Bryn Mawr Classical Review

BMCR 2013.01.11 on the BMCR blog

Bryn Mawr Classical Review 2013.01.11

Jamie Sewell, The Formation of Roman Urbanism, 338-200 B.C.: Between Contemporary Foreign Influence and Roman Tradition. JRA Supplementary series, 79.   Portsmouth, RI:  Journal of Roman Archaeology, 2010.  Pp. 190.  ISBN 9781887829793.  $87.00.  


Reviewed by Vincent Jolivet, CNRS, UMR 8546, Paris (vincent_jolivet @libero.it)

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Contrairement à ce que pourrait laisser penser son titre, ce volume, issu d’une thèse soutenue au Birkbeck College de Londres en 2007, ne traite nullement de la “formation de l’urbanisme romain”, dont tout laisse à penser qu’à plus de quatre siècles de la fondation de la Ville elle avait très largement dépassé ce stade initial. Il s’agit ici bien moins de Rome que des colonies latines des années centrales de la République, de ces effigies parvae simulacraque de la capitale, pour reprendre les termes très commentés (ici, p. 13 et 86) des Nuits Attiques d’Aulu-Gelle (16.13.9), mais qui sont postérieurs de quelque quatre siècles et demi à la période ici considérée. Le corps de l’ouvrage est formé de quatre chapitres : influence grecque sur l’urbanisme et l’architecture publique (chap. 2) ; traditions romaines et rejet des conceptions grecques (chap. 3) ; adaptation romaine des plans de maisons grecques (chap. 4) ; fonction semi-publique des domus à atrium situées à proximité du forum des colonies latines (chap. 5).

L’introduction (chapitre 1, p. 9-20) précise l’objectif de l’ouvrage : définir les facteurs qui ont contribué à l’élaboration du cadre matériel des premières colonies de Rome, en concentrant son intérêt sur les sites fondés entre la colonie latine de Calès, en 334, et la fin du IIIe siècle. En excluant d’emblée les fondations coloniales antérieures dont il souligne, à juste titre, qu’elles posent un sérieux problème d’ajustement entre les données de la tradition littéraire et celles de l’archéologie, il se prive cependant du recul nécessaire pour envisager l’histoire de ces colonies non pas comme un objet nouveau, mais comme le résultat d’expériences menées tant à Rome que dans les premières colonies latines—dont les plus anciennes, selon la tradition, remonteraient au tout début du Ve siècle.1 Le choix des colonies plus directement traitées—Frégelles (328), Alba Fucens (303), Paestum et Cosa (273), toutes de droit latin, est ensuite justifié (p. 13-15) en fonction de critères précis : existence d’un dossier archéologique suffisamment nourri ; autonomie politique des communautés, marquée par la présence d’un forum et le contrôle d’un territoire. Ces principes lui permettent d’exclure les colonies maritimes comme Ostie (qui comportait cependant un forum dès l’époque républicaine),2 ainsi que les agglomérations désignées du nom de forum, conciliabulum ou même municipium ; le choix des monuments publics envisagés n’est pas moins radical (p. 18)—il est dommage que la question des édifices sacrés en ait été délibérément écartée. L’ouvrage se concentre sur l’enceinte, l’urbanisme, l’aire du forum et l’habitat privé. Au terme de cette introduction, l’auteur avance la thèse qu’il entend développer : Rome serait beaucoup plus redevable à la Grèce qu’on ne le pense généralement dans les domaines de l’urbanisme et de l’habitat privé. Son argumentation aurait gagné en cohérence, à mon sens, en modifiant l’ordre de ses chapitres : il reconnaît en effet une influence grecque prépondérante dans l’urbanisme et l’architecture publique (chap. 2), mais aussi dans l’habitat privée (chap. 4), tandis que les deux autres chapitres—résistances à l’influence grecque (chap. 3), composantes proprement romaines (chap. 5)—isolent des traits d’urbanisme jugés autochtones. C’est donc dans cet ordre que je les présenterai.

Le deuxième chapitre (p. 21-54) traite de l’influence de la Grèce sur l’urbanisme et l’architecture publique. Il me paraît véritablement difficile, sur la base des arguments avancés, d’identifier clairement des différences fondamentales dans le choix du site, le tracé de l’enceinte, la position des portes, l’urbanisme, la forme des îlots, l’emplacement de la place centrale (p. 24). L’urbanisme de la colonie latine de Cosa, traité de manière plus détaillée, est présenté comme “anomalous” (p. 26), et plusieurs indices archéologiques invitent l’auteur à émettre l’hypothèse que la faible extension de son forum3 s’expliquerait par le fait qu’il résulterait, dans son état actuel, d’une réduction de moitié d’un premier forum. Si les arguments qu’il avance à cette fin (p. 29) sont pertinents, aucun vestige de monument public ne permet à l’heure actuelle de corroborer cette thèse, si bien que l’on est fondé à penser plutôt que ce premier forum, s’il a effectivement été projeté, n’a jamais été réalisé. Quatre domaines témoigneraient d’une influence grecque directe : l’utilisation de l’arc ; la porte à cour interne ; la herse ; les tours. Mais l’élément d’inspiration grecque qui rapproche le plus étroitement le forum de ces quatre colonies est son monument public circulaire, dont le prototype est attesté à Paestum avant la fondation de la colonie latine.

Le quatrième chapitre (p. 87-136), qui prolonge cette réflexion dans le domaine de l’habitat privé, s’inscrit en faux contre l’idée selon laquelle le grand facteur d’évolution de la maison romaine serait le péristyle introduit au début du IIe siècle dans la péninsule italienne, et s’ouvre par non moins de 22 pages consacrées à l’habitat grec : Typenhaüser, maison à pastas, à prostas, Herdraumhaus. Cet examen, qui ne fait que mettre en évidence la diversité des types d’architecture domestique grecque, ne permet pas de conclure à leur adoption dans les colonies de Rome. Sur les quatre sites, l’habitat présente aussi bien des maisons d’élite dont le plan est conforme à celui clairement attesté, dès 500 environ, à Marzabotto, et dont l’origine étrusque ne fait guère de doute (contra, p. 120),4 que toute une gamme d’autres habitations qui en simplifient ou en adaptent la planimétrie. On comprend mal pourtant pourquoi Rome serait allée chercher en Grèce propre, au début du IIIe siècle, le modèle d’un nouvel habitat domestique et très peu d’éléments (fauces flanquées de deux salles), dans les maisons grecques, ne rappellent véritablement le schéma canonique de la maison romaine. Toute la discussion sur l’origine de la maison à atrium (dont la maison récemment fouillée à Prato, p. 123, ne représente nullement un exemple canonique) serait à reprendre, même pour qui partage à juste titre les doutes de l’auteur sur la vraisemblance des restitutions de maisons fondées sur les vestiges des pentes septentrionales du Palatin (p. 124, efficacement illustrés par la fig. 54), mais on en retiendra l’hypothèse de l’existence de trois types d’habitations de dimensions différentes en fonction des différents grades des colons, pedes, centurio ou eques (p. 120).

Le troisième chapitre (p. 55-86) examine le poids des traditions romaines et le phénomène supposé de “rejet” de conceptions d’urbanisme grecque. Le trait le plus spécifique du forum des colonies latines semble être la présence de boutiques, installées dans un lot conçu à cet effet, ou dans la partie antérieure de domus, le long d’un ou de deux de leurs côtés longs, selon un dispositif que l’on peut rapprocher de celui attesté par nos sources pour le forum romain (p. 58 ; un plan de ce dernier aurait permis de mieux apprécier la validité du parallèle). L’existence d’un agger à Cosa et Alba Fucens, et celle d’une rue pomériale relèvent elles aussi d’une tradition plus italique, mais elles sont bizarement interprétées comme la marque possible d’une influence de la colonisation massaliote, telle que nous la connaissons par l’exemple d’Olbia en Provence—mais il est loin d’être sûr que les éléments sur lesquels l’auteur se fonde pour ce site ne soient pas très postérieurs à la période considérée.5 Toujours dans la tradition italique, les files régulières de cavités présentes sur le forum des quatre sites considérés constituent effectivement une spécificité latine, apparemment liée aux opérations de vote (quand il ne s’agit pas de fosses d’arbres) ; Rome paraît, à cet égard, s’être singularisée par la spécialisation précoce d’un lieu de vote distinct (les Saepta, plutôt que le diribitorium), tandis que les forums coloniaux auraient été conçus d’emblée comme multifonctionnels.6 L’absence de portiques comparables aux stoas grecques sur les forums romains représente également une caractéristique marquante—cette question est également abordée au chapitre 5. L’auteur souligne à juste titre, en conclusion (p. 79-80), la spécificité de chaque colonie dont les dimensions (en l’occurrence, sur une échelle de 1 à 7,4), la composition de la population, les traditions cultuelles et culturelles diffèrent notablement de site à site.

Dans son cinquième et dernier chapitre (p. 137-165), l’auteur aborde la question de la fonction semi-publique des maisons à atrium situées près du forum des colonies latines. Il s’ouvre sur une affirmation déconcertante (p. 137, nuancée p. 143) : les domus à atrium y seraient systématiquement concentrées autour des forums. L’urbanisme pompéien montre bien pourtant qu’il n’existe pas de zoning contraignant de ce type d’habitat ; en outre, dans le cas de Cosa, l’hypothèse d’une telle attraction aux origines de la fondation du site ne peut guère se fonder sur les documents donnés aux fig. 59 et 60, dans la mesure où ces plans sont ceux de la colonie de 197. Si la plupart des domus à atrium connues sur les autres sites ont été mises au jour autour du forum, c’est simplement parce qu’il s’agit le plus souvent de la seule partie de la ville qui ait été fouillée. L’auteur a indubitablement raison de vouloir contextualiser la domus, mais il me semble très exagéré de dire que ces maisons ressortissent au “vocabulaire architectural du forum” (p. 137) ; il reprend ensuite des questions traitées très largement dans la bibliographique récente consacrée à la maison romaine, relatives au caractère public ou semi- public de certaines parties des domus privées et à leurs fonctions.

Les conclusions (chapitre 6, p. 167-174) fournissent un résumé des différents chapitres. On y retrouvera les qualités et les défauts de ce volume foisonnant (trop, parfois), qui a le mérite de poser de multiples questions et de réinscrire très concrètement l’urbanisme des colonies de Rome dans le contexte plus large du monde hellénistique. Il est en ce sens stimulant, même si bien des conclusions auxquelles il parvient demeurent, à mon sens, très contestables ; paradoxalement, compte tenu des intentions de son auteur, il met bien en valeur les spécificités de l’urbanisme des colonies de Rome par rapport à celui des cités grecques. Les efforts de l’auteur ne me semblent donc guère en mesure, en l’état actuel, d’“overturn current orthodoxy” (p. 131).

L’illustration en noir et blanc (63 figures) sert bien le propos du livre, et des notes brèves mais nombreuses renvoient à une riche bibliographie (plus de 600 titres), internationale et parfaitement à jour (le dernier titre cité est de 2010) ; des index, et notamment un index géographique, auraient pu faciliter la consultation.

[For a response to this review by Jamie Sewell, please see BMCR 2013.02.34.]


Notes:


1.   Voir, en tout dernier lieu, M. Chiabà, Roma e le priscae Latinae coloniae, Trieste, 2011 (Polymnia. Studi di Storia romana, 1).
2.   Voir, à cet égard, A. M. Jaia, Le colonie di diritto romano. Considerazioni sul sistema difensivo costiero tra IV e III sec. a.C., dans G. Bartoloni (dir.), Mura di legno, mura di terra, mura di pietra : fortificazioni nel Mediterraneo antico, actes du colloque des 7-9 mai 2012, Rome, à paraître.
3.   Qui le rapproche du forum des castra : cf. E. M. Lackner, Republikanische Fora, Heidelberg, 2008, p. 244.
4.   Voir à cet égard, en dernier lieu, V. Jolivet, Tristes portiques. Sur le plan canonique de la maison étrusque et romaine, Rome, 2011 (BÉFAR, 342). Plus généralement, sur la maison étrusque et romaine, M. Bentz et C. Reusser (dir.), Etruskisch-italische und römisch-republikanische Häuser, Wiesbaden, 2010 (Studien zur antiken Stadt, 9).
5.   On sait en effet maintenant que le rempart d’Olbia a connu trois états successifs, dont le premier a été entièrement arasé : cf. le rapport préliminaire de M. Bats, Olbia de Provence (Hyères, Var) , Revue du Centre archéologique du Var, 2010, p. 33-34.
6.   Sur la question de la présence de campus dans les colonies latines, voir maintenant A. Borlenghi, Il Campus. Organizzazione e funzione di uno spazio pubblico in età romana, Rome, 2011. ​

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