, La Nuova Italia, 1970.
2.   Est-ce le passage du format de la thèse à celui de l’édition qui en est responsable ? C’est ce qui explique sans doute des erreurs de « raccords » comme la n. 284 de l’introduction qui fait référence à un épisode dont il n’a pas été question et qui n’est pas présenté.

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