Bryn Mawr Classical Review

Bryn Mawr Classical Review 2012.04.05

Alberto Cavarzere, Gli arcani dell'oratore: alcuni appunti sull'actio dei romani. Agones. Studi, 2.   Roma; Padova:  Editrice Antenore, 2011.  Pp. 241.  ISBN 9788884556554.  €22.00 (pb).  



Reviewed by Francesco Berardi, University of Chieti-Pescara (berardi.fra@tiscali.it)

Après le succès de Oratoria a Roma. Storia di un genere pragmatico (Carocci Editore, Roma 2000), Cavarzere complète son exploration de la rhétorique latine avec un essai sur l’actio. Il a réélaboré certaines de ses contributions parues récemment, auxquelles il a réussi à donner une structure globale et cohérente. Le caractère composite des données recueillies est bien indiqué par le sous-titre: la référence aux appunti (notes) révèle le contenu et la finalité du livre, qui ne veut pas être une investigation systématique de tous les préceptes développés dans le domaine de l’actio latine, mais offrir des réflexions, tantôt synthétiques, tantôt analytiques, suggérées par la lecture de Cicéron (de orat. 3, 213-227) et Quintilien (inst. 11, 3). Au genre des notes se réfèrent aussi le choix fait par l’auteur de citer directement dans le texte les sources grecques et latines prises en compte, ainsi que l’idée de convoquer une vaste bibliographie à propos des passages-clés.

Le livre est divisé en trois sections correspondant à autant de thèmes centraux bien définis: la première sert d’introduction au sujet, en offrant au lecteur les détails nécessaires pour se repérer dans les préceptes sur l’actio; la deuxième et la troisième concernent respectivement l’analyse du discours de Crassus dans le troisième livre du De oratore de Cicéron et l’étude du troisième chapitre du onzième livre de l’Institutio oratoria de Quintilien. L’enquête de Cavarzere ne s’arrête pas à la lecture des sources latines, qui sont plutôt un point de départ pour des recherches plus poussées permettant à l’auteur de présenter une image assez complète du sujet.

Le chapitre introductif (pp. 13-53) explique les principes fondamentaux sur lesquels repose l’ancienne doctrine concernant l’actio, en fournissant les définitions de base qui régulent le phénomène, ainsi que toutes les informations importantes sur l’évolution de la doctrine depuis sa naissance (Aristote) jusqu’à une systématisation plus mature (Cicéron et Quintilien). A partir de la définition de Cicéron: est enim actio quaedam eloquentia corporis (orat. 55), à laquelle Cavarzere accorde avec raison une valeur hyperbolique, l’auteur peut établir clairement: a) sa définition de l’actio, qui comprend tutti i comportamenti atti a permettere l’esternamento corporeo del discorso, c’est-à-dire le posizioni del corpo, i gesti, le espressioni del viso, le inflessioni della voce, la sequenza, il ritmo e la cadenza delle stesse parole; b) le but pathétique de celle-ci: l’actio est animi permotio, arme puissante capable de persuader le public en agitant les émotions les plus fortes; c) la doctrine des signes, qui sous-tend la capacité de communiquer les émotions au moyen de l’actio; déjà élaborée par Aristote, cette doctrine associe les affections de l’âme à des signes, verbaux et non verbaux, dans une relation de cause à effet; d) la division de l’actio en deux ou trois éléments constitutifs: modulation de la voix et geste; ou: modulation de la voix, geste et expression du visage.

Cavarzere souligne également le caractère problématique et quelquefois discordant de la doctrine: a) le conflit entre une conception de l’art oratoire censé recouvrir un mode de persuasion logique et rationnel fondé sur une stricte argumentation, et l’expérience émotionnelle d’un dispositif, élaboré à coups d’exemples et de trouvailles éclatantes, conduisant le grand public à la persuasion; b) la difficulté de réglementer au moyen de préceptes un facteur de persuasion qui semble reposer sur le talent (natura) de l’orateur; c) l’opposition entre discours écrit et discours oral, déjà soulignée par Aristote, derrière laquelle on peut deviner le conflit entre les éléments verbaux et non verbaux de l’art oratoire; le discours oral est plus apte à agir et, par conséquent, plus riche en éléments pathétiques et théâtraux; le discours écrit est, au contraire, plus rigoureux et précis, approprié à la lecture. Enfin, l’auteur fournit des informations importantes pour comprendre la naissance et le développement de la doctrine de l’actio d’Aristote jusqu’à Cicéron à travers la médiation de Théophraste. A cet égard, Cavarzere reconsidère l’influence que l’œuvre de Théophraste a eue sur le développement de la théorie de l’actio cicéronienne, en remettant en cause l’adhésion présumée de l’orateur au système latin bipartite (vox et gestus), développé par l’école péripatéticienne.

Le deuxième chapitre (pp. 57-81) commence in medias res avec la description de plusieurs types de voix en fonction des émotions que l’on doit exprimer, selon les indications mises par Cicéron dans la bouche de Crassus (de orat. 3, 213-227). L’exposition détaillée des types de voix sert de prologue à la discussion de certains principes généraux qui régissent l’analyse de Cicéron: la puissance performative de la parole, que Cicéron avocat apprécie avec plus de liberté qu’Aristote; l’adoption, cependant, du système aristotélicien, du moins en ce qui concerne l’objectif pathétique de l’actio et la théorie des signes qui le sous-tend; l’exemplification, qui se fait à travers des références constantes à l’art dramatique, derrière lesquelles Cavarzere identifie avec perspicacité la nécessité d’un appel à la mémoire auditive du lecteur, afin qu’il puisse mieux identifier les caractéristiques de la voix requises par l’actio oratoire (la mémoire auditive qui a progressé non seulement par la fréquentation du théâtre, mais aussi par la pratique scolaire de la lecture à haute voix). Tout cela permet d’expliquer la difficulté qu’il y a aujourd’hui à saisir la signification exacte de définitions qui précisent les différentes modulations de la voix utiles à l’expression des sentiments. Cavarzere analyse pas à pas les pages de l’orateur, en donnant pour chaque type d’émotion la description de la voix correspondante, appréciée dans tous les aspects mélodiques, dynamiques et de timbre (hauteur, durée et volume).

Les chapitres troisième et quatrième abordent les deux prémisses théoriques de la doctrine de l’actio chez Cicéron. La première de ces prémisses (pp. 82-116) veut que le travail sur la prononciation et sur les genera vocis soit déjà une partie intégrante du discours avant qu’il ne soit énoncé. Cela implique de s’interroger sur le mécanisme de l’actio visant la persuasion oratoire, sur son inclusion parmi les officia oratoris et sur la réalisation d’un type de communication pathétique. L’évaluation de la doctrine cicéronienne passe par une comparaison avec les considérations qu’Aristote consacre à l’hypokrisis et au pathos dans les livres deuxième et troisième de sa Rhetorica. Si Aristote, en fait, insère le pathos dans les preuves techniques et aborde le thème de l’actio dans la section du style, il est également vrai qu’il exclut un type de communication émotionnelle qui se réaliserait par participation directe, en rapportant le phénomène de l’hypokrisis à un élément ornamental; celle-ci est une persuasion par les auditeurs, où la diction est réduite à une énonciation correspondante à l’émotion ressentie par le personnage. Cicéron reprend le système d’Aristote, mais donne plus de substance au facteur émotionel. L’actio de Cicéron est une persuasion par l’implication directe, ce qui valorise de nombreux procédés, même théâtraux, de la diction. L’actio devient non seulement élément de l’elocutio, mais aussi stratégie d’inventio construite par l’orateur avant la déclamation en public; il s’agit de découvrir les techniques et les trouvailles expressives basées sur la modulation de la voix, les gestes et les expressions faciales, qui puissent servir à réaliser la parfaite implication émotionnelle de l’auditoire. A propos de ce nouvel aspect de l’actio cicéronienne par rapport à celle d’Aristote, Cavarzere consacre une annexe à la discussion approfondie de deux loci de la Poetica dans lesquels le philosophe souligne la nécessité d’orner les histoires avec des σχήματα λέξεως afin de construire une participation émotionnelle entre l’auteur et le public. Cavarzere dit qu’il faut identifier ces figures de style à l’asyndète et l’anaphore, très utiles à l’expression des sentiments.

Le chapitre quatrième aborde l’autre prémisse de la doctrine de l’actio élaborée par Cicéron, c’est-à-dire le problème relatif à la simulation des passions éprouvées par l’orateur. Si, en fait, le pathos se réalise par participation directe à la même expérience émotionnelle, il est nécessaire que le locuteur lui-même éprouve les sentiments qu’il veut susciter dans le public. Mais comment peut-il le faire quand il sait qu’ils sont faux? Les solutions proposées par Cicéron, qui reposent sur la puissance émotionnelle objectivement possédée par le mot, ne satisfont pas. Pour résoudre le problème, Cavarzere se tourne vers le sixième livre de l’Institutio oratoria, où Quintilien décrit le mécanisme d’activation du pathos grâce à l’imagination, la faculté capable de représenter les faits devant les yeux de l’esprit, afin de donner l’impression de les voir directement et sentir les mêmes émotions que ceux qui participent en personne à l’action. Grâce à cette faculté, l’orateur peut lui-même provoquer l’émotion dès le moment de la planification du récit, afin de trouver les voix adaptées aux émotions.

Avec le dernier chapitre (pp. 145-222), consacré à la lecture de Quintilien (inst. 11, 3), Cavarzere traite du thème du rythme de la phrase produit par l’utilisation intelligente du langage du corps et de la prononciation. En profitant des indications données par Quintilien, l’auteur analyse le dense réseau de relations qui s’établit entre le sens, les gestes et la prononciation dans une actio quand elle est réussie, en soulignant les principes directeurs: l’isochronisme entre le geste et la pensée, le rythme de la parole basé sur l’émission vocale, la nécessité de combiner l’articulation de la pensée avec les exigences de la respiration, la contribution du drame, mais aussi sa conciliation avec la dignité requise au tribunal. L’attention de l’auteur se concentre sur la section que Quintilien dédie à la prononciation correcte (pronuntiatio, parr. 30-65). Cavarzere met en évidence ce que le rhéteur doit à la grammaire pour ce qui concerne les préceptes de phonétique acoustique (déclamation expressive, pause, accentuation correcte), mais il pointe également les nouveautés: la description de la pronuntiatio sur la base des quatre vertus du style (correction du langage, clarté, decorum, ornatus). L’exposé requiert une prononciation impeccable dans la diction des phonèmes individuels, claire dans l’articulation des sons, diverse selon les exigences des émotions, adaptée aux besoins de la cour, élégante comme il sied à un citoyen romain. Le rythme de la phrase est le résultat d’une partition musicale qui allie le son, les pauses, la signification, le timbre de la voix et la hauteur.

Le livre se termine avec des indices utiles des noms et des passages cités (pp. 223-239).

A l’évaluation du travail de Cavarzere concourent non seulement son contenu, mais aussi certains choix méthodologiques dont l’auteur se préoccupe constamment, parfois de manière excessive: par exemple, les références à la psychologie expérimentale, que Cavarzere utilise pour l’identification des types de voix, mais pas toujours de manière cohérente, parce qu’il débouche tantôt sur la continuité entre les anciennes descriptions des rhéteurs et celles des psychologues modernes, parfois sur l’écart entre les deux (pp. 73-77); ou le désir d’analyser à fond les questions qui se signalent de temps en temps à son attention, avec pour résultat de longues digressions qui peuvent gêner la lecture (par exemple, à propos de l’authenticité de la Grammaire de Denys le Thrace, pp. 186-196). Dans un volume qui se présente comme un recueil d’appunti, on peut apprécier les citations directes des témoins de la littérature ancienne, leur ampleur et leur variété (avec des références qui vont jusqu’à Isidore de Séville), la discussion de nombreuses sources qui font l’objet de débats scientifiques dans lesquels Cavarzere prend position (par exemple, à propos de Quint. inst. 6, 2, 25-35, pp. 134-139; ou Aristot. poet. 17, pp. 105-116).

L’impression générale que l’on tire de la lecture de ce livre est que nous disposons désormais d’un outil précieux qui fournit non seulement un panorama de l’enseignement de la doctrine latine relative à l’actio, mais aussi, chose plus nécessaire encore et dont on ressentait le besoin, un vocabulaire permettant de serrer de plus près la réalité recouverte par les préceptes et de révéler les secrets de l’orateur.

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