Bryn Mawr Classical Review

BMCR 2013.04.52 on the BMCR blog

Bryn Mawr Classical Review 2013.04.52

Marco Beretta, Francesco Citti, Lucia Pasetti (ed.), Seneca e le scienze naturali. Biblioteca di Nuncius. Studi e testi, 68.   Firenze:  Leo S. Olschki, 2012.  Pp. vi, 273.  ISBN 9788822261892.  €29.00 (pb).  


Reviewed by Arthur Haushalter, École des hautes études hispaniques et ibériques (Casa de Velázquez, Madrid) - Université de Reims (arthur.haushalter@casadevelazquez.org)

[Authors and titles are listed at the end of the review.]

Jusqu’à une période assez récente, il semble que les Questions Naturelles de Sénèque n’ont pas suscité l’intérêt qu’elles méritent dans l’érudition moderne. La faute en revient sans doute, comme bien souvent, à une tenace imperméabilité entre les disciplines académiques. L’idée de cet ouvrage collectif, qui fait suite à un volume sur Lucrèce (BMCR 2009.08.65), repose précisément sur un séminaire, tenu à Ravenne le 14 novembre 2008 (Université de Bologne), qui réunissait latinistes et historiens des sciences. Bien sûr, les philologues, après avoir longtemps réduit Sénèque aux Lettres à Lucilius et aux traités philosophiques, s’intéressent depuis plusieurs années non seulement aux tragédies, mais aussi aux Questions Naturelles ; la remarquable synthèse de Gareth Williams,1 parue peu avant cet ouvrage (mais dont certains contributeurs ont pu tirer profit), témoigne, notamment avec sa bibliographie, des progrès entrepris dans la connaissance de la physique romaine d’inspiration stoïcienne. Ce volume, très agréable à manier grâce au soin des éditeurs comme à la qualité de l’objet lui-même, y contribue aussi à sa façon. On pourra toujours lui reprocher d’embrasser une matière trop ample pour assurer la cohérence de l’ensemble, mais c’est la loi du genre, et cet ouvrage n’a pas vocation à s’attaquer à tous les problèmes, ou même à offrir la moindre synthèse. En revanche, on sera fondé à regretter l’absence de bibliographie, à la fin de chaque article ou à la fin du livre.

La première contribution, par Marco Beretta, entend chercher dans l’antiquité les racines d’un concept fondamental de la modernité, celui de loi naturelle ; cette mise en perspective qui, sans être particulièrement novatrice, a le mérite de faire clairement le point sur la place de la providence divine dans l’explication des phénomènes depuis les présocratiques jusqu’à Sénèque, constitue une très bonne introduction à l’ouvrage. On appréciera en particulier son analyse de l’ambiguïté de la notion de pacte (foedera naturae) chez Lucrèce.2 Considérant que Lucrèce et Sénèque représentent la somme des physiques épicurienne et stoïcienne, M. Beretta rappelle que ces deux « classiques » serviront de base, au XVIe s., à la formation de la science nouvelle, en rupture avec la tradition aristotélicienne ; ainsi l’ambiguïté des liens entre nature et loi, autrement dit l’opposition entre une loi naturelle conçue comme descriptive et une autre prescriptive, se retrouvera inchangée dans les débats de la science de la Renaissance, avant que la première ne l’emporte sur la seconde.

L’article suivant est d’une tout autre veine. Alfonso Traina avait naguère évoqué lo stile drammatico employé par Sénèque dans ses écrits philosophiques, reflet d’« une âme en guerre contre elle-même »;3 Piergiorgio Parroni propose ici d’étendre cette idée aux Questions Naturelles, et non seulement aux passages moraux, mais surtout aux exposés les plus techniques. Étudiant une série d’exemples, il évoque ainsi un style qui cherche, en créant des moments de tension, à convaincre le lecteur par les émotions. Ainsi les citations, directes ou implicites, de passages poétiques de Lucrèce, d’Ovide ou Virgile, n’ont pas une simple fonction ornementale : elles permettent, grâce à une mise en miroir de deux contextes, d’atteindre une « puissance évocatrice » (p. 19). Si l’idée générale de l’auteur, quoique banale, peut être intéressante, on peut regretter l’absence d’une véritable définition, ne serait-ce qu’en des termes stylistiques, de ce linguaggio ou stile drammatico ; mais surtout, on attendrait une réflexion plus large sur ce qu’on pourrait appeler la stratégie argumentative de Sénèque, notamment autour de l’exploitation de la culture commune partagée avec son lecteur.

Harry M. Hine, qui rappelle que Sénèque, avec ses Questions Naturelles, entreprend de transposer en latin une pensée fondamentalement grecque, se propose de revenir sur la question devenue classique de l’originalité de sa contribution. D’emblée, le récent éditeur du texte dans la Teubner rejette la notion d’originalité, inopérante dans un domaine où tant d’œuvres sont perdues pour nous, et lui préfère celle plus importante à ses yeux d’« indépendance de pensée ». On voit mal, à vrai dire, l’intérêt de cette distinction, sinon son mérite d’appeler à une remise en cause de l’usage simpliste de la Quellenforschung et (on le déduit de la lecture de la suite) à une sorte d’empirisme prudent. Pour autant, Hine explique de façon convaincante que Sénèque tente en quelque sorte de montrer comment les Romains devraient faire de la physique. Pour cela, il s’appuie sur une analyse du livre 2, en particulier des passages que le philosophe consacre au vin foudroyé, à la divination étrusque et à l’étude du vocabulaire technique latin ; il reconnait dans la structure de l’exposé une manière originale de partir de l’observation des phénomènes.

L’étude de Francesca Romana Berno porte sur le vaste tableau du déluge du livre 3 des Questions Naturelles. Sénèque y rattache la fin du monde à la confusio, ou perte de distinction entre l’eau, la terre, l’air et le feu ; en lien avec la théorie des bassins souterrains et avec une accumulation de facteurs externes (pluies, tempêtes en mer, séismes), c’est la terre qui devient eau. D’après Romana Berno, c’est curieusement dans le livre 15 des Métamorphoses d’Ovide, abondamment cité dans le livre 3, que Sénèque a trouvé les arguments scientifiques pour expliquer le déluge, en particulier dans un extrait du discours de Pythagore (244-251). Le philosophe, qui cite volontiers Ovide pour reprendre ses idées tout en critiquant ses images, chercherait ainsi à rivaliser avec le poète à partir de son propre texte. C’est dans ce sens qu’est bien analysée la mise en scène presque humanisée de la lutte que se livrent l’eau et la terre, cette dernière y apparaissant comme un corps en putréfaction.

Deux contributions portent sur le livre 4 du même ouvrage, consacré au Nil, fleuve qui est au cœur des interrogations des anciens sur la forme de la terre et la physique. La première, par Pasquale Rossi, est pour le moins déconcertante. Au mieux le texte est résumé, au pire il n’est que cité : les extraits de Sénèque occupent à eux seuls environ 70% de l’article. De même, l’extrait de Jean le Lydien, que la tradition tient pour un témoin de la fin manquante du livre 4, est brièvement présenté sans le moindre examen critique (voir pourtant l’article suivant p. 90-92 et, dans le même ouvrage, p. 168). En définitive, la seule analyse consiste à remarquer qu’il ne s’agit pas d’une simple analyse hydrologique, puisque le philosophe, pour rendre son texte plus vivant, le coupe par de petits récits. Cela semble donc un peu court ; pour s’initier au livre 3, on fera mieux de se rapporter aux notices des éditions, ou à G. Williams. L’étude de Daniele Pellacani, qui propose de dégager plusieurs thèmes du livre 4 semble plus intéressante : les liens entre Sénèque et l’Égypte, les éléments paradoxographiques, la comparaison avec le Danube, les théories sur les crues du Nil. On conçoit cependant que le projet, trop ambitieux, ne puisse pas être réellement mené à bien. Sur les crues du fleuve par exemple, rendre compte pour eux-mêmes de chacun des auteurs cités par Sénèque, quand il s’agit d’Anaxagore, Thalès, ou Diogène d’Apollonie, relève évidemment de la gageure, et on ne peut que regretter que la bibliographie utilisée soit souvent obsolète.4 Le problème de la lacune du texte est en revanche bien posé.

Arturo De Vivo rappelle, au sujet du livre 6 sur les tremblements de terre, qu’il s’agit du second texte de Sénèque sur le sujet ; c’est d’ailleurs l’auteur lui-même qui l’indique, donnant ainsi une dimension autobiographique à son texte, qui autorise De Vivo à tenter d’en comprendre la genèse à la lumière du contexte de sa rédaction. Les premières années de Sénèque en Corse semblent marquées à la fois par un intérêt pour la nature et un rejet de l’engagement, ainsi que de toute littérature liée à la politique ; De Vivo songe au Salluste du Catilina (4, 1-2) qui, rejetant l’ambition politique, funeste, choisit de se plonger dans la réflexion historique intérieure. Le livre 6 commence du reste par une observation empirique récente, ce qui est un type d’incipit très rare, celle du tremblement de terre de 62 (ou 63) en Campanie, qui aurait fait naître le projet de ce traité. Grâce à une étude formelle détaillée de la structure du livre, De Vivo montre que les deux excursus politico- historiques, l’un consacré à un éloge de Néron (et de son amor veritatis, lié à l’exploration très récente des sources du Nil), l’autre à la condamnation d’Alexandre (le rex / tyrannus, dont l’opération du Nil, aux objectifs purement impérialistes, a échoué lamentablement), entrent en symétrie. Dès lors, la figure de Callisthène, le sage exécuté par son propre roi, doit être vue comme un possible double de Sénèque lui-même, et l’ensemble interprété comme une mise en garde contre le risque pour Néron de devenir rex.

La courte contribution de Francesco Citti cherche à éclairer un passage du De otio (4, 2) qui divise l’érudition moderne. Le philosophe y évoque, en opposition à une res publica étriquée, tout le profit que l’homme aurait à tourner ses regards vers la res publica maior, c’est-à-dire l’ensemble du monde, la nature. Il produit une liste des possibilités de recherche qui s’ouvriraient alors, se demandant par exemple si unum sit hoc quod maria terrasque et mari ac terris inserta complectitur, an multa eiusmodi corpora deus sparserit. L’article fait le catalogue des traductions proposées dans diverses langues de l’expression mari ac terris inserta, pour montrer comme elle a plongé les savants dans le doute, au point que la leçon du texte a pu même être mise en cause. G. Williams y voit une allusion aux quatre éléments, d’autres une périphrase désignant les hommes, etc. Citti réfute soigneusement toutes ces interprétations, et fait plus logiquement reposer l’image sur une « disposition concentrique de la matière », le passage évoquant le cosmos dans son ensemble puis, si l’on peut dire, tout ce qu’il y a dedans. Pour justifier cette idée, l’auteur fait appel à une série de références relevant de près ou de loin de la géographie savante (Ératosthène, Cicéron, Strabon, et surtout Poséidonios) afin d’illustrer l’idée que Sénèque voit ici le monde comme sur une carte, où les terres sont entourées par la mer. Bien sûr, l’argumentation l’emporte nettement sur les autres mais, en s’appuyant sur des formules courantes comme terra marique, ne peut-on se passer de convoquer tous ces érudits, et considérer que l’expression est surtout d’une extrême banalité ?

Deux articles sont ensuite consacrés à la postérité de la physique de Sénèque à partir de la Renaissance. Hiro Hirai évoque Juste Lipse, figure du renouveau du stoïcisme qui publia à Anvers, en 1605, les œuvres complètes du philosophe. En proposant une étude systématique des citations des Questions Naturelles dans les trois livres de la Physiologia stoicorum, Hirai montre comment l’érudit flamand a christianisé le déterminisme pessimiste de la physique stoïcienne. Le champ de l’étude passionnante de Bardo Maria Gauly est plus large : celle-ci explique en effet que c’est l’épilogue du livre 7, c’est-à-dire un pamphlet contre la dépravation, qui a permis la connexion entre les théories originales de Sénèque sur les comètes et les découvertes de la modernité (Tycho Brahe, Galilée, Kepler).

La dernière contribution, une revue monumentale (91 p.) de la fortune des Questions Naturelles jusqu’au début du XIXe s., par Fabio Nanni et Daniele Pellacani, est non seulement une mine d’informations et un outil de travail prudent et bien informé, mais surtout un parcours plus que plaisant à travers la littérature et la pensée occidentales depuis Lucain ; l’ indice dei nomi placé à la fin du volume lui doit presque toute sa richesse.

En dépit de l’inégal intérêt des contributions, le spécialiste comme le curieux pourront tirer du profit, et du plaisir, de la lecture de ce volume ; son plus grand mérite est sans doute de replacer la physique de Sénèque dans les traditions antiques des réflexions sur la nature, et dans le cadre plus large de l’histoire des sciences jusqu’à l’époque moderne.

Table des matières

Marco Beretta - Francesco Citti - Lucia Pasetti, « Premessa »
Marco Beretta, « Il concetto di legge naturale in Lucrezio e Seneca »
Piergiorgio Parroni, « Il linguaggio «drammatico» di Seneca scienziato »
Harry M. Hine, « Originality and Independence in Seneca Natural Questions Book 2 »
Francesca Romana Berno, « Non solo acqua. Elementi per un diluvio universale nel terzo libro delle Naturales Quaestiones »
Pasquale Rossi, « Le piene del Nilo nelle Naturales Quaestiones di Seneca »
Daniele Pellacani, « Le piene del Nilo. Nota bibliografica »
Arturo De Vivo, « Seneca e i terremoti (Questioni naturali, libro VI) »
Francesco Citti, « L’opzione della scienza. A proposito di Seneca, De otio 4,2 »
Hiro Hirai, « Seneca’s Naturales Quaestiones in Justus Lipsius’ Physiologia Stoicorum: the World-Soul, Providence and Eschatology »
Bardo Maria Gauly, « Aliquid veritati et posteri conferant: Seneca und die Kometentheorie der Frühen Neuzeit »
Fabio Nanni - Daniele Pellacani, « Per una rassegna sulla fortuna delle Naturales Quaestiones »
Indice dei nomi
Indice dei passi senecani

Notes:


1.   Gareth D. Williams, The Cosmic Viewpoint : A Study of Seneca's Natural Questions, Oxford, 2012.
2.   On peut renvoyer sur ce point à G. Droz-Vincent, « Les foedera naturae chez Lucrèce », dans C. Lévy (éd.), Le concept de nature à Rome. La physique, Paris, 1996, 191-212, et à B. Cuny-Lecallet, « Les monstres dans la météorologie de Lucrèce », La météorologie dans l’antiquité, Saint-Étienne, 2003, 345-365, qui ne sont pas cités par l’auteur.
3.   Alfonso Traina, Lo stile « drammatico » del filosofo Seneca, Bologne, 1987.
4.   On se contente de renvoyer, au sujet d’Euthymène de Marseille, à l’étude déjà ancienne de J. Desanges, Recherches sur l'activité des Méditerranéens aux confins de l'Afrique (VIe siècle avant J.-C. - IVe siècle après J.-C.), École française de Rome, 1978.

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