Bryn Mawr Classical Review

BMCR 2014.01.16 on the BMCR blog

Bryn Mawr Classical Review 2014.01.16

Richard A. Norris, Jr., Gregory of Nyssa: Homilies on the Song of Songs. Writings from the Greco-Roman world, 13.   Atlanta:  Society of Biblical Literature, 2012.  Pp. liv, 517.  ISBN 9781589831056.  $59.95 (pb).  


Reviewed by Matthieu Cassin, Institut de recherche et d’histoire des textes, CNRS (matthieu.cassin@irht.cnrs.fr)

L’essentiel de ce volume consiste en la traduction qu’il offre ; si elle n’est pas la première en langue anglaise, elle constitue une avancée certaine par rapport à ce qui était jusqu’alors disponible. Les faiblesses relevées dans la suite de cette recension, principalement localisées dans l’introduction, sont sans doute dues pour une grande part au caractère posthume de la publication et au délai qui s’est écoulé entre la mort du traducteur et la parution du livre. Il faut simplement souhaiter que les lecteurs qui ne sont pas familiers de Grégoire ne l’utilisent pas comme une source unique, mais la complète par les travaux parus depuis le milieu des années 1990. La publication de cette belle traduction d’un texte essentiel constitue un témoignage éloquent en faveur du traducteur décédé.

Parmi les œuvres de Grégoire, évêque de Nysse en Cappadoce, les Homélies sur le Cantique des cantiques font partie des plus célèbres et ce depuis longtemps déjà. Elles ont fait l’objet d’études assez nombreuses et de plusieurs traductions récentes. De toutes ces traductions, seule l’allemande de F. Dünzl est mentionnée dans la bibliographie – il est vrai que c’est sans doute la plus importante.1

La publication de l’ouvrage ici présenté s’inscrit dans un cadre posthume, puisque le traducteur, Richard A. Norris, Professeur émérite d’histoire de l’Église à l’Union Theological Seminary de New York, est décédé en avril 2005 ; il a donc fallu sept ans pour que B. E. Daley et J. T. Fitzgerald mènent à bien la publication du manuscrit. Le traducteur était familier des commentaires sur le Cantique,2 mais se trouvait être plus largement un fin connaisseur de la théologie patristique. Au vu des informations précédente, il est inévitable que l’introduction n’ait pu prendre en compte les derniers acquis de la recherche, même si on aurait pu souhaiter que la bibliographie, au moins, soit complétée, d’autant que les publications principales sur ce texte nysséen sont antérieures au décès du traducteur.3

Le volume, outre une ample introduction sur laquelle nous reviendrons dans la suite de ce compte rendu, comporte le texte grec, repris de l’édition de H. Langerbeck (Leiden, 1960), et en face la traduction anglaise, accompagnée de notes d’une dimension intermédiaire. C’est une très heureuse initiative, trop rare encore pour les traductions de textes antiques ; on aurait pu souhaiter cependant que le texte d’origine soit accompagné d’un apparat critique ou au moins de notes sur les principales variantes, même repris de l’édition de Langerbeck – laquelle est d’ailleurs étrangement citée en note sous la forme « Jaeger », lequel fut certes le directeur de la collection et le promoteur infatigable de l’édition critique des œuvres de Grégoire, mais non l’éditeur de ces homélies. Les notes présentent d’utiles informations sur le texte, y compris sur les écarts entre le texte grec du Cantique et la version hébraïque ; on aurait pu attendre cependant plus de détails sur les variantes du texte biblique grec dont témoignent les homélies nysséennes. L’apparat des sources présent dans l’édition de Langerbeck a été allégé – il correspondait en fait à l’origine plutôt à un apparat des parallèles. Les références bibliographiques fournies en notes sont relativement succinctes, ce qui n’est pas gênant pour une traduction, mais aussi datées et partielles, ce qui est plus dommageable. Par exemple, pour le thème de l’infinité divine, seul le livre d’E. Mühlenberg de 1966 est cité : il s’agit effectivement de la référence fondamentale en la matière, mais d’autres travaux sont intervenus depuis et ont apporté des nuances et des corrections aux thèses assez tranchées de l’ouvrage cité.

La traduction elle-même constitue un progrès certain par rapport à ce dont disposait jusqu’à présent le lecteur anglophone, du moins pour l’intégralité de l’œuvre. Il n’est pas nécessaire de reprendre ici la comparaison avec la traduction de McCambley qui a été menée par M. DelCogliano sur quelques échantillons (Review of Bibical Literature, 27.7.2013). Comme M. DelCogliano l’a suggéré, si la traduction de R. Norris est en général juste et sûre, elle est souvent peu littérale (un mot rendu par plusieurs, changement du rythme et de la syntaxe, etc.). Prenons un bref exemple dans le prologue (Cant. Prol., 4, 2) : διὸ προθύμως ἐδεξάμην τὴν περὶ τούτου φροντίδα : « The reason I accept your proposal with alacrity » (Norris, p. 3). Or φροντίδα vient relayer σπουδήν, plus haut (p. 3, 3) : les deux termes expriment la préoccupation de la destinataire, Olympias, pour le texte du Cantique et son explication, non une demande ou une proposition. C’est ainsi toute la traduction du début du prologue qui est légèrement décalée, puisque R. Norris a choisi de mettre en avant une demande explicite d’Olympias qui aurait conduit à une action interprétative de Grégoire (première phrase), quand le grec parle simplement de ce que désire Olympias, sans décrire encore la réponse de Grégoire : Ἀπεδεξάμην ὡς πρέπουσαν τῷ σεμνῷ σου βίῳ καὶ τῇ καθαρᾷ σου ψυχῇ τὴν περὶ τοῦ Ἄισματος τῶν Ἀισμάτων σπουδήν, ἣν καὶ κατὰ πρόσωπον καὶ διὰ γραμμάτων ἡμῖν ἐπέθου, ὥστε διὰ τῆς καταλλήλου θεωρίας φανερωθῆναι τὴν ἐγκεκρυμμένην τοῖς ῥητοῖς φιλοσοφίαν τῆς προχείρου κατὰ τὴν λέξιν ἐμφάσεως ἐν ταῖς ἀκηράτοις ἐννοίαις κεκαθαρμένην (Cant. Prol. 3, 1-4, 2) : « You have enjoined upon me, both in person and by your letters, a study of the Song of Songs, and I have undertaken it because it is suited to your holy life and your pure heart. My hope is that by the right process of inquiry and discernment, once the text has been cleansed of its obvious literal sense by undefiled thoughts, the philosophy hidden in the words may be brought to light. » (Norris, p. 3). On comparera par exemple avec la traduction d’A. Rousseau, qui reste plus proche du mouvement d’ensemble de la phrase grecque : « J’ai vu d’un œil favorable, comme séant à ta noble vie et à ton âme pure, le zèle pour le Cantique des cantiques dont tu nous as fait part en tête-à-tête et par écrit, zèle qui te fait désirer que par une interprétation adéquate soit manifestée la philosophie cachée dans les mots, leur sens obvie et littéral étant purifié par une transposition en des significations exemptes de souillures. » (Rousseau, p. 35).

Les choix de traduction introduisent parfois des interprétations nouvelles, qui ne sont cependant pas justifiées en note ; ainsi, en Cant. XIV, 403, 11-13, Grégoire évoque la multiplicité des senteurs du parfum que Paul produit à partir du Christ pour le transmettre à ses auditeurs : ὥστε κατὰ τὰς διαφοράς τε καὶ ἰδιότητας τῶν δεχομένων τὸν λόγον κατάλληλον εὑρίσκεσθαι πρὸς τὴν τοῦ ζητοῦντος χρείαν τὸ ἄρωμα. Voici la traduction de R. Norris : « Thus the message was found to be a spice suited to the need of the one who sought it, in accord with the different characters and peculiarities of its recipients » (p. 427). Le choix de ‘message’ pour traduire λόγον peut surprendre, puisqu’il fait disparaître toute allusion au Verbe divin, comme le comprennent par exemple M. Laird (op. cit., p. 161) ou A. Rousseau (op. cit., p. 290).4 Pour l’étude du texte nysséen, la traduction devra donc être constamment confrontée au texte grec, ce que permet heureusement la disposition du volume. On sait la complexité de la phrase et du style de Grégoire de Nysse, aussi l’option du traducteur est-elle aisément compréhensible, mais dans la mesure où les théories actuelles de traduction privilégient souvent une très grande fidélité au texte jusqu’en ses détails, le point mérite d’être souligné.

La traduction est précédée d’une ample introduction (54 p.), d’inégale valeur. La présentation de la biographie de Grégoire de Nysse et de son œuvre est marquée par une reprise d’une doxa parfois datée, sans référence pour appuyer le propos et sans remise en cause d’éléments pourtant discutés, par exemple la date de la mort de Basile5 ou la paternité de la Philocalie ;6 le premier de ces deux points est d’ailleurs d’importance, puisqu’il conditionne toute la chronologie des années 378-380.7 De manière plus générale, c’est toute la chronologie de Grégoire, qui est pourtant très hypothétique, qui est présentée comme un donné appuyé sur des faits incontestables, et non comme un enchaînement d’hypothèses.

Le corps de l’introduction est consacré à l’analyse de l’œuvre, dont on sait l’importance en matière de théologie spirituelle, voire de mystique. C’est sans doute dans ces pages que l’absence de prise en compte des études citées plus haut (voir supra n. 3) est la plus regrettable : leur utilisation aurait permis d’aller plus loin dans certaines analyses, par exemple à propos de la nature de la connaissance et de l’union dans lesquelles culminent les homélies, et que M. Laird a étudié avec beaucoup de fruit, en mettant en particulier en évidence le rapport entre foi, amour et connaissance dans les stades les plus élevés. R. Norris s’attache longuement à éclairer la méthode exégétique de Grégoire, en prenant pour cela principalement appui sur le De hominis opificio et l’In Hexaemeron ; une telle démarche devrait cependant conduire à se poser la question de l’unité de méthode exégétique au sein de l’œuvre de Grégoire de Nysse, dans la mesure où une quinzaine d’années, environ, et l’essentiel du débat avec Eunome séparent ces deux œuvres des Homélies sur le Cantique. En outre, dans la présentation de l’un des points essentiels de cette méthode, l’ἀκολουθία, le traducteur a étrangement tronqué l’analyse qu’en avait proposée J. Daniélou, pour ne retenir que les sources stoïciennes (et rapidement Philon) en la matière, au risque de donner une fausse couleur philosophique à la méthode nysséenne. La dernière partie de l’introduction concerne l’usage de l’allégorie.

Le livre est pourvu d’une bibliographie, dont on a déjà dit les lacunes, d’un index biblique et d’un index des auteurs modernes – étrangement imprimé deux fois ; un index des auteurs et textes anciens non bibliques aurait été utile.

Le lecteur anglophone peut donc se féliciter de disposer dorénavant d’une traduction intégrale des Homélies sur le Cantique accompagnées du texte grec et d’un apparat de notes, ouvrage qui constitue un mémorial au traducteur défunt. Il faut seulement rappeler aux lecteurs qu’ils ne devront pas se contenter des éléments paratextuels présents dans le volume.


Notes:


1.   F. Dünzl, Gregor von Nyssa, Homilien zum Hohenlied (Fontes christiani 16.1-3), Freiburg, 1993. Pour les autres traductions, voir en particulier la traduction française d’A. Rousseau, parue en 2008 (Grégoire de Nysse, Homélies sur le Cantique des cantiques [Donner raison 23], Bruxelles, 2008), mais aussi les traductions plus anciennes en italien (Cl. Moreschini, Gregorio di Nissa, Omelie sul Cantico dei cantici [Collana di testi patristici 72], Roma, 1988), ou encore en anglais , qu’il s’agisse des nombreux extraits présents dans l’anthologie conçue par J. Daniélou et traduite par H. Musurillo (H. Musurillo (trad.), From Glory to Glory : Texts from Gregory of Nyssa’s Mystical writings, New York, 1961 [reprint 2001]) ou de la traduction complète due à C. McCambley parue en 1987 (Gregory of Nyssa, Commentary on the Song of Songs, Brookline (MA), 1987).
2.   Voir par exemple R. A. Norris (trad.), The Song of songs : interpreted by early Christian and Medieval commentators (The Church’s Bible 1), Grand Rapids (MI), 2003.
3.   Voir en particulier F. Dünzl, Braut und Bräutigam : die Auslegung des Canticum durch Gregor von Nyssa (Beiträge zur Geschichte der biblischen Exegese 32), Tübingen, 1993 ; A. Cortesi, Le “Omelie sul Cantico dei cantici” di Gregorio di Nissa : Proposta di un itinerario di vita battesimale (Studia Ephemeridis Augustinianum 70), Roma, 2000 ; M. Laird, Gregory of Nyssa and the Grasp of Faith. Union, Knowledge and Divine Presence (Oxford Early Christian Studies), Oxford, 2004.
4.   On trouve d’ailleurs une tendance similaire à réduire les résonnances divines possibles de λόγος peu après (Cant.. XIV, 405, 9 ; trad. p. 429, avec n. 12) ; voir au contraire la lecture de M. Laird, p. 161, ou d’A. Rousseau, p. 291.
5.   Voir en dernier lieu P. Maraval, « Retour sur quelques dates concernant Basile de Césarée et Grégoire de Nysse », RHE 99, 2004, p. 153-157, qui donne la bibliographie antérieure.
6.   Voir par exemple M. Harl, Origène, Philocalie, 1-20, Sur les Écritures (SC 302), Paris, 1983, p. 19-41
7.   Le traducteur donne un résumé des années 378-380 qui ne tient pas compte des avancées sur ce point et qui est donc toute entier mal fondé (Voir en particulier la synthèse de P. Maraval, « Biography of Gregory of Nyssa », dans L. F. Mateo-Seco, G. Maspero, The Brill Dictionary of Gregory of Nyssa [Supplements to Vigiliae Christianae 99], Leiden, 2010 (version italienne, Roma, 2007 ; version espagnole originale, Pamplona, 2006). p. 103-116.

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