Bryn Mawr Classical Review

BMCR 2013.08.29 on the BMCR blog

Bryn Mawr Classical Review 2013.08.29

Lautaro Roig Lanzillotta, Israel Muñoz Gallarte (ed.), Plutarch in the Religious and Philosophical Discourse of Late Antiquity. Studies in Platonism, Neoplatonism, and the Platonic tradition, 14.   Leiden; Boston:  Brill, 2012.  Pp. xiii, 304.  ISBN 9789004234741.  $149.00.  


Reviewed by Xavier Brouillette, Collège du Vieux Montréal (xbrouillette@cvm.qc.ca)

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Le présent volume tire son origine du 9e congrès de l’International Plutarch Society (section : Réseau Thématique Plutarque) qui s’est déroulé à la Faculté de Théologie et d’Études Religieuses de l’Université de Groningen du 2 au 5 juin 2010. La rencontre avait comme objectif premier de porter un regard nouveau sur l’atmosphère culturelle du premier siècle de l’ère chrétienne. Plutarque étant un penseur appartenant au monde religieux et philosophique de cette époque, il apparaissait alors comme une source centrale pour réaliser cet objectif. Lautaro Roig Lanzillotta et Israel Muñoz Gallarte, organisateurs de la rencontre, éditent dans le présent volume une sélection des contributions qui y furent présentées.

Le volume se compose de quinze contributions proposées par des chercheurs européens et réparties dans deux rubriques : « Plutarch and Philosophy » et « Plutarch and Religion ». Le présent lecteur doit d’emblée avouer sa perplexité face à une telle distinction. Si Plutarque est intéressant pour comprendre l’atmosphère du premier siècle, n’est-ce pas justement, parce que cette opposition entre philosophie et religion n’est pas vraiment opérante à cette époque? Cette question est discutée par Roig Lanzillota dans la fort instructive « Introduction » (pp. 1-21) qu’il donne au volume. Rappelant comment cette distinction peut apparaître artificielle (cf. p.13-14), il souligne néanmoins que Plutarque peut fournir un témoignage essentiel sur un certain nombre de phénomènes spécifiquement religieux, par exemple l’orphisme. Pourtant, l’on sait que lorsque Plutarque parle d’orphisme, ou encore des mystères, il le fait à travers une lecture platonicienne.1 Comment alors être certain qu’il soit véritablement possible de séparer philosophie et religion? L’introduction n’avance malheureusement aucun argument décisif. Ces quelques considérations n’enlèvent cependant peu à la qualité de celle-ci, même si elle implique un découpage de l’ouvrage qui ne sera pas toujours heureux. À titre d’exemple, les contributions de Geert Roskam et de Delfim F. Leão traitent toutes deux d’Alcibiade, et auraient gagné à être présentées conjointement. La perspective adoptée est de concentrer le regard dans la première section sur le rapport de Plutarque aux différentes écoles philosophiques, particulièrement le stoïcisme et la tradition aristotélicienne. Roig Lanzillota rappelle ici à juste titre l’apport important de Plutarque au développement de la philosophie ancienne, et le considère comme un philosophe important. La seconde section porte plus généralement sur certains phénomènes religieux de l’époque, notamment en raison de l’implication active de Plutarque en tant que prêtre de Delphes. En somme, l’introduction permet de bien mettre en contexte la pensée de Plutarque et laisse entrevoir le contenu général des contributions. Je présenterai dans la suite brièvement chacune des contributions, me bornant à quelques remarques critiques sur les points qui me semblent plus problématiques.

La section « Plutarch and Philosophy », s’ouvre sur trois excellentes contributions. D’abord, Abraham P. Bos, dans « Plutarch on the Sleeping Soul and the Waking Intellect and Aristotle’s Double Entelechy Concept » (pp.25-42), montre l’influence du De anima d’Aristote chez Plutarque dans sa conception de l’Âme du Monde, particulièrement dans le De animae procreatione et dans le mythe final du De facie.

De son côté, Francesco Becchi dans « The Doctrine of the Passions : Plutarch, Posidonius and Galen » (pp. 43-53), montre comment la doctrine des passions chez Plutarque est cohérente et que les contradictions entre une valorisation des passions dans certains textes (principalement le De virtute morali) et une critique de celles-ci ne le sont qu’en apparence.

Finalement, Raúl Caballero dans « The Adventitious Motion of the Soul (Plu., De Stoic. repugn. 23, 1045B-F) and the Controversy Between Aristo of Chios and the Middle Academy » (pp. 55-72), présente de son côté le débat entre le stoïcisme et l’Académie d’Arcésilas (et de ses successeurs) à propos du destin et de l’action. Plutarque représente ici une source inestimable à la compréhension de ce débat qui traverse toute son œuvre.

La contribution de Frederick E. Brenk, « Plutarch and ‘Pagan Monotheism’ » (pp. 73-84) apparaît plus problématique. Brenk tente de montrer comment Plutarque, tout comme Akhénaton l’a fait plusieurs centaines d’années auparavant, « raised a personnal god to the supreme God of the universe » (p. 83). Brenk se fonde ici principalement sur le discours d’Ammonios dans le De E où Apollon est identifié à l’Un. Cette hypothèse de Brenk semble particulièrement hardie, non seulement parce qu’il semble problématique de parler de monothéisme à propos de la religion d’Akhénaton, mais aussi parce que ce terme peut difficilement s’appliquer à la tradition grecque.2 Surtout, le discours final du De E auquel fait référence Brenk ne peut pas être interprété du point de vue monothéiste, et « l’Un » dont il est question est employé pour signaler « l’unité » de la divinité par opposition à la multiplicité du monde ici-bas.3 L’apologie d’Apollon ne vient pas du tout nier la présence d’autres dieux. Il convient donc de rester prudent sur cette question.

De son côté, Geert Roskam offre un regard éclairant sur la relation entre le politique et la philosophie. Dans « Socrates and Alcibiades : A Notorious σκάνδαλον in the Later Platonist Tradition » (pp. 85-100), il analyse la perspective de Plutarque et de Proclus sur la relation entre Socrate et Alcibiade et montre comment les deux auteurs partagent la même position, selon laquelle l’influence de Socrate sur Alcibiade est moralement acceptable et fut bénéfique.

Finalement, Michiel Meeusen clôt la section « Plutarch and Philosophy » avec « Salt in the Holy Water : Plutarch’s Quaestiones naturales in Michael Psellus’ De Omnifaria Doctrina » (pp. 101-121) où il s’intéresse à la façon dont la philosophie à l’époque Byzantine a su intégrer les connaissances scientifiques anciennes. Les Quaestiones naturales de Plutarque représentent ici un paradigme important et donne lieu à quelques commentaires intéressants sur le traitement de celles-ci par Psellus afin de tenir compte du contexte plutôt critique envers la philosophie grecque.

La section « Plutarch and Religion » s’ouvre sur la contribution d’Ana Isabel Jiménez San Cristóbal, « Iacchus in Plutarch » (pp. 125-135), dans laquelle l’auteure s’intéresse au mystère entourant Iacchos et Dionysos. Elle montre que la plupart des mentions d’Iacchos dans les Vies font référence aux Mystères d’Éleusis. Une analyse minutieuse de ces occurrences l’amène à faire l’hypothèse que, dans l’esprit de Plutarque, Iacchos serait le nom porté par Dionysos à Éleusis.

Lautaro Roig Lanzillotta, dans « Plutarch’s Idea of God in the Religious and Philosophical Context of Late Antiquity » (pp. 137-150) prend comme point de départ l’attaque de Plutarque envers Hérodote qui aurait énoncé que la divinité est πᾶν φθονερόν τε καὶ ταραχῶδες (De Herodoti Malignitate, 857F-858A). Selon Roig Lanzillota, Plutarque ne s’attaque pas tant à la jalousie des dieux, mais au simple fait qu’ils puissent être à l’origine d’actions mauvaises. L’auteur montre très bien comment entre en jeu la conception d’une divinité fondamentalement bonne, dont l’origine doit beaucoup au Timée de Platon (29e).

Angelo Casanova dans « Plutarch as Apollo’s Priest at Delphi » (pp. 151-157), s’interroge sur l’établissement du texte du De E en contestant la correction proposée par Paton dans le De E, 385A7 de remplacer συμφιλοτιμούμενος par συμφιλοτιμουμένων. La démonstration de Casanova est convaincante et lui permet du même coup d’offrir quelques réflexions sur la responsabilité de Plutarque, à la fois comme philosophe et comme prêtre.

Dans « Plutarch’s Attitude towards Astral Biology » (pp. 159-169), Aurelio Pérez Jiménez dresse la position de Plutarque à propos de l’influence des astres sur les plantes et les animaux. À l’aide principalement du De Iside et du Commentaire sur les Travaux et les Jours d’Hésiode (fr. 25-112 Sandbach), Pérez Jiménez conclut que Plutarque acceptait une certaine influence des astres sur le comportement ou sur le développement physiologique des animaux, sans pour autant accepter d’autres explications plus spéculatives.

Cette nécessité de toujours trouver une voie médiane entre la superstition et « l’étroitesse rationaliste », comme l’affirmait déjà Babut dans son ouvrage classique, est au cœur de l’étude de Paola Volpe Cacciatore.4 Dans « ‘Cicalata sul fascino volgarmente detto jettatura’ : Plutarch, Quaestio convivalis 5-7 » (pp. 171-179), elle utilise la septième Quaestio des Propos de table portant sur le mauvais œil pour réaffirmer avec vigueur cette constante de l’attitude philosophique de Plutarque.

« The Eleusinian Mysteries and Political Timing in the Life of Alcibiades » de Delfim F. Leão (pp. 181-192), porte un regard intéressant sur la carrière politique d’Alcibiade depuis la mutilation des hermès et la parodie des Mystères d’Éleusis jusqu’à son retour triomphal à Athènes où les Mystères occuperont une fois de plus une place importante. La contribution nous rappelle comment politique et religion étaient à cette époque intimement reliées.

L’interaction entre la philosophie et la religion est aussi au cœur de la contribution de Rosario Scannapieco, « Μυστηριώδης θεολογία: Plutarch's fr. 157 Sandbach between cultural traditions and philosophical models » (pp. 193-214) qui analyse les différentes « stratégies rhétoriques » qu’emploie Plutarque (analyses sémantiques et étymologiques, allégoriques, physiques et rationnelles). On notera avec intérêt les parallèles indiqués entre le fr. 157 et le Politique de Platon.

L’aspect religieux est aussi au centre de l’analyse de George van Kooten «  A Non-Fideistic Interpretation of πίστις in Plutarch’s Writings : The Harmony between πίστις and Knowledge » (pp. 215-233). L’argumentaire, fort pertinent, permet de remettre en contexte la notion de pistis, trop rapidement interprété comme « foi » s’opposant à la philosophie et la connaissance. Van Kooten analyse avec précision le dossier de la pistis chez Plutarque et montre le caractère complexe de la notion (la foi religieuse, mais aussi la foi comme persuasion et comme confiance, qui peuvent très bien s’inscrire dans un contexte philosophique).

Le volume se clôt par la contribution de Israel Muñoz Gallarte « The Colors of the Souls » (pp. 235-247) qui analyse la théorie des couleurs de l’âme, telle qu’on la trouve dans Plutarque (De sera numinis, 565CE) et dans les écrits apocryphes chrétiens, en l’occurrence les Actes de Jean (28,6-29,19). Muñoz Gallarte observe plusieurs points similaires entre les deux textes, qui rendent compte d’un héritage culturel commun.

Ce bref survol du contenu de chaque contribution illustre le caractère hétéroclite du volume malgré une volonté affirmée d’y retrouver un thème commun. Cela ne doit pas surprendre compte tenu de l’origine du livre. À l’inverse, on saluera la diversité des interventions fournissant chacune un éclairage différent sur l’œuvre de Plutarque. À tous les points de vue, la vaste majorité des propositions sont de qualité et ouvrent sur de nouvelles perspectives. De ce point de vue, l’ouvrage atteint son objectif initial, celui d’éclairer le contexte culturel des premiers siècles.


Notes:


1.   Voir Mauro Bonazzi (2010), « Plutarque et l’immortalité de l’âme », dans Les dialogues platoniciens chez Plutarque (ed. Xavier Brouillette et Angelo Giavatto), Leuven, Leuven University Press, pp. 75-89.
2.   Brenk s’inspire ici notamment de l’ouvrage pivot de Jan Assmann, Moïse l’Égyptien. Un essai d’histoire de la mémoire, Paris, Flammarion. On consultera toutefois à profit la synthèse critique de Youri Volokhine (2008), « Atonisme et monothéisme : quelques étapes d’un débat moderne », dans Akhénaton et Néfertiti : soleil et ombres des pharaons, Milano, Silvana Editoriale, pp. 121-133. Sur le monothéisme dans la tradition grecque, voir aussi l’étude de M. L. West (1999), « Towards Monotheism », dans Pagan Monotheism in Late Antiquity (ed. Polymnia Athanassiadi and Michael Frede), Oxford, OUP, pp. 21-40, ainsi que le court mais pertinent article de Philippe Hoffmann (1998), « Y a-t-il un monothéisme philosophique dans l’Antiquité ? », Le monde de la Bible, (110), pp. 65-69.
3.   Voir John Peter Kenney (1991), Mystical Monotheism. A Study in Ancient Platonic Theology, Hanover: University Press of New England (Brown University Press), en particulier, p. 47.
4.   Daniel Babut (1969), Plutarque et le stoïcisme, Paris, PUF.

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