Bryn Mawr Classical Review

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Bryn Mawr Classical Review 2012.12.61

Frédérique Woerther, Hermagoras. Fragments et témoignages. Collection des universités de France. Série grecque, 486.   Paris:  Les Belles Lettres, 2012.  Pp. lxxxv, 43, 316.  ISBN 9782251005706.  €59.00 (pb).  


Reviewed by Claude Loutsch, Université du Luxembourg (claude.loutsch@bluewin.ch)

Table of Contents

Figure majeure de la rhétorique grecque du IIe siècle av. J.-C., Hermagoras de Temnos passe pour être sinon l’inventeur, du moins le premier à avoir théorisé la distinction entre θέσις et ὑπόθεσις ainsi que la doctrine des états de cause. Son traité est perdu et n’est connu qu’à travers des allusions chez les rhéteurs postérieurs. La redécouverte moderne d’Hermagoras et de son importance pour la rhétorique classique est le mérite de K.W. Piderit. 1 Depuis, deux autres éditions ont été publiées, celle de G. Thiele en 1893 et, en 1962, l’éd. Teubner par D. Matthes.

Voici que le corpus des rhéteurs grecs publié à l’initiative de Michel Patillon dans la collection Budé vient de s’enrichir d’une édition du Temnite par Frédérique Woerther. Cette nouvelle édition comporte une introduction (p. VII-LXXXV), une édition critique avec une traduction française en regard (43 p. doubles), des notes complémentaires (p. 45-57), un commentaire continu (p. 59-241), un répertoire bio-bibliographique des sources (p. 243-289), et six index (p. 291-314). Une des difficultés de toute édition d’Hermagoras vient du fait que les sources antiques mentionnent deux autres rhéteurs du même nom: un disciple de Théodore de Gadare, contemporain de l’empereur Auguste, qui semble avoir été plutôt déclamateur que théoricien de la rhétorique (à lui se réfèrent les témoignages et fragments conservés dans les Controverses de Sénèque le rhéteur); ensuite, un rhéteur du IIe siècle apr. J.-C., Hermagoras le Jeune, qui, comme son contemporain plus jeune Hermogène de Tarse, a travaillé à cette grande refonte de la doctrine des états de cause qui alla rendre obsolète et condamner à l’oubli l’œuvre du Temnite. Il n’est pas toujours possible de déterminer avec certitude auquel des trois Hermagoras se réfèrent les rhéteurs de l’époque impériale. Prudente, Woerther suspend son jugement pour dix passages (deux dubia seulement dans l’éd. Teubner).

Les principales sources pour connaître l’œuvre du Temnite sont le De inuentione de Cicéron, l’Institutio oratoria de Quintilien et le De rhetorica de saint Augustin. Woerther estime que ni Cicéron ni Quintilien n’ont lu Hermagoras dans le texte (cf. p. L, elle semble même douter qu’Hermagoras ait lui-même publié un traité! Sous-entend-elle par là que son enseignement était purement oral et connu à travers les seuls écrits de ses disciples?). Elle donne non moins la préférence à Quintilien qui a eu accès à la fois à Cicéron et à une autre source lui permettant de vérifier les affirmations de Cicéron. Quant à la valeur du traité incomplet d’Augustin, Woerther est loin de partager la position de K. Barwick,2 défenseur de l’authenticité de cet opuscule qui reproduirait la doctrine d’Hermagoras même là où le Temnite n’est pas cité explicitement. Woerther souscrit plutôt aux conclusions récentes de M. Heath,3 selon qui 1° le De rhetorica ne doit pas être postérieur au milieu du IIe siècle apr. J.-C., en raison du silence autour des innovations introduites par Hermogène; 2° rien ne permet d’attribuer à Hermagoras tous les développements que l’auteur ne lui attribue pas explicitement; 3° rien ne prouve que tous les passages que l’auteur lui attribue proviennent effectivement du traité du Temnite. Woerther maintient toutefois (non sans réserve) une date tardive (IVe siècle).

Dans son introduction (p. XXV), elle explique son but qui n’est pas de reconstruire le traité d’Hermagoras, mais simplement de réunir les témoignages conservés sous le nom d’Hermagoras et d’étudier « les stratégies auctoriales » des auteurs qui se réfèrent à Hermagoras: ce docte néologisme ne doit pas nous cacher que l’éditrice fait ce que tous ses prédécesseurs ont essayé de faire avec plus ou moins de bonheur: s’interroger, à propos de chaque passage, sur les intentions de l’auteur et le contexte dans lequel il y est fait allusion à Hermagoras.

La présentation des textes est traditionnelle, sauf que témoignages et fragments sont réunis dans un même classement thématique. Contrairement à Matthes, Woerther estime que la plupart des textes retenus sont des témoignages (T) et que très peu méritent d’être qualifiés de fragments (F): aucun pour Hermagoras l’Ancien, cinq pour le disciple de Théodore et trois pour Hermagoras le Jeune, alors que, pour le seul Temnite, Matthes comptait quelque 54 fragments. Comme l’éditrice l’explique dans la préface (p. XLIII), les passages mentionnant Hermagoras (de Temnos) ne sont pas des citations uerbatim, mais des paraphrases plus ou moins précises et fidèles, voire polémiques. L’élimination des passages reflétant la doctrine hermagoréenne dans la Rhet. Her. ou chez Iulius Victor est justifiée par le fait que le nom d’Hermagoras n’y apparaît pas (chez Iulius Victor, il n’apparaît que dans l’explicit du seul manuscrit O) et celle des commentaires tardifs du De inuentione (en particulier de Marius Victorinus) par le fait que ces auteurs ne font pas appel à une tierce source pour commenter Cicéron.4

Autre différence notable avec l’éd. Matthes: Woerther réduit au strict minimum le contexte d’un passage retenu, afin de faire mieux ressortir l’information pertinente. Un exemple (Herm. mai. T 15 = I fr. 6c Matthes): alors que Matthes imprime intégralement le passage Quint. 2.21.21-23 relatif à la materia rhetorices (10 lignes, le texte concernant plus particulièrement Hermagoras [§ 21 fin-§§ 22 début] étant imprimé en caractères italiques), Woerther ne retient que 2 lignes de la dernière phrase du § 21. Elle exclut le début du § 22, bien que le nom d’Hermagoras y figure, et cela pour la bonne raison que Quintilien y affirme ignorer si oui ou non Hermagoras a inclus les θέσεις dans la matière de la rhétorique, preuve indéniable qu’il n’a pas lu Hermagoras dans le texte et ne le connaît que de seconde main. Le passage omis sera toutefois cité et traduit dans le commentaire (p. 86, n. 71): je ne pense pas que le lecteur gagne à ce va-et-vient d’une page à l’autre et la reproduction d’un contexte plus large aurait facilité la consultation.

L’établissement des textes retenus se base sur les éditions récentes (Winterbottom pour Quintilien, Giomini pour Augustin, Calboli Montefusco pour Fortunatianus, Håkanson pour Sénèque le rhéteur), ou à défaut sur les éditions canoniques (Walz); dans ce dernier cas, l’éditrice a vérifié en cas de doute sur les manu¬scrits mêmes. L’apparat critique est sommaire et ne donne que les variantes significatives. J’ai noté trois conjectures nouvelles, une de Woerther (Herm. min. T 4) et deux de son réviseur M. Patillon (Herm. mai. T 13 et 40). Malheureuse¬ment, Woerther n’indique pas toujours que le texte adopté contient une conjecture d’éditeur: ainsi p. 24 (T 47, l. 18), pour miles (conj. de Giomini, pour militis ou militem des mss.); p. 25 (T 47, l. 36), pour quacumque (conj. de Giominini, pour alia quadam, alia quacumque ou aliam quamquam des mss.)

Les références ne sont pas toujours claires: p. 24b, on lit dans l’apparat critique « 18 se post occidisse Halm, coll. p. 59,6 »: cette dernière référence ne se comprend que si l’on sait que l’apparat de l’édition Giomini est reproduit ici tel quel et qu’il s’agit d’un renvoi à la p. 59, ligne 6 de cette édition. P. 134, n. 194, la référence précise (Rhet. Her. 1.18) serait utile; j’aurais ajouté, à titre de curiosité, que Lambin avait proposé de corriger la leçon noster doctor Hermes (ou Hermestes) qui se trouve dans quelques mss. en n.d. Hermagoras — et cela en méconnaissance de la préférence d’Hermagoras pour les quadripartitions.

Les traductions sont très soignées: pour les textes déjà publiés dans la collection Budé, les traductions n’ont pas été reprises telles quelles, mais un effort a été fait pour donner une traduction plus respectueuse de la technicité terminologique, à l’exemple des traductions de Michel Patillon. On peut chipoter sur telle ou telle traduction: p. 6a (T 13, l. 3), je traduirais calumnia par « objection spécieuse » (plutôt que par « fausse accusation »); ibid. l. 10, lire « donne » (et non « donna »); p. 7b (T 13, l. 18 quasi rationem faciant), garder la correction de Halm (ratione; non signalée par Woerther) et traduire « comme s’ils procédaient méthodiquement »; p. 12a (T 21), traduire eum secuti par « ses disciples » (et non « ses sectateurs »); p. 15a (T 28, l. 7), traduire substantia par « matérialité » (la matérialité d’un acte par opposition à ses motifs); p. 15 (T 28, l. 16), la traduction de de inducendo iudicio par « si elle doit faire l’objet d’un procès » est ambiguë, plutôt « s’il faut engager un procès »; p. 15a (T 28, l. 20), traduire in foro par « au tribunal » (et non « sur la place publique »); p. 21 (T 41, l. 5), traduire legum contrariarum par « des lois contradictoires » (et non « des lois contraires »).

Quelques formules surprenantes: pourquoi signaler qu’Hermagoras appartient à un monde « en mutation, ouvert sur d’autres cultures » (p. XIII): le Temnite, parfaitement ancré dans le monde grec, s’intéresse à la seule παιδεία grecque. Parfois Woerther est d’une sévérité gênante vis-à-vis de ses prédécesseurs: ainsi, quand elle leur reproche d’avoir voulu retrouver «l’unité phantasmatique d’une œuvre » (p. XLI); ou encore quand elle dit que Piderit était « obnubilé par l’esprit de système » (p. XXVII). P.131, on lit « avec Hermagoras, la procédure qui consiste à modifier ou annuler une action devient un état de cause à part entière »: c’est plutôt le débat si la procédure doit être modifiée ou annulée qui donne lieu à un état de cause (la bonne interprétation est donnée n. 183 in fine: à Rome, la translatio ne peut être plaidée que dans la phase liminaire apud iudicem).

Quelques longueurs gonflent inutilement le volume: est-il bien utile, p.ex. pour Quintilien ou Tacite, de présenter longuement le contenu de leurs œuvres dont sont tirés les passages relatifs à Hermagoras et esquisser leur biographie? L’éditrice a aussi la fâcheuse tendance à citer (en traduction française) de longs extraits de travaux modernes. Deux exemples parmi beaucoup d’autres: aux p. 73-75, on lit d’abord (n. 40) 11 lignes traduites de H. Tarrant, Plato’s first interpreters, puis 18 lignes traduites de G. Thiele, Hermagoras, enfin 11 lignes traduites de H. Throm, Die Thesis; p. 187, n. 319, 29 lignes traduites d’un article de M. Heath!

D’où parfois l’impression d’être en présence d’un recueil mal équarri de notes de lecture. Par ailleurs, on regrette l’absence d’une bibliographie récapitulative des travaux modernes, qui aurait permis d’alléger considérablement les références dans les notes infra-paginales et de signaler des études auxquelles Woerther ne se réfère guère (je pense aux travaux d’A.C. Braet). Même si elle ne leur doit rien, elle aurait pu signaler pour Augustin la vieille traduction française de H. Barreau (1873) ainsi que les récentes traductions espagnole (P.R. Díaz y Díaz, 1992) et italienne (M. Bettetini, 1993).

Peu de coquilles: p. X, n. 13 (dernière ligne), lire « Philosophy » (et non « Rhetoric »); p. XLVI, n. 89 (l. 2), lire « rethorica » (et non « rhetorica »; même métathèse dans les notes 88, l. 2 et 90, l. 4-5; erreur de lecture due à Halm et reprise par Matthes); p. 9a (l. 19), lire « doit » (et non « soit »); p. 11b (T 20, l. 18), lire « plurimorum » (et non « plurimum »); p. 16b (T 28, l. 29), lire « facti » (et non « faci »).

Bref, malgré quelques imperfections formelles, la précision de la traduction et la richesse du commentaire font de cette édition un instrument de travail désormais indispensable.


Notes:


1.   Commentatio de Hermagore rhetore (Diss. Marburg, 1839).
2.   K. Barwick, Zur Rekonstruktion der Rhetorik des Hermagoras von Temnos, in Philologus 109(1965), p. 186-218.
3.   M. Heath, Hermagoras: transmission and attribution, in Philologus 146 (2002), p. 287-298.
4.   Plus surprenante est l’inclusion d’un passage du Didascalicon d’Hugues de Saint-Victor (Herm. mai. T 10), qui dérive visiblement d’Isidore, Etym. 2.2.1-2 (Herm. mai. T 9). Pour compléter l’aperçu de l’image posthume du Temnite, il faudrait signaler qu’une édition post-incunable du De inu. et de la Rhet.Her. (Florence: Filippo Giunta, 1508) portait le titre Rhetoricorum commentarii in Hermagoram et ad Herennium.

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