Bryn Mawr Classical Review

Bryn Mawr Classical Review 2012.10.25

Edith Hall, Richard Alston, Justine McConnell (ed.), Ancient Slavery and Abolition: from Hobbes to Hollywood. Classical presences.   Oxford; New York:  Oxford University Press, 2011.  Pp. xviii, 509.  ISBN 9780199574674.  $150.00.  



Reviewed by Antonio Gonzales, Université de Franche-Comté (Besançon) (antonio.gonzales@univ-fcomte.fr)

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La parution de l’ouvrage cité en titre qui comprend quatorze textes dont une importante introduction et une postface représente un moment intéressant de la recherche sur les liens entre culture classique, esclavage et abolition à l’époque moderne dans le monde anglo-saxon. Partant du postulat que l’Antiquité a profondément influencé la culture moderne du monde américain dans la formalisation d’une pensée esclavagiste, les différents auteurs proposent des lectures croisées, comme on dit en France, des phénomènes serviles antiques et modernes et de leur insertion dans la problématique abolitionniste.

Dès l’introduction, Edith Hall montre que, pour connaître les héritages éventuels entre esclavage antique et esclavage moderne, on peut pratiquer des études comparatives ou transversales qui vont mettre en évidence les points communs, mais aussi les divergences tant sur les résultats de la recherche que sur les méthodes, les protocoles et les processus de convergence sollicités par les chercheurs pour capter les continuités et les mutations de pratiques et de systèmes évolutifs liés aux impératifs sociétaux à un moment donné. Il existe aussi une autre possibilité qui est de repérer les références antiques dans l’esclavage ultérieur ou encore de déceler les images, les métaphores, les modèles et les invocations de l’esclavage antique dans la mise en action ou dans la mise en scène de l’esclavage antique à travers les différentes expressions socio-économiques et culturelles des âges modernes. Les abolitionnistes ont vite compris qu’ils pouvaient s’appuyer sur le destin de la Rome païenne pour faire passer un message où les valeurs chrétiennes et celles nées du siècle des Lumières pouvaient faire basculer le rapport à l’esclavage.

C’est avec cette perspective que Richard Alston développe une réflexion sur le modèle du bon maître inspiré des sources antiques. Le recours à la conception paternaliste des relations maître-esclaves dans le monde colonial était une tentative pour opposer une liberté de façade qui allait plonger les anciens esclaves dans la brutalité de la société industrielle, alors que des relations apaisées entre maîtres et esclaves au sein des plantations permettrait une amélioration progressive des conditions d’existence des esclaves et une marche progressive vers la liberté en échange des services rendus. Dès lors, l’esclavage ne serait pas un phénomène transhistorique, mais ses conditions d’apparition, d’actualisation et ou de disparition dépendraient d’ontologies particulières à l’œuvre au sein des sociétés. L’esclavage américain est différent dans la mesure où les relations entre économie et idéologie sont traversées par des mutations fondamentales liées à l’apparition d’une économie marchande capitaliste et libérale qui aura également des effets sur le développement des mouvements abolitionnistes.

La complexité des relations entre défense de l’esclavage, abolitionnisme et référents antiques aux XVIIIe et XIXe siècles est également soulignée par Stephen Hodkinson et Edith Hall qui montrent la place occupée par les débats sur les hilotes spartiates dans l’anti-esclavagisme britannique dans les années 1790. À partir de la modification du point de vue du rapport à l’autre dans la culture bourgeoise anglaise nourrie par les écrits de David Hume, de Francis Hutcheson et d’Adam Smith, la vision de l’hilotisme et de l’esclavage connaît une nouvelle approche qui soulignera la barbarie des comportements cruels des Spartiates et des Romains envers leurs esclaves. L’hilotisme, au cours du XVIIIe siècle est un paradigme de la cruauté de la servitude antique, mais sert de contre modèle à l’esclavage moderne dans les Antilles qui est présenté comme plus humain.

La question de l’esclavage, de l’hilotisme et des formes connexes de dépendances est également envisagée par John Hilton qui s’intéresse à la question de l’abolition de l’esclavage à travers un dossier restreint dans sa dimension spatiale et circonscrit à une période précise liée aux débats et aux progrès des idées hostiles à un esclavage qui ne sera pas aboli en 1834 mais en 1870 sur les zones frontières de l’Afrique du Sud. L’originalité du phénomène esclavagiste au Cap tient à son caractère souvent domestique avec des formes proches de celles que l’on distingue dans le droit et la pratique romaines. À cela s’ajoute une situation économique et géo-stratégique qui va bouleverser le paysage institutionnel en substituant aux normes romano-néerlandaises le droit britannique après 1822.

Si la presse a été le cadre de débats enflammés en faveur ou contre l’esclavage, d’autres formes de diffusion des idées abolitionnistes sont elles aussi largement utilisées. Cette réflexion sur l’Antiquité utilisée comme cadre référentiel de la pensée anti-esclavagiste est également au cœur du propos d’Emily Greenwood qui envisage son étude dans le cadre du rapport entre les esclaves noirs américains et la pensée classique, notamment à travers une des premières représentantes de ce courant, Phillis Wheatley (1753 ?-1784). La situation de Phillis Wheatley souligne également les incohérences du temps par rapport aux esclaves qui sont interdits de liberté de parole, mais qui peuvent, dans certains cas, voir autorisée la publication de textes qui mettent en valeur l’esprit libéral des maîtres. Certes, cette parole écrite doit correspondre aux attentes des maîtres qui gardent le contrôle sur la publication grâce au financement et à la diffusion d’une œuvre sous tutelle. Le fait d’agir en tant que sujet, même si on a pu critiquer le caractère imitatif, sans originalité, d’une telle poésie, a permis sans doute d’accélérer l’affranchissement de Phillis Wheatley tout en permettant à ses patrons de revendiquer une partie des droits d’auteur de la poétesse. La capacité créatrice des esclaves va être au cœur d’une polémique sur leur éducabilité.

L’esclave, personnage romanesque, devient au cours du XIXe siècle un acteur essentiel d’un certain nombre de genres littéraires plus ou moins épiques. C’est dans cette perspective que Leanne Hunnings s’intéresse au personnage de Nydia, esclave aveugle, dans les Derniers jours de Pompéi d’Edward Bulwer-Lytton, roman publié en 1833, année de l’abolition de l’esclavage dans l’empire britannique. Parmi les influences multiples qu’exercera cette œuvre, une des plus singulières est sa récupération comme symbole par les Républicains anti- esclavagistes lors de la guerre de Sécession.

L’influence des modèles antiques est également perceptible dans la lecture des mythes antiques, à l’instar du Prométhée enchaîné, par les défenseurs de la cause anti-esclavagiste à la fin du XVIIIe et au XIXe siècle. Edith Hall y consacre une approche savante et originale. La vision d’un Prométhée enchaîné, confondu avec les Africains et d’un Hercule, emblème de la Grande-Bretagne, s’est progressivement imposée comme la perception intellectuelle de la tragédie de la traite et de l’esclavage colonial. Désormais, l’image n’est plus celle d’un Prométhée figure de lumière mais c’est plutôt celle de l’esclave qu’il fallait libérer, une image qui se forme dans le contexte de la lutte contre la traite.

La réflexion sur l’historicité du phénomène esclavagiste conduit les défenseurs de l’esclavagisme et leurs opposants à remonter dans le temps pour trouver les sources d’un tel phénomène, de sa discussion et de sa théorisation. Sara Monoson, par exemple, s’intéresse à l’utilisation d’Aristote dans la pensée pro-esclavagiste aux États-Unis avant la Guerre de Sécession. Pour les penseurs esclavagistes américains qui lisaient Aristote soit en grec, soit dans une traduction savante, le Stagyrite était une source inépuisable, après la Bible, pour justifier le bienfondé de l’esclavage. Aristote devient ainsi le référent d’une ségrégation basée sur la couleur comme principe naturel, mais il sert aussi à démontrer que le salariat pratiqué au Nord est une forme plus brutale de dépendance que ne l’est l’esclavage de masse pratiqué dans les plantations du Sud. Cet aristotélisme revisité par une pensée chrétienne fondamentaliste est particulièrement diffusée par Fitzhugh qui appelle à prendre conscience de la fonction destructrice pour les mœurs, la famille et la société des théories du contrat social et des droits naturels.

Les abolitionnistes vont également recourir aux sources classiques pour dénoncer un esclavagisme qui se veut historique et culturel autant que socio-économique. Dans cette perspective d’analyse, Margaret Malamud aborde la question de l’influence et de l’utilisation des sources antiques par les abolitionnistes et les Noirs Américains, dès 1820, dans le processus de lutte pour la fin de l’esclavage aux États-Unis avant la Guerre de Sécession. Durant cette période, les Romains fournissent un catalogue d’identifications possibles pour tous ceux qui souhaitent acquérir liberté et indépendance.

L’étude de l’Antiquité est conduite scientifiquement aux États-Unis à partir du dernier quart du XIXe siècle et dominée par la personnalité et l’apport de Basil Lanneau Gildersleeve. Docteur de l’université de Göttingen en 1853, il devient professeur de philologie classique à l’université Johns Hopkins puis à celle de Virginie. Spécialiste et commentateur de Pindare, il a été président de l’American Philological Association, en 1877-1878, puis en 1909, après avoir fondé, en 1880, la première revue de philologie aux États-Unis, l’American Journal of Philology. Ce spécialiste de l’antiquité grecque est aussi connu pour sa défense forcenée des Confédérés et de leur idéal, et pour avoir minoré dans son enseignement et dans sa recherche la place et le rôle réels de l’esclavage dans le monde classique. Continuer à enseigner le latin et le grec, c’est assurément défendre des valeurs, mais plus encore, dans l’esprit de Gildersleeve, c’est résister à la mainmise du Nord. Dans The Creed of the Old South et A Southerner in the Peloponnesian War, ouvrages qui connurent plusieurs éditions augmentées à partir de 1897, Basil Gildersleeve tente de justifier la position du Sud vis-à-vis de l’esclavage, qui n’est jamais envisagé du point de vue des esclaves noirs ou de l’esclavage marchandise, mais toujours, par des astuces rhétoriques, ramené à la soumission des Sudistes par les Nordistes.

À l’opposé de cette vision d’une Amérique blanche qui exercerait ses droits politiques dans un cadre socio- économique reposant sur l’esclavage des Noirs, Lydia Langerwerf s’intéresse à C. L. R. James, originaire de Trinidad et auteur de The Black Jacobins. Toussaint Louverture and the San Domingo Revolution, ouvrage dans la préface duquel en 1980, l’auteur se dit « fatigué de lire et d’entendre que les Africains ont été persécutés et opprimés en Afrique, lors de la traite, aux États-Unis et dans toutes les Caraïbes ». Avant tout, il souhaitait écrire une autre histoire, anti-coloniale, à travers laquelle les peuples africains s’emparent de leur histoire.

Le thème de la reconnaissance du maître par ses esclaves est au cœur du récit homérique du retour d’Ulysse de la Guerre de Troie. Hollywood ne pouvait pas laisser passer un tel paradigme et ne pas le transposer dans un contexte américain métonymie du monde. Le film Sommersby qui se déroule dans le Tennessee juste après la fin de la Guerre de Sécession va être l’occasion de construire une Odyssée américaine dans laquelle les tensions entre un homme et une femme contredisent l’idéal des propriétaires d’esclaves. Ce film qui est, on ne sait pourquoi tant les cadres référentiels sont éloignés, l’adaptation américaine du film français Le retour de Martin Guerre de Daniel Vigne réalisé en 1982, transpose au XIXe siècle les tensions sociales et l’intolérance religieuse dans le contexte du Tennessee d’après l’abolition de l’esclavage. C’est ce contexte de racisme, de haine alimentée par le Ku Klux Klan, et de misère qui sert de trame au film.

Au final, Ahuvia Kahane s’interroge sur l’association entre esclavage antique et esclavage moderne, pose également les questions du changement et de la continuité, de la parenté et de la filiation, de la présence et de l’absence, de la mémoire et de la renaissance. Ces questions ontologiques et épistémologiques qui nous font percevoir l’Antiquité comme un monde extérieur à nous mais avec lequel nous avons une relation intime, puisqu’elle fait partie de notre culture. Sur ces questions se greffe le rapport moral qu’ont nos sociétés modernes, à la suite des Anciens, vis-à-vis de l’esclavage pour l’intégrer dans une appréhension marquée par l’opposition entre Antiques et Modernes. Avec l’abolition, il y a un avant et un après de l’esclavage qui n’a pas pu effacer l’historicité d’un phénomène qui parfois mute vers des formes de dépendances qui n’étant plus l’esclavage ne sont pas pour autant la liberté.

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