Bryn Mawr Classical Review

BMCR 2013.03.20 on the BMCR blog

Bryn Mawr Classical Review 2013.03.20

Nicole Belayche, Jean-Daniel Dubois (ed.), L'oiseau et le poisson: cohabitations religieuses dans les mondes grec et romain. Religions dans l'histoire.   Paris:  PUPS, 2011.  Pp. 410.  ISBN 9782840508007.  €22.00 (pb).  


Reviewed by Natacha Trippé, École française d’Athènes (natacha.trippe@gmail.com)

[The Table of Contents is listed below.]

Cet ouvrage collectif, au titre engageant, s’ouvre par une devinette : « L’oiseau et le poisson peuvent tomber amoureux. Mais où iront-ils construire leur nid ? ». Cette métaphore introduit ainsi la problématique, formulée dans le sous-titre, des cohabitations religieuses dans les mondes grec et romain. À travers des études locales, les auteurs des contributions s’interrogent sur ce que signifie concrètement cohabiter au quotidien dans l’Antiquité. Dans cette optique, le choix d’une échelle chronologique et culturelle large permet une approche comparatiste dépassant le cloisonnement traditionnel entre milieu polythéiste et monothéiste. De la même façon, l’approche des contacts religieux du point de vue des influences, des intégrations et des modalités de cohabitation prend le contrepied d’une historiographie traditionnelle de l’affrontement et de la rupture.

L’ouvrage adopte la problématique suivant trois axes principaux qui constituent les trois premières sections : les terrains de rencontres, les espaces et les langages, une quatrième section étant davantage consacrée aux méthodes mises en œuvre dans la démarche comparatiste. Cette dernière partie cependant rassemble des contributions qui auraient tout aussi bien pu figurer dans l’une des trois premières, de sorte que sa place dans l’organisation générale n’est pas tout à fait claire.

La première partie, intitulée « Quand païens, Juifs et chrétiens cohabitent », proposent quatre études de cas qui abordent les modalités des contacts religieux perceptibles dans l’acte rituel. D. Stökl Ben Ezra porte son regard sur les formes d’interactions entre les communautés juive et chrétienne à l’occasion des fêtes, décelables dans l’influence de certains rites juifs sur la liturgie chrétienne. Au Ve siècle, les discours prônant une différence nette, dans le rituel, entre les deux religions sont aussi, en négatif, des indices d’interactions. Du point de vue méthodologique, cette contribution montre la nécessité, pour appréhender la problématique des contacts religieux dans toutes ses dimensions, de dépasser les catégorisations idéologiques et d’utiliser l’ensemble des sources disponibles. C’est dans le milieu de la noblesse chrétienne d’Édesse du IIIe au Ve siècle qu’A. Camplani place son étude. En analysant la réception de la pensée chrétienne de Bardesane, qui intègre des symboliques religieuses traditionnelles, il montre l’évolution de la perception de l’altérité religieuse dans l’élite édessénienne. A. Van den Kerchove se penche quant à elle sur les hermétistes et propose une intéressante synthèse sur leur vision des sacrifices traditionnels et des sacrifices de la parole-raison (logikai thusiai), c’est-à-dire les prières, seuls sacrifices en mesure d’exprimer respect et crainte envers la divinité. Enfin, J. Scheid interprète la présence, au début du IVe siècle à Rome, d’un cimetière de martyrs à proximité immédiate du bois sacré de Dea Dia comme une volonté des chrétiens d’exister socialement sur le territoire, tout en bénéficiant du caractère ancestral du lieu.

La deuxième partie, intitulée « Territoires occupés ou partagés par plusieurs groupes religieux », rassemble des études portant sur la façon dont, géographiquement, diverses communautés religieuses se partagent un espace. F. de Polignac y aborde le cas de l’Amphiaraion d’Oropos, espace intermédiaire entre Athènes, la Béotie et Érétrie. En revenant sur la description du panneau central du grand autel faite par Pausanias, il montre l’importance de l’association d’Amphiaraos avec son fils Amphilochos, héros devin évoluant en marge du monde grec, ainsi que celle d’Hermès, figure de passage. Dans une démarche parallèle à celle de l’introduction du culte d’Asclépios à Athènes à la fin du Ve siècle, qui témoigne d’une dévotion nouvelle pour les divinités guérisseuses, la fondation du culte d’Amphiaraos pourrait aussi relever d’une initiative privée de Béotiens et d’Athéniens visant à créer un espace de cohabitation religieuse entre deux cités auparavant antagonistes. F. Van Haeperen consacre son étude à la répartition topographique des sanctuaires publics et privés à Ostie, entre le IIe et le IVe siècle ap. J.-C., et met en évidence les raisons qui conduisent au regroupement des dieux dans un même sanctuaire : la cohabitation de certaines divinités est appelée par des domaines d’action proches, comme le montre l’exemple d’Hercule, Esculape et Jupiter Dolichenus, figures de dieux protecteurs rassemblés dans l’aire sacrée de la Via della Foce, phénomène qui d’ailleurs s’observe dans d’autres cités du monde grec et romain. A.-V. Pont, en prenant l’exemple d’Éphèse, remet à juste titre en cause l’idée d’une initiative du pouvoir central romain dans la décision d’ériger un édifice voué au culte impérial dans les cités d’Asie Mineure. En procédant à un examen attentif de la documentation, elle parvient à la conclusion que cette décision ressortit en réalité à un choix assumé par la cité, incitée par une logique de compétition régionale, d’affirmation d’une identité civique ainsi que par le goût des élites pour un paysage urbain moderne, phénomène dont l’acmè se situe au IIe siècle.

L’Orient christianisé du VIe siècle fait l’objet de l’article de G. Filoramo, qui analyse les contacts religieux à Gaza, à travers la correspondance de Barsanuphe et de Jean de Gaza, guides de la communauté monastique située à Tawatha au Sud de la ville. Ouverts vers l’extérieur, ils manifestent un respect envers les autres communautés religieuses, tout en appliquant les lois ecclésiastiques et impériales, ce qui donneà cette communauté un visage tout à fait original par rapport à d’autres monachismes. À travers le thème de la descente du Christ en enfer, R. Gounelle met en lumière la façon dont se combinent motifs mythologiques et emprunts aux Écritures. En prenant comme exemple les Sermons d’Eusèbe de Gaule, il montre à quel point ces textes sont influencés par la Thébaïde de Stace dans le traitement de l’espace symbolique du monde souterrain. Il met ainsi en évidence l’intérêt qu’il y a à rechercher les parentés entre les récits de catabases chrétiennes et païennes dans l’ensemble de la littérature classique et non pas uniquement dans l’Enéide.

La troisième section de l’ouvrage, « Être soi en parlant le langage de l’autre », examine les procédés selon lesquels des groupes culturels ou religieux ont utilisé et adapté des motifs et des codes communs, qu’ils relèvent du langage conceptuel, iconographique ou poétique, pour exprimer leur identité. Cette section particulièrement intéressante touche évidemment à la délicate notion de « syncrétisme », mais rappelle surtout de manière instructive que les systèmes religieux du monde antique ne sont pas des structures figées et imperméables. Cette étude des langages communs permet ainsi de dépasser une approche binaire, voire une vision conflictuelle, pour mettre plutôt l’accent sur les diverses formes de réception et d’ouverture caractéristiques des contacts religieux. F. Prescendi analyse ainsi l’interpretatio de la déesse romaine Mater Matuta par la déesse grecque Ino-Leucothée, fondée sur le caractère courotrophe des deux figures divines, vraisemblablement dans le contexte de l’hellénisation de Rome au IIe siècle av. J.-C. À travers des extraits d’Ovide et de Plutarque, elle met en lumière la manière dont ces auteurs tissent des correspondances entre le rite romain et les éléments du mythe grec, considérations qui témoignent d’une réflexion vivante sur les modalités de traduction entre les deux systèmes polythéistes. A.-Fr. Jaccottet étudie pour sa part la manière dont les premiers chrétiens empruntent certains motifs de l’imagerie païenne. Selon elle, l’écart entre la tradition textuelle des Évangiles et les représentations du Christ sous les traits d’un jeune homme ou d’un enfant dans la scène du baptême s’explique par la reprise d’un schéma iconographique de l’imagerie dionysiaque : aux yeux des chrétiens, le thème de l’initiation du jeune Dionysos a pu en effet offrir une souplesse qui permettait d’exprimer leur identité tout en conservant un référent traditionnel. Dans la sphère alexandrine, G. Tallet s’attache à retracer le processus d’élaboration de la figure divine de Zeus Hélios Megas Sarapis, à partir de Sarapis, interpretatio graeca du dieu égyptien Osiris, dont l’iconographie solaire conduit à l’assimiler peu à peu à Helios, jusqu’à la figure composite de Zeus Helios Megas Sarapis à partir du règne de Trajan. Ce culte, qui serait né à Alexandrie, s’est ensuite diffusé en Égypte en suivant le réseau des installations militaires romaines où, en tant que symbole du pouvoir impérial, il faisait l’objet d’un culte particulièrement vivant. En analysant les difficultés de traduction que présente le préambule d’un texte gnostique, l’Apocalypse de Pierre, J.-D. Dubois propose une nouvelle interprétation de la façon dont le Christ y est figuré et montre que cette représentation emprunte des éléments de la culture grecque d’Alexandrie au IIe siècle ap. J.-C. : ainsi, plutôt que dans le temple de Jérusalem, le Christ y serait figuré assis sur un fronton de temple grec. Au travers d’œuvres poétiques grecques des IVe-VIe siècle, G. Agosti examine de manière tout à fait intéressante la façon dont les auteurs chrétiens, tels Nonnos de Panopolis, ont adopté les codes formels et les motifs de l’épopée homérique. Il montre que la culture grecque « classique », loin d’être un espace de rupture, fut au contraire un terrain de dialogue entre les communautés païenne et chrétienne.

La quatrième partie, qui se penche davantage sur la méthode comparatiste, propose divers modèles d’analyse des sources relevant de sphères culturelles différentes. Ph. Matthey examine la fin du règne du dernier pharaon d’Égypte, Nectanébo II, en proposant un tour d’horizon des documents grecs et égyptiens. À travers cette démarche, il confronte deux visions de la conquête perse à la fin de la Basse Époque et, partant, deux manières d’écrire l’histoire. En présentant un corpus nourri, Fr. Duyrat étudie les représentations des divinités sur les monnaies de quatre cités phéniciennes à l’époque hellénistique (Arados, Byblos, Sidon et Tyr), dont l’iconographie hellénisée est en nette rupture avec les représentations d’époque perse, comme en témoignent par exemple la variété des motifs ou l’introduction de figures féminines, telles que Tychè et Nikè. Plus qu’à une véritable transformation du panthéon à l’issue de la conquête gréco-macédonienne, cette évolution est davantage liée au processus de l’interpretatio graeca des dieux indigènes. A. Destro et M. Pesce examinent le motif du « voyage céleste » dans la Seconde Lettre aux Corinthiens de Paul de Tarse en s’appuyant sur de nombreux exemples pris dans les textes grecs, latins, juifs, gnostiques et chrétiens. En mettant en lumière les éléments communs à ces différents récits, ils montrent que l’expérience du « voyage céleste » n’est pas propre à une doctrine religieuse mais relève d’un schéma dont les caractéristiques bien connues et reconnaissables culturellement sont adaptées et réinterprétées selon les différents groupes religieux, par le biais de « trafics culturels ». Dans l’Orient romain, N. Belayche et A.-R. Hošek examinent les modalités de contact entre les populations locales et les colons romains dans les fondations augustéennes de Berytus et d’Antioche de Pisidie. Dans les deux cas, la formation du panthéon révèle un processus souple dans la manière d’intégrer, sans les assimiler, les divinités locales : à Antioche le dieu Men est honoré, par interpretatio, sous le théonyme latin de Luna, tandis que le dieu de Berytus, Balmarcod, emprunte son nom latinisé à Jupiter Capitolin. Dans le contexte politique et culturel de la romanisation, ces grandes divinités locales deviennent alors les figures fédératrices de communautés mixtes.

Au terme de l’ouvrage, qui s’achève par une utile bibliographie, le lecteur a acquis une vision renouvelée des modalités des contacts religieux dans le monde antique. La grande originalité de l’ouvrage est en effet d’aborder à travers la même grille herméneutique les diverses périodes et courants religieux et de faire dialoguer l’ensemble des sources disponibles pour sortir du discours propre à une seule communauté. Ce livre constitue ainsi, pour toute personne s’intéressant à l’histoire des religions, une importante source de réflexion, tant du point de vue de la méthode que du matériau riche et varié des contributions.

Table des matières

Introduction : N. Belayche et J.-D. Dubois
Première partie. Quand païens, Juifs et chrétiens cohabitent
D. Stöckl Ben Ezra: Interaction et différenciation. Quelques pensées sur les rôles des fêtes juives, chrétiennes (et ‘païennes’)
A. Camplani: Perception de l’altérité religieuse et identité culturelle: l’élite d’Édesse entre les IIIe et Ve siècles
A. Van Den Kerchove: Les Hermétistes et les conceptions traditionnelles des sacrifices
J. Scheid: Les chrétiens et le bois sacré de Dea Dia
Deuxième partie. Quand les espaces sont occupés ou partagés par plusieurs groupes religieux
F. De Polignac: Un système religieux à double visage dans un espace intermédiaire : l’exemple de l’Amphiaraion d’Oropos
F. Van Haeperen: Cohabitations religieuses à Ostie, port de Rome
A.-V. Pont: La place du culte impérial dans l’espace urbain d’Éphèse : initiative, contrôle, interprétation
G. Filoramo: Cohabitations et contacts religieux dans le monachisme de Gaza à travers la correspondance de Barsanuphe et de Jean de Gaza
R. Gounelle: Entre Bible et mythologie gréco-romaine : la descente du Christ aux enfers dans les Sermons XII et XIIA d’Eusèbe dit de Gaule
Troisième partie. Être soi en parlant le langage de l’autre
F. Prescendi: La déesse grecque Ino-Leucothée est devenue la déesse romaine Mater Matuta. Réflexions sur les échanges entre cultures ‘voisines’
A.-F. Jaccottet: Du baptême de Dionysos à l’initiation du Christ : langage iconographique et identité religieuse
G. Tallet: Zeus Hélios Megas Sarapis : un dieu égyptien ‘pour les Romains’ ?
J.-D. Dubois: Jésus assis au Temple ou sur le Temple. Remarques sur le préambule de l'Apocalypse copte de Pierre (NHC VII, 3)
G. Agosti: Usurper, imiter, communiquer : le dialogue interculturel dans la poésie grecque chrétienne de l’Antiquité tardive
Quatrième partie. Comment historiens et anthropologues étudient les cohabitations religieuses
P. Matthey: Récits grecs et égyptiens à propos de Nectanébo II : une réflexion sur l’historiographie égyptienne
F. Duyrat: Interpretatio Graeca et identité sémitique. Les divinités sur les monnaies de Phénicie hellénistique
A. Destro and M. Pesce: Le voyage céleste : tradition d’un genre ou schéma culturel en contexte
N. Belayche and A.R. Hošek: Anatomie d’une rencontre dans des constructions volontaires : les colonies romaines de l’Orient romain
Bibliographie
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