Bryn Mawr Classical Review

BMCR 2014.01.57 on the BMCR blog

Bryn Mawr Classical Review 2014.01.57

Agnès A. Nagy, Francesca Prescendi (ed.), Sacrifices humains: dossiers, discours, comparaisons. Actes du colloque tenu à l'Université de Genève, 19-20 mai 2011. Bibliothèque de l'École des Hautes Études - Sciences religieuses, 160.   Turnhout:  Brepols, 2013.  Pp. 274.  ISBN 9782503548098.  €50.00 (pb).  


Reviewed by Paolo Xella, Università di Pisa; Consiglio Nazionale delle Ricerche – Istituto di Studi sul Mediterraneo Antico (CNR-ISMA), Rome (pxella@yahoo.com)

[Authors and titles are listed below.]

Ce volume aborde le problème du « sacrifice humain » selon une approche largement comparative, avec des contributions qui concernent le Proche-Orient ancien (Égypte, Mésopotamie, monde phénicien et punique), l’Inde ancienne, le monde classique (Grèce et Rome), le christianisme, les cultures précolombiennes d’Amérique, les traditions germaniques, en incluant également des essais à caractère anthropologique et historiographique. L’attention scrupuleuse consacrée aux volets terminologiques, et en particulier la remise en question de la définition de sacrifice humain, est sans aucun doute l’aspect le plus important de l’ouvrage, aux côtés de l’espace dûment réservé aux informations fournies par l’archéologie et au problème de leur utilisation.

Il s’agit d’un thème très délicat, en particulier du point de vue de la méthode, qui impose une réflexion approfondie sur le plan términologique avant de se pencher sur les sources documentaires, et qui vient s’ajouter avec profit à d’autres études publiées récemment (voir, entre autres, A. I. Baumgarten, éd., Sacrifice in Religious Experience, Leiden 2002; J. N. Bremmer, éd., The Strange World of Human Sacrifice, Leuven 2002; K. Finsterbusch, A. Lange, K. F. D. Römheld, éds., in association with L. Lazar, Human Sacrifice in Jewish and Christian Tradition, Leiden; Boston 2007).

Il s’agit, pour commencer, d’éviter de projeter nos idéologies et nos valeurs éthiques sur les sociétés qui sont l’objet de l’étude et de bien s’accorder sur une définition opérationnelle qui soit la moins ambiguë possible ; de plus, concernant la documentation textuelle, il faut distinguer le plan du mythe de celui du rite (cf. le cas de la Grèce ancienne ou de l’Inde védique). P. Bonnechere, par exemple, propose la définition suivante : « l’offrande d’une victime humaine à un destinataire suprahumain bien identifié, un dieu au sens large » ; cependant, le problème de la façon de classer les cas d’un destinataire humain (p. ex. un souverain) persiste, de même que celui de la manière d’évaluer les rites sanglants qui n’ont pas de destinataire. De ce point de vue, toute la discussion aurait pu bénéficier des apports théoriques fournis par Angelo Brelich (Presupposti del sacrificio umano, Rome 2006 : voir le compte-rendu par P. Bonnechere dans Kernos 22, 2009 : http://kernos.revues.org/1794), et en particulier, de la distinction établie entre « sacrifici umani » et « uccisioni rituali »), ainsi que de l’ effort de détecter les dynamiques de transformation historique du rite dans le passage des sociétés pré-polythéistes aux polythéismes pleinement réalisés.

Conformément à l’approche judicieuse des éditrices, il nous faut bien admettre que, malgré les aspects problématiques qu’il comporte à nos yeux en tant que catégorie conceptuelle, le sacrifice humain existe à part entière dans la tradition de nos études : par conséquent, plutôt que la réalité historique de la pratique dans les différents contextes culturels, ce sont surtout les interprétations auxquelles il a été soumis qui devraient se trouver au cœur du débat.

En dépit de la variété des domaines et des sources impliquées, les contributions qui composent le volume sont généralement assez cohérentes et suivent la ligne suggérée par les éditrices (bien que légèrement marginale par rapport à l’enquête, la contribution de M. Kolakowski sur les positions idéologiques de l’érudit J.W. Stucki ne manque pas d’intérêt).

Dans la première section, P. Bonnechere insiste sur la délicatesse à laquelle il faut recourir lorsqu’on interroge les documents, en proposant un parallèle entre la Grèce ancienne et le monde aztèque, tandis que Y. Volokhine, égyptologue, propose d’utiliser le terme anthropoctonie et défend une approche entièrement anthropologique que l’on partage ici avec enthousiasme. L’exigence d’établir des sous-catégories plus précises qui mettent de l’ordre dans le mare magnum des définitions générales, est soutenue à juste titre par À. Nagy, qui suit le fil rouge de l’histoire de l’ordalie, un cas exemplaire du glissement du monde réel vers celui de l’imaginaire. L’hypothèse que tout sacrifice puisse être considéré comme remplacement potentiel du sacrifice humain est formulée par J. Bronkhorst pour l’Inde védique, qui fournit une casuistique très intéressante d’où il ressort que la victime, identifiée au sacrificateur, est considérée en même temps comme son ennemi.

Concernant les dossiers de l’archéologie, G. Kaenel met en évidence les limites de cette discipline, qui n’est pas en mesure, à elle seule, de détecter si une mort violente est due à un sacrificateur ou à un meurtrier ; en dépit de cela, sur la base de toutes les sources disponibles, l’auteur est de l’avis que la pratique a bien existé chez les Gaulois. S. Bourget apporte des preuves substantielles de la pratique des sacrifices humains dans le Pérou ancien, fondées sur les données tirées de certains contextes funéraires. Pour la Mésopotamie ancienne, une mise au point sur le cimetière royal d’Ur est fournie par A.-C. Rendu Loisel, qui se limite à présenter l’historique des recherches, en évitant prudemment de prendre position sur ce sujet.

En ce qui concerne le sacrifice humain et le christianisme, immédiatement avant, pendant ou après sa diffusion, S. C. Mimouni présente un très vaste fresque historique et, entre autres considérations, il fait remarquer que les accusations païennes envers les chrétiens ne se comprennent pas dans la symbolique chrétienne, et que la tradition du dernier repas de Jésus ne doit pas être confondue avec le rituel de l’eucharistie. J. N. Bremmer, pour sa part, s’efforce d’expliquer quand, où, par qui et pourquoi les chrétiens ont été accusés de cannibalisme, analysant également dans quelle mesure les interprétations des savants modernes (Gibbon en premier lieu) ont été conditionnées idéologiquement face à ce phénomène. Le monde germanique (islandais) préchrétien et/ou au seuil de la conversion est abordé par B. Lincoln et N. Meylan dans deux contributions qui suivent à la lettre la suggestion des éditrices de renverser l’optique en transformant l’etic en emic et qui anticipent la section consacrée à l’imagerie cultuelle, dans laquelle ils auraient pu tout aussi bien s’insérer.

Pour la section finale, S. Ribichini reconstruit l’histoire de Moloch dans l’imagerie ancienne et moderne d’une manière suggestive et bien documentée, qui nous apprend beaucoup ; en revanche, son évaluation minimaliste de la réalité des sacrifices d’enfants dans le monde phénicien et punique est moins convaincante, en raison, entre autres, de sa présentation des sources, en partie discutable et incomplète : la réalité historique du rite – qui est autre chose et va au- delà de l’ « histoire de Moloch » – est bien documentée par les sources directes (archéologie et épigraphie), tandis que l’ostéologie ne démontre pas qu’il s’agit de foetus ou d’enfants morts-nés ; quant aux sources indirectes, si on veut en tenir compte (mais pourquoi pas ?), les passages bibliques témoignent explicitement de rites sanglants, tandis que les sources classiques (analysées convenablement) sont bien claires à ce sujet (voir dernièrement P. Xella, J. Quinn, V. Melchiorri et P. van Dommelen, Phoenician bones of contention, Antiquity 87, 338 [2013], p. 1199-1207).

F. Prescendi, propose une reconstruction historiographie tout à fait fascinante du rôle joué par le texte des Actes de Saint Dasius et la tradition du sacrifice du roi des Saturnalia dans l’interprétation donnée par J. G. Frazer de la mort de Jésus : un schéma interprétatif déjà attesté dans l’antiquité, que le célèbre savant anglais finit presque par retirer dans la 3ème édition de son Rameau d’or. A. Schwab analyse – dans la perspective de l’histoire des religions – les rapports des Nations Unies concernant les cas de crime d’honneur, une pratique fortement ritualisée mais qui ne peut pas rentrer dans la catégorie des sacrifices humains.

Dans ses réflexions conclusives, G. G. Stroumsa souligne à juste titre la « présence de l’absence » et l’ « absence de la présence » du sacrifice humain dans les enquêtes qui précèdent, en remarquant la difficulté, tant au niveau de la terminologie que de la documentation, littéraire et archéologique (mais pourquoi différencier ?), d’identifier un phénomène unique. En général, il est vrai, les données sont maigres et discutables, mais l’affirmation que la documentation archéologique ne recoupe jamais l’évidence littéraire n’est pas acceptable: il suffit de regarder, p. ex., le monde phénicien et punique, ou encore l’Amérique précolombienne… Une autre piste à suivre est celle de l’utilisation métaphorique que les cultures modernes font du sacrifice humain, dans le sens que « tout se passe comme nous étions éloignés, consciemment, du sacrifice humain, mais comme s’il était resté toujours aussi présent dans l’inconscient » (p. 271)… cet état de fait, l’ « horreur sacrée » qu’il continue de nous inspirer est vraisemblablement la cause de beaucoup des sains désirs modernes de l’effacer de la documentation… un sentiment bien appréciable chez le commun des mortel, mais dangereux chez l’historien.

C’est un ouvrage est riche et stimulant et les éditrices méritent notre gratitude pour leur effort intelligent et bien réussi.

Authors and titles

Introduction des éditrices
G.G. Stroumsa, Réflexions conclusives
1. Questions de définition
P. Bonnechere, Le sacrifice humain à la croisée des a priori : quelques remarques méthodologiques
Y. Volokhine, Observations sur l’anthropoctonie. Le débat sur les « sacrifices humains » en Égypte ancienne
À. A. Nagy, L’ordalie « primitive » entre sacrifice humain et peine de mort : sur les trace d’un mythe savant
2. Sacrifice humain vs sacrifice animal
M. Kolakowski, Humana, seu potius inhumana sacrificia. Le sacrifice humain à la croisée des discours dans l’œuvre du polyhistor Johann Wilhelm Stucki (1542-1607)
J. Bronkhorst, Des sacrifices humains dans l’Inde ancienne
3. Dossiers archéologiques
G. Kaenel, Gaulois et sacrifices humains : des textes antiques aux observations archéologiques
S. Bourget, Sacrifice, violence rituelle et développement de l’état Mochica dans le Pérou ancien
A.-C. Rendu Loisel, Le cimetière royal d’Ur : état de la question
4. Sacrifice humain et christianisme
S. C. Mimouni, La tradition du dernier repas de Jésus au Ier siècle : de la réalité historique à la réalité liturgique
J. N. Bremmer, Early Christian human sacrifice between fact and fiction
B. Lincoln, King Aun and the Witches
N. Meylan, Sacrifice humain et Islande républicaine, le cas d’Óláfr Tryggvason
5. De l’historiographie à l’imagerie culturelle
S. Ribichini, Histoires de Moloch, le roi effroyable
F. Prescendi, Du sacrifice du roi des Saturnales à l’exécution de Jésus
A. Schwab, La pratique du crime d’honneur : entre mythe et réalité

Read comments on this review or add a comment on the BMCR blog

Home
Read Latest
Archives
BMCR Blog
About BMCR
Review for BMCR
Commentaries
Support BMCR

BMCR, Bryn Mawr College, 101 N. Merion Ave., Bryn Mawr, PA 19010