Bryn Mawr Classical Review

BMCR 2012.12.38 on the BMCR blog

Bryn Mawr Classical Review 2012.12.38

Gilbert Labbé​, L'affirmation de la puissance romaine en Judée (63 avant J.-C.-136 après J.-C.). Études anciennes. Série latine, 74​.   Paris:  Les Belles Lettres, 2012.  Pp. 672.  ISBN 9782251328881.  €75.00 (pb).  


Reviewed by Christian-Georges Schwentzel, Université de Lille - Nord de France (UVHC)​ (cschwent@univ-valenciennes.fr)

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Avec ce gros ouvrage de 672 pages, Gilbert Labbé met sa thèse à la disposition de la communauté scientifique, ce que l’on ne peut que saluer, compte tenu de l’extrême précision dont l’auteur a su faire preuve dans le maniement des sources antiques et la quasi-exhaustivité de ses références bibliographiques. Tout cela contribue à la constitution d’un ouvrage d’une grande qualité formelle. L’éditeur, Les Belles Lettres, et la collection d’Études Anciennes, y sont aussi pour beaucoup : l’auteur a pu conserver la totalité de ses notes de bas de page, dont celles, très utiles, reproduisant de longs passages de textes d’auteurs latins ou grecs. Gilbert Labbé donne donc toujours la possibilité de vérifier les sources qu’il manie, ce qui est très appréciable. Il met également à la disposition de son lecteur des cartes, une généalogie des Hérodiens, une chronologie ainsi que des listes des gouverneurs de Judée, ou encore des unités auxiliaires stationnées dans la province entre 71 et 142 apr. J.-C. Outre une bibliographie très complète, on notera encore la présence d’utiles index thématiques concernant les personnages, les lieux, les unités militaires et les sources.

La thèse générale est exposée très clairement dès l’introduction (p. 9-13). L’approche se veut structurelle : l’auteur se propose d’étudier les structures de gouvernement, les titres et les pouvoirs consentis à divers acteurs présents en Judée entre 63 av. J.-C. et 136 apr. J.-C. Le cadre chronologique s’impose de lui-même : la première date correspond à la prise de Jérusalem par Pompée, la seconde à la transformation de la Judée en une nouvelle province nommée Syrie-Palestine, après l’échec de la révolte de Bar Kokhba. L’étude est centrée géographiquement sur la Judée, mais Labbé souligne en permanence, comme on pouvait s’y attendre, les nombreuses interactions entre, d’une part, cette région spécifique et, de l’autre, la province de Syrie ou encore le pouvoir central à Rome.

Les acteurs étudiés appartiennent à deux catégories successivement abordées par l’auteur. Labbé distingue les dynastes hérodiens et les fonctionnaires romains nommés en Judée. Les premiers ont porté différents titres : « roi » (ou basileus : Hérode le Grand, Hérode de Chalcis, Aristobule de Chalcis), « grand roi » (basileus mégas : Agrippa Ier, Agrippa II), « ethnarque » (ethnarkhès : Hérode Archélaos), ou encore « tétrarque » (tétrarkhès : Hérode Antipas, Philippe). Les seconds furent, d’Auguste à Néron, des gouverneurs de rang équestre, portant le titre de préfet (praefectus), puis celui de procurateur (procurator) peut-être à partir de Claude, entre 44 et 53 apr. J.-C. Après la grande révolte juive de 66-70 apr. J.-C. et la destruction du Temple de Jérusalem par Titus, la Judée, constituée en province, est confiée à des sénateurs de rang prétorien puis consulaire portant le titre de legati Augusti pro praetore.

Le plan de l’ouvrage repose à la fois sur la distinction entre les deux types d’acteurs et sur la chronologie. Dans une première partie est abordé le problème de la place octroyée par le pouvoir romain aux « princes amis ou alliés de Rome en Palestine », c’est-à-dire aux souverains hérodiens (p. 15-154). Gilbert Labbé s’interroge sur la nature des liens entre ces dynastes juifs « amis et alliés » de Rome et le reste de l’Empire. Leurs possessions étaient-elles en marge ou bien au sein de l’Empire romain et, plus précisément, de la province de Syrie?

Dans une seconde partie, l’auteur s’intéresse aux titres, statuts, pouvoirs et moyens d’action des gouverneurs romains de rang équestre qui furent en charge de la Judée, de 6 à 70 apr. J.-C. (p. 155-366). Cette deuxième partie constitue le noyau de l’ouvrage ; elle est la plus détaillée en raison du nombre relativement important des sources dont dispose le chercheur.

Dans la troisième et dernière partie, Gilbert Labbé étudie l’organisation de la nouvelle province confiée cette fois à des gouverneurs de rang sénatorial, de 70 à 136 apr. J.-C. (p. 367-492). L’auteur distingue deux périodes : au cours de la première (de 70 à 116 apr. J.-C. environ), le gouverneur était un ancien préteur ; au cours de la seconde, c’était un ancien consul qui gouvernait la provincia Iudaea. L’enquête se termine en 136 apr. J.-C., lorsque la province perd son nom initial pour devenir la Provincia Syria Palestina. Il s’agissait d’effacer tout souvenir du lien entre le territoire de la Judée et le peuple juif. Cette dernière période, malgré la présence de documents notamment épigraphiques, se caractérise par la fin du témoignage de Flavius Josèphe dont l’œuvre s’arrête après la prise de Massada en 73 apr. J.-C.

La réflexion de Gilbert Labbé s’inscrit dans la lignée des travaux menés par Maurice Sartre dont l’œuvre a profondément renouvelé la réflexion sur la place des provinces d’Orient au sein de l’Empire romain.1 L’auteur entend montrer que les souverains hérodiens étaient dans une situation de subordination par rapport au pouvoir romain. Gilbert Labbé n’hésite pas à les qualifier de « rois vassaux ». « Un roi dit allié est toujours explicitement un roi vassal de Rome, dans le droit public romain et lors même de la conclusion du traité », écrit-il (p. 496). La question du paiement par Hérode le Grand et ses successeurs d’un tribut régulier à Rome reste cependant en suspens, faute de sources disponibles à ce sujet. Gilbert Labbé émet néanmoins l’hypothèse d’un versement, mais seulement au titre de certaines régions du royaume d’Hérode. Les territoires confiés au roi et à successeurs, malgré une réelle autonomie interne, auraient donc été partie intégrante des structures de l’Empire romain. Les Hérodiens devaient obéissance à l’empereur pour tout ce qui concernait les affaires militaires, la diplomatie ou encore les questions de succession qui étaient toujours réglées à Rome. De plus, la surveillance du légat de Syrie sur les agissements des dynastes hérodiens était étroite. Celui-ci pouvait intervenir militairement dans les territoires confiés aux souverains « amis », en vertu de son imperium, à l’instar de C. Vibius Marsus qui dispersa manu militari et sans ménagement le roi Agrippa Ier et ses invités, lors d’une réception organisée sans son autorisation. Le pouvoir des Hérodiens, conclut Gilbert Labbé, étaient donc bien précaire ; deux des fils d’Hérode le Grand, Hérode Archélaos et Hérode Antipas, furent d’ailleurs déposés et exilés, l’un par Auguste, le second par Caligula.

Gilbert Labbé cherche ensuite à démontrer que les chevaliers romains (préfets puis, peut-être procurateurs à partir de Claude) étaient dans une situation assez comparable aux souverains hérodiens. Leurs compétences comprenaient l’administration des finances locales, l’exercice de la justice avec la possibilité de prononcer des peines capitales, sauf pour les citoyens romains, et le commandement de troupes auxiliaires comptant 4000 à 4500 hommes. Mais, ces chevaliers dépendaient toujours du légat de Syrie, personnage consulaire, véritable détenteur de l’imperium dont les interventions étaient constantes. La Judée n’était donc, selon Gilbert Labbé, qu’une « annexe de la Syrie à laquelle elle a été rattachée » (p. 289).

L’auteur montre enfin que la Judée, érigée en province en 71 apr. J.-C., ne cessa de prendre de l’importance au sein du dispositif de défense de l’Empire. Les troupes présentes sur place augmentent : de 12 000 hommes sous Domitien (la Legio X Fretensis et des auxiliaires), on passe à 20 000 hommes sous Hadrien (deux légions et des auxiliaires). Le fait que le légat soit un ancien consul, et non plus un préteur, à partir de 116-117 apr. J.-C., traduirait également cet accroissement de l’importance de la province de Judée aux yeux du pouvoir impérial, d’autant plus que les effectifs constituant l’entourage du légat paraissent avoir doublé à la même époque. Gilbert Labbé conclut donc que les moyens d’action de l’administration romaine en Judée n’ont cessé de croître au cours des deux siècles étudiés, justifiant par la même occasion le titre donné à son ouvrage. C’est bien un processus de prise de possession et de domination d’un territoire qui a été mis en évidence.

On soulignera encore, parmi les temps forts de la démonstration, l’étude, extrêmement précise, de l’inscription découverte à Césarée en 1961, mentionnant Ponce Pilate (p. 176-186). L’auteur établit de manière définitive que Ponce Pilate portait bien le titre de praefectus Iudaeae et non de procurator. La possibilité d’une double appellation procurator et praefectus est écartée de manière convaincante sur la base des autres sources disponibles qui ne fournissent aucun indice en faveur d’une telle hypothèse.

La remarquable érudition de l’enquête menée par Gilbert Labbé, autant que les dimensions imposantes de l’ouvrage et ses qualités formelles, imposent le respect. Les conclusions paraissent d’autant plus pertinentes que l’étude des sources a été menée avec une acuité et une précision constantes. Le résultat en est un livre d’une grande clarté.

On regrettera seulement quelques expressions dépourvues de sens comme « l’historien d’origine juive » désignant Flavius Josèphe (p. 160, p. 230), ou encore le « prince iduméen » pour Agrippa Ier (p. 109). Flavius Josèphe était à la fois juif et citoyen romain. Quant à Agrippa Ier, lui aussi citoyen romain, il portait le titre royal et ne revendiquait aucune origine iduméenne ; en Judée, il se comportait en souverain juif, offrant des sacrifices dans le Temple.


Notes:


1.   Maurice Sartre, L’Orient romain : provinces et sociétés provinciales en Méditerranée orientale d’Auguste aux Sévères (31 av. J.-C.-235 apr. J.-C.), Paris, 1991 ; idem, L’Asie Mineure et l’Anatolie d’Alexandre à Dioclétien. IVe siècle av. J.-C. -IIIe siècle ap. J.-C., Paris, 1995 ; idem, D’Alexandre à Zénobie, Histoire du Levant antique, IVe siècle av. J.-C.-IIIe siècle ap. J.-C., Paris, 2001. ​

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