Bryn Mawr Classical Review

BMCR 2013.12.07 on the BMCR blog

Bryn Mawr Classical Review 2013.12.07

Pierre Briant, Alexandre des Lumières. Fragments d'histoire européenne. NRF Essais.   Paris:  Editions Gallimard, 2012.  Pp. 750.  ISBN 9782070131716.  €29.00 (pb).  


Reviewed by Corinne Bonnet, Université de Toulouse II – Le Mirail / Institut Universitaire de France (cbonnet@univ-tlse2.fr)

[The Table of Contents appears at the end of the review.]

C’est en 1769 que l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres lance un concours portant sur « l’examen critique des anciens historiens d’Alexandre le Grand » ; il en résulte, en 1771, la première réflexion d’ensemble sur ce sujet par le baron de Sainte-Croix (Examen critique des anciens historiens d’Alexandre le Grand). Un défi historiographique est lancé que maints auteurs vont relever, contribuant à la constitution d’un champ de recherche spécifique que le livre de Pierre Briant explore. Ce champ engage la question de la mise à l’épreuve et de la hiérarchisation des sources touchant Alexandre, ainsi que l’interprétation du passé au miroir, voire au profit des présents successifs. Dans la seconde moitié du XVIIe siècle, le « dossier Alexandre » est initialement abordé par le biais d’éditions de textes, ainsi que dans les écrits de Pierre-Daniel Huet, le Paradis terrestre en 1691 et l’Histoire du commerce et de la navigation des Anciens, en 1716. C’est donc un très long XVIIIe siècle qu’envisage Briant, se prolongeant jusqu’au premier tiers du XIXe siècle, dans la mesure où la Révolution ne représente pas une césure significative au regard de la réception d’Alexandre. L’enquête englobe ainsi la transition entre les Lumières et l’Historicisme, la décennie 1830 voyant la mort de Niebuhr et de Hegel, et la parution de l’Histoire d’Alexandre le Grand de Droysen (1833).

Dans ce fort livre, passionnant de bout en bout, Briant pénètre au cœur des formes que prend le dialogue entre passé et présent, et scrute les significations dont il se charge au gré des appropriations dont Alexandre est l’objet. Il nous invite aussi à une réflexion sur l’écriture de l’histoire au Siècle des Lumières, sur ses liens avec l’éducation, la morale et la politique, sur les relations entre érudition, philosophie et histoire, sur la tension entre analyse des sources et synthèse historique, entre spécialisation et vulgarisation. En 4 parties et 16 chapitres, il montre surtout pourquoi et à quel point Alexandre – le personnage, ses faits et gestes, son héritage – a intéressé les hommes des Lumières plongés dans une Europe volontiers conquérante et colonisatrice, soucieuse de tirer le meilleur (ou le plus habile) parti de terres lointaines ouvertes au commerce. Une Europe qui doute aussi, par la voix de certains auteurs, de la légitimité juridique ou philosophique de son expansion. Modèle ou contre-modèle, Alexandre offre un précédent riche et complexe qu’il s’agit d’abord, pour l’époque considérée, de ressaisir en fonction des sources disponibles, qu’il importe ensuite d’interpréter avec les catégories et les questionnements propres à leur temps, qu’il faut enfin transmettre aux générations successives avec un message lisible. Tour à tour « Grand homme », « héros » ou « despote », l’Alexandre des Français, des Anglais, des Allemands…, tel que diverses littératures le donnent à voir, par « fragments », apparaît tel un révélateur de l’actualité du XVIIIe siècle, dans un très large éventail de domaines.

Briant a rassemblé un corpus impressionnant, mais néanmoins (et forcément) sélectif, comme il l’explique dans l’Introduction (p. 16). Ce sont plus de 600 textes, représentatifs de la diversité linguistique, typologique et thématique, qu’il a analysés et qu’il cite abondamment (en traduction si besoin), pour le plus grand plaisir des lecteurs, ainsi plongés dans le vocabulaire, le style, les idées de l’époque étudiée. Ces textes orientent vers une cartographie des opinions et savoirs relatifs à Alexandre, que Briant propose d’appeler une « géo-historiographie » (p. 18). De l’Égypte à l’Inde, des Amériques à la Grèce, l’analyse est traversée par plusieurs tensions : d’une part, c’est au niveau de l’Europe, qui partage bien des normes culturelles, que les débats se déploient, mais, d’autre part, au sein même de cette Europe, des champs nationaux se dessinent en relation avec les intérêts de chaque communauté et la conflictualité ambiante, sans compter qu’Alexandre est convoqué essentiellement pour réfléchir sur le destin d’une Europe projetée vers les autres continents. L’approche est donc à la fois fragmentaire et fragmentée, mais constamment attentive à mesurer l’impact des divers textes par le biais des rééditions et de la circulation des traductions, par la prise en compte des préfaces, avant-propos, introductions et dédicaces, et enfin par le dépouillement des comptes rendus.

Dans la première partie (« Genèse et affirmation d’une histoire critique »), Briant présente les manières de faire de l’histoire aux XVIIe-XVIIIe siècles. « Maîtresse de vie », selon le précepte cicéronien, nourrie d’exempla, à la manière de Plutarque notamment, l’histoire éduque, édifie et divertit à la fois. Alexandre peine à trouver sa place dans ce miroir des princes, autant que dans une histoire universelle guidée par la Providence, qui est avant tout celle du peuple élu. Des « auteurs à succès », comme Bossuet et Rollin, voient pourtant en lui un instrument de Dieu, tandis qu’Huet, dans son Histoire du commerce et de la navigation des Anciens, dédiée à Colbert, dessine un conquérant qui a révolutionné l’histoire du commerce. Ces auteurs sont tous redevables des progrès de l’histoire critique qui, depuis P. Bayle au moins, s’interroge sur la fiabilité des sources concernant Alexandre. Briant restitue avec finesse le contexte dans lequel le témoignage d’Arrien s’impose comme primordial, tandis que celui de Quinte-Curce est dévalorisé. Les apports de Voltaire, Montesquieu et Linguet sont remarquablement exposés, ainsi que les débats qui les opposent dans la mise en parallèle du Siècle d’Alexandre et de celui de Louis XIV. Alexandre est, dans chacun des scénarios, à la fois un produit de son temps et du présent des auteurs. Un chapitre entier est consacré à Sainte-Croix, lauréat du prix de l’Académie en 1771, adepte d’une érudition rigoureuse, voire ascétique, qui, au contraire de son contemporain E. Gibbon, répugne à développer une vision philosophique de l’histoire (qui relève, selon l’expression méprisante de Sainte-Croix, du « bel esprit »). C’est pourtant lui qui, dans la seconde édition de son ouvrage, en 1804, revient dans le giron de l’histoire providentielle et rechristianise la figure d’Alexandre, en réhabilitant le passage de Flavius Josèphe relatif à son voyage à Jérusalem (également discuté par Bayle, Rollin, Voltaire et bien d’autres). Pendant ce temps, dans le reste de l’Europe, des Alexandre fleurissent, en particulier celui de la Disquisition de William Robertson, dont l’impact fut considérable.

La deuxième partie (« Mort du héros. Naissance d’un conquérant philosophe ») propose, en trois chapitres, de cerner la démolition du héros à l’antique, ce conquérant certes brutal, mais qui gagne l’immortalité par la guerre. On lui préfère désormais le bon prince promoteur de la paix. Héros et anti-héros, cruel et laborieux, homme de grands desseins comme son père Philippe, Alexandre passionne historiens et philosophes, qui s’efforcent d’articuler guerre et paix, expansion et bien-être, en comparant le Macédonien avec d’autres bâtisseurs d’empires comme Pierre le Grand ou Frédéric. Par-delà les vices et les excès, l’humanité leur est redevable d’avoir ouvert le monde aux progrès de l’esprit humain. Alexandre avait, comme l’écrit Montesquieu, « une saillie de raison ». La cohérence de son dessein stratégique et l’intelligence de sa réalisation tactique légitiment ses entreprises et celui qui les a menées. Le « roi qui pense » (p. 255) est alors considéré comme un homme d’État remarquable, un roi civilisateur… « et les peuples subjugués dansent avec leurs chaînes » ! (Voltaire, 1768, cité p. 275). Briant, en changeant de point d’observation et en scrutant l’Alexandre de Daniel Defoe, romancier réputé, publiciste et journaliste fécond, donne à voir une autre image, celle de l’ennemi de l’humanité qui détruisit Tyr et la brillante civilisation phénicienne à laquelle, par le biais de Carthage, l’Angleterre s’identifie volontiers. Différent encore l’Alexandre des Dictionnaires, ou celui de Bonaparte.

La troisième partie (« Empires »), en cinq chapitres, touche à une question cruciale : dans quelle mesure et selon quelles modalités l’empire d’Alexandre a-t-il constitué un paradigme de conquête réussie ? C’est Montesquieu, dans le sillage d’Huet, qui initie cette réflexion dans l’Esprit des Lois, en associant histoire du commerce et communication entre les peuples, dans une perspective civilisatrice. Briant décortique les contextes européens dans lesquels ce sujet fait débat et affecte la perception de celui que Lord Woodhouselee qualifie pourtant de Mighty Murderer (1818, cité p. 373). « De la Tamise à l’Indus », on appréhende « les leçons de l’histoire » telles que les formulent Français et Britanniques, souvent en conflit, préoccupés les uns et les autres de l’avenir de leur empire. Quelle attitude avoir envers les peuples conquis ? Est-il possible d’introduire à la fois l’Évangile et la lumière européenne ? Quelle place concéder respectivement aux lois et à la crainte ? Où situer les limites de l’analogie entre empire d’Alexandre et empires modernes ? Les Alexandres allemands, de C.G. Heyne, B.-G. Niebuhr, A. Heeren, F.-C. Schlosser et autres, sont passés au crible fin, tandis que s’annonce l’(Histoire d’Alexandre (1833) de J.G. Droysen qui œuvre à l’unification de l’Allemagne en exprimant l’idée novatrice d’une fusion entre Grecs et Perses et en brossant le portrait d’un Alexandre accomplissant la synthèse entre les deux rives de la Méditerranée.

La quatrième partie, enfin, explore, en deux chapitres, « le sens de l’histoire » tel qu’il est construit par les auteurs du long XVIIIe siècle. Dans quelle mesure l’aventure d’Alexandre, si courte, si surprenante, et pourtant demeurée inachevée, marque-t-elle une rupture dans l’histoire grecque et quelle place lui octroyer dans celle-ci, si tant est qu’il en fait vraiment partie ? Alexandre marque-t-il le déclin, la décadence, voire la fin de l’histoire grecque ? Sa visite à Jérusalem fait-elle de lui un relais de l’histoire providentielle qui culmine avec le Christ ? Telles sont les questionnements qu’analyse Briant. Porte-drapeau de l’Europe face à l’Orient, un Alexandre prophétique se dessine, qui a accompli une « croisade » en appelant d’autres. Pour les Grecs en butte à l’Empire ottoman, héritier imaginaire des Perses, le Macédonien devient le premier des Hellènes, un patriote à imiter. On rêve en Occident d’un Orient sorti de sa torpeur ottomane (dans les traces d’Alexandre « génie réparateur » d’un empire prétendument écrasé), régénéré par les Européens. On admire l’Égypte, redécouverte par un nouveau conquérant, Bonaparte, associé à des savants qui viennent apporter les Lumières dans un climat d’appropriation territoriale unissant le sabre et la plume, comme jadis, au temps d’Alexandre...

Figure tutélaire de la mémoire et de l’identité européennes, tantôt exalté, tantôt honni, Alexandre a nourri mille débats, polémiques, rêves, projets, analyses dans des domaines très variés. La fécondité de sa figure historique et historiographique, bref sa réception est remarquablement mise en lumière par Briant. On comprend la portée herméneutique d’un va-et-vient analogique entre l’Antiquité et les divers présents traversés, sans pour autant renoncer à mesurer la distance qui les sépare. Ce jeu de miroir, par–delà les divergences, les biais et les polémiques, apporte de part et d’autre un surcroît d’intelligibilité au passé comme au présent. Alexandre est, comme on dit, « bon à penser », qu’il s’agisse de la critique historique, des politiques de conquêtes et d’impérialisme, du portrait du prince, de l’acculturation, du destin des empires, de la dialectique entre unité et diversité, ou entre guerre et paix, sans oublier le devenir de l’Europe et de ses nations en chantier.

Le volume, dont on n’a ici rendu compte que sommairement tant il est foisonnant, contient 42 pages (p. 571-613) de sources primaires et 21 pages (p. 614-635) d’études modernes. Un index des auteurs anciens et modernes le clôture ; le lecteur eût apprécié un index géographique et thématique étant donné l’extrême richesse des sujets brassés. On est redevable à Briant d’une fascinante histoire intellectuelle du XVIIIe au prisme du dossier d’Alexandre. Son érudition impeccable, l’acuité de ses questionnements, la limpidité de ses analyses, l’immense intérêt que suscitent les innombrables extraits de textes cités contribuent à faire de ce livre un modèle en matière de réception de l’Antiquité, aussi essentiel pour les Antiquisants que pour les Modernistes et les Contemporanéistes.

Table of Contents

GENESE ET AFFIRMATION D’UNE HISTOIRE CRITIQUE
L’histoire du dauphin
Retour aux sources
Alexandre à l’Académie
MORT DU HEROS : NAISSANCE D’UN CONQUERANT-PHILOSOPHE
La démolition du héros à l’antique
Guerre, raison et civilisation
Alexandre du sage, Alexandre du vulgaire
EMPIRES
Une conquête réussie : genèse d’un modèle impérial
Affirmation et contestation du modèle
De la Tamise à l’indus : leçons d’empire
LE SENS DE L’HISTOIRE
Alexandre, et après ?
Alexandre, l’Europe et l’Orient immobile
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