Bryn Mawr Classical Review

Bryn Mawr Classical Review 2012.09.59

Marcello Spanu, The Theatre of Diokaisareia. Diokaisareia in Kilikien: ergebnisse des Surveys 2001-2006, Bd 2.   Berlin; Boston:  De Gruyter, 2011.  Pp. x, 134; 58 p. of plates.  ISBN 9783110222210.  $180.00.  



Reviewed by Laurent Tholbecq, Université Libre de Bruxelles – ULB (laurent.tholbecq@ulb.ac.be)

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Cet ouvrage constitue la première étude architecturale du théâtre romain de Diokaisareia (Uzuncaburç), cité de Cilicie Trachée abritant, à 1200 m d’altitude, le célèbre sanctuaire de Zeus Olbios. Fruit d’une unique campagne de relevés effectuée en 2003 en marge des travaux menés sur le site par une équipe allemande (dir. Detlev Wannagat et Kai Trampedach), cet excellent travail succède à un dégagement partiel opéré en 1993 par les services du musée de Silifke et resté inédit. Marcello Spanu (Università degli Studi della Tuscia, Viterbo) livre ici une documentation nouvelle utile à tous ceux qui s’intéressent aux théâtres romains et au décor architectural d’Asie Mineure ; dans la mesure où le bâtiment de scène est dédicacé en 164/165, il constitue un jalon important de l’analyse du décor provincial d’époque antonine. L’ouvrage ouvre par ailleurs d’intéressantes discussions relatives à l’articulation topographique et fonctionnelle existant entre le théâtre et le sanctuaire de Zeus Olbios, au développement urbanistique du site ou à la construction simultanée de monuments de spectacles dans d’autres villes de Cilicie, en particulier à Elaiussa-Sebaste. Rédigé avec clarté et beaucoup de prudence, le travail de Marcello Spanu contribue de manière essentielle à notre connaissance de l’architecture monumentale romaine de cette région méconnue de l’Asie Mineure.

Une fois posées les remarques préliminaires relatives au contexte institutionnel de l’intervention et au vocabulaire descriptif (« Preface » et « Introductory remarks »), l’auteur s’attache à situer le monument étudié dans son contexte (ch. 1 « Urban layout », p. 4-6) avant d’exploiter les informations anciennes livrées par les voyageurs (ch. 2 « Earlier works on the theatre », p. 7-11). Le cadre ainsi posé, Marcello Spanu entreprend son analyse par une description minutieuse des vestiges visibles (ch. 3 « Description of the architectural evidence », p. 12-26). Le théâtre, de taille moyenne (62,92 m de diamètre), est adossé à une pente naturelle de 29° ; il présente un plan très légèrement outrepassé (cf. la restitution fig. 54, mais le dégagement complet de l’édifice permettra peut-être de préciser cette proposition) dont la morphologie générale se rapproche néanmoins des formules romaines occidentales. La description est aussi précise que possible et profite des dégagements partiels réalisés en 1993 ; les parties latérales de la cavea restent cependant invisibles de même que certains secteurs de la cavea partiellement occultés par des vestiges de constructions d’époque ottomane ; l’orchestra n’a pas été dégagée, sinon dans un sondage extrêmement limité pratiqué contre un segment du balteus. Marcello Spanu signale la présence d’inscriptions grecques sur le filet supérieur de plusieurs sièges (p. 18). Elles restent malheureusement inédites, ce qui est d’autant plus regrettable qu’elles auraient pu livrer quelques informations sur les spectateurs et partant sur la nature des événements qui s’y déroulaient, festivals religieux et/ou assemblées politiques.

Cette description est suivie par le catalogue des fragments architecturaux provenant de la scène et de son bâtiment associé (ch. 4 « Architectural elements of the scaena : catalogue », p. 27-75). La scène est peu élevée (1,19 m), large de 39 m environ et relativement profonde (ca. 4 m). Le bâtiment de scène est rectiligne, hypothétiquement pourvu de cinq portes et animé, comme à Sagalassos et à Elaioussa-Sebaste, par un ordre corinthien unique – et non double ou triple – constitué de couples de colonnes libres sur podiums indépendants. L’entablement des deux groupes qui flanquent la valva regia est incurvé, affectant ainsi l’aspect de deux niches. Le matériau employé est un calcaire local, à l’exception de trois chapiteaux, d’une demi-douzaine de bases et d’une vingtaine de futs de colonnes de marbre. La description des blocs est précise sans être fastidieuse, soutenue par des planches photographiques de manipulation aisée et des relevés de blocs. Ces derniers sont parfois partiels dans la mesure où les fragments n’ont pas été déplacés, et par conséquent publiés dans des états de finition variés (du croquis au trait au rendu au point des traces de taille). L’auteur profite de son catalogue descriptif pour publier une dédicace grecque à ma connaissance inédite retrouvée sur un socle de statue dans le secteur de la scène (p. 72, bloc 001, fig. 48, pl. 45.1-2).

Le chapitre suivant constitue une analyse détaillée du décor architectural du théâtre (ch. 5 « Architectural elements of the scaena frons », p. 76-87). Considérant que le bâtiment et son décor appartiennent à une phase constructive unique – et la position de l’auteur a changé sur ce point depuis un article publié en 2003 (p. 76, note 74) –, Marcello Spanu considère que les éléments de décor de marbre importé ont servi de modèle aux sculpteurs chargés de mettre en œuvre le programme décoratif du bâtiment dans un calcaire local (en dépit de son aspect, les analyses isotopiques indiquent que ce marbre ne provient pas du Proconnèse, cf. l’annexe II). D’un point de vue stylistique, les chapiteaux reflètent des évolutions propres à l’époque tardo-antonine, et constituent un jalon remarquable entre les nouveautés introduites sous Hadrien et le développement d’un canon proprement sévérien. De leur côté, les architraves frises présentent en partie supérieure un registre profilé en S décoré de rang de flûtes et de feuilles d’acanthes, décor dans lequel M. Spanu reconnaît une signature proprement cilicienne. Dans la mesure où les tendances décoratives identifiées dans ce bâtiment sont partagées par d’autres sites de la région, l’auteur postule l’existence d’une école locale. Ses modèles exogènes seraient à rechercher en Pamphylie et en Pisidie plutôt qu’en Syrie, cette dernière position ayant été défendue par différents auteurs (p. 86 et note 152).1

Sur base de ces éléments descriptifs et analytiques, Marcello Spanu revient dans un riche chapitre de synthèse sur la restitution graphique du monument, introduisant là les données de typologie comparative, en Asie Mineure et en Cilicie en particulier (ch. 6 « Architectural reconstruction of the monument : hypotheses and comparisons », p. 88- 110). Il justifie ainsi un certain nombre de choix (par ex. par probabilité de symétries), parfois confortés par des parallèles régionaux (ainsi par exemple du renvoi au théâtre de Hierapolis Kastabalda pour l’aditus en L ouvrant dans les analemmata de part et d’autre du bâtiment de scène). Marcello Spanu revient ensuite sur la loge axiale et sur ses parallèles micro-asiatiques, suggérant d’y voir un emplacement réservé aux autorités religieuses du temple de Zeus Olbios, plutôt qu’à une hypothétique autorité romaine régionale, proposition séduisante qui paraît confortée par des découvertes épigraphiques ignorées par M. Spanu.2 Marcello Spanu avance ensuite, sur base du relevé précis des points d’ancrages distribués dans la cavea, des solutions inédites de restitution du système de maintien du velum. Les restitutions de l’orchestra et du bâtiment de scène sont discutées ; la forme du théâtre exclut, en dépit de la date tardive de construction, l’organisation de venationes et munera. En l’état, le décor statuaire est inconnu, à l’exception de deux Nikai. La dédicace du théâtre, inscrite sur une architrave frise dont ne subsiste qu’un bon tiers signalant deux titres Armeniacus, est replacée à titre d’hypothèse au dessus de la valva regia. Au terme d’une étude typologique recourant à en particulier aux théâtres d’Aspendos et d’Elaioussa-Sebaste, M. Spanu considère que le monument présente un caractère hybride, directement influencé par la conception occidentale du théâtre, en dépit d’un certain nombre de caractéristiques proprement micro-asiatique (comme les cinq portes, qui sont en réalité supposées). Les aspects constructifs sont rapidement traités.

L’ouvrage se termine sur un bref chapitre relatif à l’implantation topographique du théâtre (ch.7 « The Monument and the city » p. 111-119). Il débute par une tentative de calcul de capacité du théâtre, évalué à 3361 sièges, capacité relativement importante pour une agglomération somme toute petite (d’autant qu’Olba toute proche possédait son propre théâtre) mais qui pourrait s’expliquer par la nécessité d’accueillir des foules importantes dans le cadre de festivals religieux. Suit une réflexion innovante relative à la topographie du site. Si la compréhension des circulations aux alentours du théâtre est grevée par l’absence de fouilles, quelques propositions sont néanmoins avancées. La ville présente deux grilles urbaines, le théâtre étant construit à proximité du temple de Zeus mais sur une trame désaxée. Sans doute s’agissait-il simplement, comme à Hiérapolis par exemple, d’utiliser l’orientation naturelle d’une pente disponible au cœur de la ville. M. Spanu insiste donc sur la relation topographique existant néanmoins entre le théâtre et le temple de Zeus Olbios, et postule l’existence d’un lien organique entre les propylées décentrés du temenos du temple et l’aditus occidental du théâtre. Le sommet de la cavea paraissant par ailleurs détruit par l’installation d’une rue à portiques alignée sur le temenos du temple (le vomitorium central paraît condamné, mais il faudrait fouiller pour s’assurer que ce portique a bel et bien existé), on tiendrait un élément de chronologie relative de la topographie urbaine, la monumentalisation de ce segment de rue étant a priori postérieure à l’époque antonine. Le site se serait donc développé autour du temple de Zeus, noyau doté d’un temenos définissant une grille urbaine intégrant un certain nombre de constructions publiques (nymphée, Tychaion) ; un théâtre lui est tardivement adjoint et les rues dotées alors de portiques monumentaux.

Le livre se clôture par deux annexes « Appendix I, Methodological aspects of the survey » (p. 121-123) et « Appendix II, Archaeometric analyses of marbles in the theatre of Diokaisareia » (p. 124-126), suivies d’un résumé en langue turque. La publication est complétée par onze relevés dépliables couleur (34 x 54 cm), du relevé en plan et d’une coupe axiale sur deux plans indépendants (50 x 60 cm).

On louera la publication de cet excellent travail qui livre une documentation de première main établie avec soin ; l’analyse de Marcello Spanu, à la fois prudente et riche, contribue à cerner l’originalité d’une école architecturale cilicienne d’époque impériale et augure de beaux développements futurs.


Notes:


1.   Sans nier la possibilité d’un tel processus, on introduira ici une petite réserve : certes, Diokaisareia se situe en Cilicie Trachée et non sur la plaine côtière sans doute plus ouverte à la Syrie. Ceci étant, la connaissance du décor architectural syrien d’époque impériale est trop lacunaire pour qu’on puisse se prononcer : on ignore tout du décor d’Antioche et guère plus du décor architectural des grands sites urbains syriens qui n’ont pas été systématiquement étudiés (Cyrrhus et Apamée par exemple, pour nous limiter à l’arrière-pays d’Antioche), Baalbek constituant par nature un cas exceptionnel. Sans doute est-il par conséquent trop tôt pour trancher.
2.   On pourrait en effet verser au dossier du théâtre la dédicace au IIe s. d’une statue retrouvée « à proximité du théâtre », inscription publiée naguère par G. Dagron et D. Feissel, qui signale un gymnasiarque, plusieurs fois grand prêtre (Inscriptions de Cilicie, Paris, 1987, p. 37-38, n°13, pl. VII = SEG 1987, 1296) et peut-être aussi celle de Papirianos, dit Amachios, prêtre de Dionysos, retrouvée dans le même secteur (E.L. Hicks, Inscriptions from Western Cilicia, JHS 12, 1891, n°56).

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