Bryn Mawr Classical Review

Bryn Mawr Classical Review 2012.07.28

Charles Doyen, Poséidon souverain: contribution à l'histoire religieuse de la Grèce mycénienne et archaïque. Mémoire de la Classe des Lettres. Collection in-8°, 3e série, 55.   Bruxelles:  Académie royale de Belgique, 2011.  Pp. 391.  ISBN 9782803102792.  €28.00 (pb).  



Reviewed by Sébastien Dalmon, Université Paris Diderot Paris 7 (sebdalmon@yahoo.fr)

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Le livre de Charles Doyen, chargé de recherches du F.R.S.-FNRS à l’Université catholique de Louvain, est issu de sa thèse de doctorat menée sous la direction conjointe de Lambert Isebaert et Patrick Marchetti, soutenue en 2009. L’ouvrage se propose d’étudier, à travers la figure du dieu Poséidon, la synthèse, à l’époque archaïque, d’un héritage religieux mycénien et de mythes orientaux repensés dans le nouveau cadre social et politique de la cité. L’originalité de ce travail est d’analyser des sources aussi différentes que les tablettes en linéaire B de Pylos, l’épopée archaïque homérique et hésiodique, ou d’autres textes et documents rendant compte des mythes fondateurs d’Athènes, sans parler des tablettes proche-orientales rapportant des mythes hittito-hourrites, mésopotamiens ou ougaritiques. Poséidon n’est pas étudié dans toute la polyvalence de ses fonctions, modes d’action et domaines d’intervention, l’auteur privilégiant deux aspects du dieu : son pouvoir souverain, et sa puissance paternelle – les deux allant souvent de pair.

L’auteur entend montrer que Poséidon, jouissant, d’après les tablettes pyliennes, d’une position importante dans le panthéon des Etats palatiaux du IIe millénaire, disposait en fait probablement d’une position dominante dans le système panthéonique mycénien. Ce dieu souverain aurait ensuite été relégué à une position inférieure dans les systèmes religieux de l’époque archaïque, au bénéfice de Zeus dans la perspective panhellénique des poèmes homériques et hésiodiques, mais aussi au bénéfice d’autres divinités (Héra, Athéna) dans le cadre de conflits pour la possession de cités particulières (Athènes, Argos).

La première section de l’ouvrage s’intéresse au « Poséidon archaïque » et privilégie l’étude de documents s’étalant du VIIIe au Ve siècle av. J.-C. Le premier chapitre opère un focus sur l’acropole d’Athènes, lieu de la querelle (éris) primordiale entre Poséidon et Athéna, tout en revisitant le mythe d’Erichthonios, le premier Athénien, qui aurait été, selon l’auteur, le fils chevalin de Poséidon dans les versions plus anciennes du mythe, et non celui, aux traits plus ophidiens, d’Héphaïstos. De la même manière, sa mère aurait d’abord été une déesse chthonienne épichorique que l’auteur propose d’assimiler à Agraulos-Aglauros, l’épouse ou la fille du roi-serpent Cécrops. Le mythe d’Erichthonios enfanté par la terre de l’Attique fécondée par le dieu-forgeron ne serait qu’une réadaptation de l’époque archaïque permettant d’évincer la paternité de Poséidon au profit de la maternité sociale de la déesse poliade Athéna, à qui l’enfant est confié. Pour étayer cette hypothèse, Charles Doyen convoque l’étude comparative d’autres mythes où Poséidon apparaît comme le géniteur d’un cheval divin : Arion en Arcadie et en Béotie, Skyphios en Thessalie et à Colone, ou encore Pégase à Corinthe. Il détecte les vestiges de naissances chevalines dans les mythes attiques d’Halirrhothios ou Cécrops (qui aurait eu peut-être à l’origine un aspect plus chevalin qu’ophidien), et dans les mythes plus périphériques de Cercyon, Hippothoôn (à Eleusis), et Cychreus (à Salamine). Dans le schéma primitif, la puissance sexuelle de Poséidon serait associée à son accouplement avec une parèdre chthonienne, l’apparition d’une source et l’engendrement d’un enfant-cheval. Le mythe de la querelle avec Athéna pour la possession de l’Attique en conserverait le souvenir à travers les deux cadeaux qu’offre le dieu aux Athéniens, en frappant le sol de son trident : une source d’eau salée et un cheval. Mais l’olivier offert par Athéna apparaît comme un présent beaucoup plus utile aux juges du conflit divin.

Le deuxième chapitre présente les rôles et les relations de Zeus et Poséidon dans la littérature grecque archaïque, essentiellement Homère et Hésiode, ainsi que, dans une moindre mesure, Eschyle, Pindare et Bacchylide. Les diverses conceptions sociales véhiculées par les œuvres de ces poètes s’appuient sur une même base religieuse : la souveraineté divine appartient à Zeus, garant de l’ordre cosmique comme de l’ordre social, qui se fonde sur la prudence (mètis), la force physique (biè, kratos), et l’équité (thémis). C’est ce que l’auteur appelle la « société de Zeus ». La Théogonie hésiodique, l’épopée homérique, le Prométhée enchaîné d’Eschyle et les odes pindariques mettent en scène les Immortels qui, adversaires ou alliés de Zeus, contribuent à l’avènement et au maintien de son règne : Cronos, Prométhée, Métis et son fils à naître sur le plan de la prudence ; les enfants de Styx, les Cyclopes et les Hécatonchires sur celui de la force physique ; Thémis et ses filles les Heures et les Moires sur celui de l’équité. Charles Doyen analyse également dans ce chapitre les relations conflictuelles des deux frères Zeus et Poséidon. S’ils peuvent apparaître comme des dieux presque équivalents en ce qui concerne leur force brutale et leur puissance, Zeus n’en affirme pas moins sa prééminence sur un Poséidon dépourvu de mètis et de thémis, notamment dans l’Iliade. Dieu violent souvent rétif à la souveraineté de son frère, plein de démesure et en lien avec les profondeurs de la terre, Poséidon n’est ainsi pas sans ressemblance avec son père Cronos, lui aussi divinité évincée, mais également avec les Titans, les Hécatonchires (Briarée est son gendre) et les Cyclopes (Polyphème est son fils dans l’Odyssée).

La deuxième section remonte le temps pour étudier le Poséidon mycénien. Elle se base principalement sur l’analyse des tablettes en linéaire B de Pylos, datant du début du XIIIe siècle av. J.-C. Il s’agit avant tout de documents comptables, mais ils apportent parfois de précieuses informations sur les dieux cités, malgré l’interprétation encore délicate d’un certain nombre de termes mycéniens. Ainsi, ils semblent bien attester la position prééminente de Poséidon dans le panthéon pylien. Sa présence est particulièrement importante dans les documents cadastraux et fiscaux, qui sont au cœur du troisième chapitre. En analysant les fonctions et les privilèges d’entités importantes du royaume mycénien de Pylos, comme le wanax, le lawagetas ou le damos, ou en étudiant les différents statuts des terres recensées dans un cadastre, Charles Doyen parvient à mieux définir les rapports qu’entretiennent Poséidon et le souverain pylien autour de la propriété foncière. Le quatrième chapitre s’intéresse quant à lui aux fêtes et sanctuaires au royaume de Pylos, livrant divers enseignements sur le culte de Poséidon. Dans une série de tablettes (PY Fr) recensant des livraisons d’huile parfumée, Poséidon est mentionné à trois reprises en lien avec la célébration de cérémonies religieuses. Une autre tablette (Tn 316) constitue un témoignage de premier ordre sur les principaux dieux et sanctuaires du royaume de Pylos, et sur les relations du dieu avec d’autres divinités comme Potnia, Posidahéia (sa fille plutôt que son épouse), pe-re-82 ou Iphémédéia.

La troisième section, « Panthéons grecs, panthéons orientaux » apparaît à la fois comme une synthèse des deux premières et comme une ouverture comparatiste vers les religions et les mythes du Proche-Orient contemporains des Mycéniens. Dans le cinquième chapitre, « Le Poséidon hellénique. Questions de souveraineté divine », l’auteur développe son hypothèse selon laquelle dans le monde mycénien, la souveraineté du panthéon appartenait à Poséidon. A Pylos, il est en effet très lié à la terre, aux élites et surtout au roi, le wanax, mais aussi probablement au district sacré de pa-ki-ja-na qu’on a peut-être un peu trop vite assimilé au grand sanctuaire de la déesse Potnia à Pylos. Le dieu aurait été ensuite rétrogradé à une position inférieure à celle de Zeus, ce dernier incarnant la souveraineté dans le nouveau système se mettant en place après la chute des palais. On serait ainsi passé, selon les termes de Charles Doyen, d’une « société de Poséidon » à une « société de Zeus ». La tradition littéraire conserverait quelques reliquats de la fonction royale de Poséidon, notamment dans le récit de ses conflits avec Zeus dans l’Iliade, ou dans la description odysséenne de son culte à Pylos (où les rois Néléides sont ses descendants). Tout comme Cronos est défait par Zeus dans la Théogonie, de même Poséidon se trouverait remplacé par Zeus à la tête des systèmes religieux helléniques dans le courant des Âges obscurs. De la même manière, les mythes originels de la fondation d’Athènes auraient été transformés et pourraient s’analyser comme l’histoire d’un père évincé. Mais, s’il est écarté de ses anciennes fonctions de souveraineté et de paternité, Poséidon n’en continue pas moins d’être honoré dans les cultes grecs, y compris à Athènes où il est étroitement associé à Erichthonios-Erechthée (mais au lieu d’être son père, il devient son meurtrier).

Le sixième et dernier chapitre présente les modèles orientaux de souveraineté divine ayant influencé les Grecs. On a depuis longtemps remarqué les ressemblances entre la Théogonie hésiodique et des textes mythologiques proche-orientaux comme l’Enuma elish babylonien et surtout le Chant de Kumarbi hittoto-hourrite. On y trouve le même schéma de succession linéaire des générations et des royautés divines, malgré quelques variantes. Dans ces documents, le modèle est celui d’une « royauté par exclusion », alors que dans les textes mythologiques ougaritiques, notamment le Mythe des dieux gracieux et le Cycle de Baal, on peut mettre en évidence un modèle différent de « royauté par coexistence » entre le dieu-père El et son fils Baal. Soulignant les ressemblances entre Baal et Zeus (deux dieux de l’orage) d’une part, et entre El et Poséidon (caractérisés par leur puissance génésique et leur lien avec le taureau) d’autre part, Charles Doyen propose d’appliquer ce schéma au système religieux mycénien. Poséidon aurait été un dieu ancien, père et roi des hommes et des dieux, et aurait institué sur le trône divin son fils Zeus. Après la chute des palais, de nouvelles formes de vie sociale et politique se sont mises en place. La puissance chthonienne de Poséidon n’y trouvait plus sa place de façon aussi centrale et Zeus devint le seul souverain divin, incarnant mieux les nouvelles valeurs sociopolitiques. Poséidon ne fut pas évincé du nouveau système, mais devint le frère subalterne de Zeus. Cronos hérita de la figure de père et roi originel, mais il n’exista que pour être vaincu par Zeus. Poséidon deviendrait aussi alors un dieu plus marin que chthonien.

Le livre de Charles Doyen est passionnant et stimulant, renouvelant considérablement une approche génétique de la religion qui prend mieux en compte les contextes sociaux et politiques des différentes périodes envisagées (système palatial mycénien, bouleversements des Âges obscurs, naissance et affirmation de la cité à l’époque archaïque). La démonstration est séduisante, mais nombre d’hypothèses restent, en l’état actuel de nos connaissances, complètement invérifiables. Rien ne nous permet vraiment d’affirmer que Poséidon était le père d’Erichthonios dans un « mythe originel » qui ne nous est connu par aucune source. Les tablettes en linéaire B, si bien analysées dans la deuxième partie, ne sont que des documents comptables et ne nous permettent pas suffisamment d’appréhender les articulations fonctionnelles et généalogiques des panthéons mycéniens. Déduire du panthéon ougaritique, par comparaison, que Poséidon était le dieu souverain et père de Zeus au IIe millénaire est peut-être un peu hasardeux. En revanche, l’étude des liens de Poséidon avec des figures pré-olympiennes comme les Titans, les Cyclopes ou les Géants ouvre des pistes de recherche intéressantes, y compris dans une perspective plus synchronique et anthropologique. L’enquête mériterait d’être poursuivie et approfondie dans cette voie, au-delà des seuls textes de l’époque archaïque, et vers d’autres figures de Géants poséidoniens, allant des Lestrygons aux Aloades en passant par Antée, Orion ou certains des adversaires de Thésée lors de son voyage de Trézène à Athènes. Mais Thésée, le fondateur du synécisme athénien, en plus d’être un descendant d’Erechthée, était lui aussi un fils de Poséidon…

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