Bryn Mawr Classical Review

Bryn Mawr Classical Review 2012.01.40

Eugenio Amato, Xenophontis imitator fidelissimus: studi su tradizione e fortuna erudite di Dione Crisostomo tra XVI e XIX secolo. Hellenica, 40.   Alessandria:  Edizioni dell'Orso, 2011.  Pp. viii, 235.  ISBN 9788862742979.  €20.00 (pb).  



Reviewed by Thierry Grandjean, UMR 7044 / Université de Haute-Alsace, Mulhouse (thierry.grandjean@laposte.net)

L’ouvrage d’E. Amato, consacré à la tradition et à la fortune des discours de Dion Chrysostome dans les milieux érudits de la Renaissance à la fin du XIXe siècle, explore des chemins ignorés des chercheurs modernes. Fondé sur une riche documentation en grande partie inédite, il renouvelle en profondeur notre connaissance des œuvres du sophiste et philosophe de Pruse. Selon une perspective chronologique, les sept chapitres de cette vaste enquête philologique conduisent le lecteur de l’editio princeps de 1550 à l’édition savante de Hans von Arnim,1 qui sert de référence pour les citations.

L’introduction formant le premier chapitre présente l’objet du livre, le status quaestionis et quelques perspectives nouvelles pour la recherche dionéenne. Chargé de rédiger l’introduction générale pour l’édition des œuvres complètes de Dion Chrysostome dans la C.U.F., Amato s’est rendu compte que d’importants travaux philologiques datant du XVIe au XIXe siècle avaient échappé à l’attention des spécialistes contemporains. Etant donné l’ampleur de l’enquête, la découverte de plusieurs inédits et la richesse des matériaux, il était nécessaire de publier à part les résultats de cette recherche. La citation qui donne son nom à l’ouvrage, Xenophontis imitator fidelissimus, est un judicieux emprunt à un opuscule, jusqu’alors inédit, de L. C. Valckenaer sur Dion Chrysostome, où le philologue néerlandais recense et analyse les passages de Dion imitant Xénophon. Ensuite, Amato présente l’ensemble de la documentation inédite qu’il a découverte, mais aussi de nouvelles pistes pour mieux établir le texte dionéen. La prise en compte de l’histoire érudite des œuvres de Dion s’impose d’autant plus que le texte a été médiocrement conservé, comme le prouvent les trois familles de manuscrits du stemma; en outre, on ne possède qu’un seul papyrus antique des œuvres de Dion.2 Ainsi on doit beaucoup compter sur la tradition indirecte et sur la contribution des érudits, ce qui justifie l’importance du présent livre.

Dans le chapitre II, Amato démontre d’une manière irréfutable que l’editio princeps des œuvres complètes de Dion n’est pas celle de Dionysius Paravisinus à Milan en 1476, mais celle de Federico Torresani à Venise en 1550. En tenant compte des observations de Cataldi Palau sur la typographie, de la chronologie déduite par l’examen de l’exemplaire dionéen que possédait Pierre Duchâtel, mais aussi du recueil bibliographique (Elenchus) de Conrad Lycosthenes et d’une lettre de Roger Ascham à John Cheke, l’auteur parvient à établir avec certitude l’année 1550 pour l’édition de Torresani,3 corrigeant ainsi la date de 1551 que Gessner avait déduite à tort, et que Fabricius avait reprise sans la modifier.

Le chapitre III est consacré à la version latine d’Arnaud de Ferron, retrouvée par Amato, et à un codex, aujourd’hui perdu, de Jean de Pins. Cette traduction latine de cinq discours dionéens (orr. 75-76 et 63-65) a été établie par Arnaud de Ferron, érudit bordelais, et publiée en 1557. Elle était jusqu’alors considérée comme disparue, mais l’auteur en a découvert une copie à Limoges et a prouvé de façon irréfutable que, pour traduire ces discours, Ferron a collationné un manuscrit dionéen pour nous disparu.

Le chapitre IV analyse la pratique des livres de classe (aussi appelés feuilles classiques) en France et en Allemagne au XVIe et au XVIIe siècle. Amato a identifié un exemplaire, totalement méconnu par les spécialistes, du discours 30 (Charidèmos), édité à Paris en 1626, manifestement un support pédagogique. Cet exemplaire revêt une grande importance pour l’histoire de la fortune des écrits dionéens à l’Université, d’autant qu’Amato a retrouvé deux autres livres de classe édités à Paris, l’un, en 1582, contenant le discours 74 et le second, en 1553, les discours 75-76 et 63-65. En Allemagne aussi, plusieurs livres de classe sont parus sans retenir l’attention des spécialistes: Johann Potinius publie le texte grec des discours 70-71, ainsi que le texte grec avec traduction latine des discours 70-71, 69, 16 et 18: les variantes textuelles prouvent que Potinius a révisé le texte grec et doivent figurer désormais dans l’apparat critique de toute nouvelle édition dionéenne. Quant à Johannes Caselius, il a édité les discours 1-5 et 18, en corrigeant lui aussi le texte grec. Enfin, un autre livre de classe, contenant les discours 75-76, a été édité par Johann Havichorst (1558), avec une traduction latine originale.

Le chapitre V est centré sur la fortune érudite du Prusien à l’école hollandaise de Hemsterhuis (« Schola Hemsterhusiana ») au XVIIe et au XVIIIe siècle. Tandis que l’édition parisienne de Fédéric Morel (1604) s’imposa comme le texte de référence pendant environ deux siècles, plusieurs autres publications prévues n’ont pas abouti : témoin celle qu’avait projetée William Piers dès 1706: en menant des recherches dans le cercle de Piers, on peut espérer des découvertes fructueuses. De même, à Leyde, Tiberius Hemsterhuis et son école, notamment ses deux fameux élèves, L.C Valckenaer et David Ruhnken, s’intéressaient aux textes dionéens, sans réussir à les publier. Néanmoins, ils ont favorisé la recherche à Leyde, où paraît la première vraie édition critique d’un discours dionéen (celle de Jacob Geel en 1840). A Amsterdam, Jacques Philippe D’Orville a annoté et corrigé le texte dionéen de l’édition Morel (vers 1730): Amato est le premier à exploiter ses notes et à montrer que ses corrections améliorent l’établissement du texte des discours 5, 7, 31, 32, 79. L’auteur insiste surtout sur la triade hollandaise Hemsterhuis, Valckenaer et Ruhnken : tous trois ont comparé la prose dionéenne avec la prose attique, surtout celle de Xénophon, d’où la formule de Valckenaer: « Dion Xenophontis imitator fidelissimus ». Amato montre l’importance des corrections apportées par Valckenaer dans plusieurs notes de ses ouvrages publiés. Hemsterhuis et Ruhnken ont annoté in margine leurs exemplaires de l’édition Morel: celles de Hemsterhuis sont exploitées depuis longtemps, mais pas celles de Ruhnken, qui méritent une étude. Quant à Valckenaer, il a également annoté l’édition Morel et rédigé tout un fascicule de conjectures dionéennes, intitulé In Dionem Chrysostomum, encore inédit et inexploité. Ce fascicule revêt une importance exceptionnelle : Valckenaer y discute environ 150 passages dionéens, avec une parfaite connaissance du corpus complet et de l’usus scribendi. Il indique les incohérences textuelles, les dissographoumena (doubles rédactions ajoutées par un éditeur anonyme). Soulignant les qualités stylistiques du texte dionéen, Valckenaer fournit une liste de passages où Dion aurait imité Xénophon. Ces animaduersiones inédites (de 1777 environ), offrent d’excellentes conjectures : Amato les a éditées en annexe.

Le chapitre VI concerne les commentaires inédits d’Adolf Emperius : avant lui, Geel, pour son édition critique du Discours olympique (1840), exploita habilement sept manuscrits. Cet ouvrage suscita des critiques de Robert Unger visant Geel et Emperius, qui répondirent à leur détracteur: de leurs échanges, il reste de précieuses discussions sur plusieurs centaines de passages dionéens. Ensuite, Emperius collationna jusqu’à quarante codices pour son édition des œuvres complètes de Dion (1844). Il distingua les manuscrits, d’après l’importance de leurs variantes, en trois classes: les meliores (VMCP), les medii (dont le B) et les deteriores (dont UADET). A sa mort, Emperius laissa inédit un ample manuscrit, qu’Amato est le premier à exploiter. Ce document autographe est composé de 26 fascicules (678 folios), répartis dans cinq dossiers ainsi conçus: le commentaire des discours 1-36, 43, 47 ; une liste d’addenda et de corrigenda à la première édition dionéenne (1844); des extraits d’auteurs variés sur la géographie, les coutumes des populations gètes et thraces; enfin deux dissertationes sur la vie et sur les écrits de Dion. Amato présente ensuite la structure du commentaire sur les discours, précédé à chaque fois d’une notice sur la datation et sur le sujet (argumentum), puis le plan du discours. Dans le commentaire lui-même, Emperius formule trois types de remarques: des éclaircissements sur les realia; des explications des choix textuels adoptés ; la mention d’errata. Ce commentaire peut rendre les plus grands services pour l’établissement et l’interprétation du texte dionéen. Ensuite, Amato transcrit intégralement et commente les dissertationes d’Emperius sur la vie et les écrits de Dion.

Enfin, le chapitre VII analyse quelques lettres inédites rédigées par des érudits de la fin du XIXe siècle. Amato a retrouvé six lettres de Wilamowitz-Moellendorff à Hans von Arnim, qui édita les œuvres complètes de Dion (1893- 1896): ces lettres inédites, datant des années 1893-1895 et portant sur le texte dionéen qui devait être édité dans le second volume (1896), doivent retenir l’attention car von Arnim n’a pas eu le temps de tenir compte de toutes les améliorations suggérées par son maître. En outre, la correspondance inédite entre von Arnim et Franz Cumont intéresse les spécialistes de Dion, parce que, dans les années 1893-1896, les érudits échangent leurs avis sur le mythe du Discours borysthénitique, sur la collation de manuscrits et sur des variantes du même discours 36.

En appendice, l’auteur ajoute une « Bibliographie dionéenne » centrée sur la critique textuelle et l’histoire érudite de Dion: sont mentionnés les éditions complètes et partielles, les traductions complètes et partielles, les études sur la tradition manuscrite et sur la formation du corpus, la recension de notes de critiques textuelles, les travaux sur la tradition indirecte, la fortune et la réception.

Suivent deux index fort utiles, établis par Gianluca Ventrella, sur les passages dionéens cités et sur les noms d’auteurs de la Renaissance à nos jours.

Enfin, une série de 17 photographies permet d’apprécier la richesse de plusieurs documents inédits étudiés dans l’ouvrage.

Ainsi cet ouvrage fondamental analyse la plus vaste collection de documents philologiques jamais réunis pour une édition savante des œuvres de Dion. L’argumentation, toujours convaincante, s’appuie sur une parfaite connaissance de l’ecdotique. Les travaux d’Amato apportent tellement aux études dionéennes qu’il conviendrait de réévaluer les conclusions de S. Swain sur la réception de Dion.4 Les bibliographies fournies par Desideri et Harris,5 doivent désormais être complétées par celle d’Amato.

Toutefois, dans la « bibliografia dionea », il convient de rectifier quelques titres : la dissertation de Baguet, mentionnée trois fois (p. 132, 145 et 178), s’intitule en fait Specimen literarium inaugurale, exhibens Dionis Chrysostomi orat. VIII animaduersionibus illustratam. L’important fascicule de Valckenaer, intitulé In Dionem Chrysostomum, forme plus précisément une section d’un ouvrage plus étendu, recensé dans les Codices manuscripti III de la Bibliothèque universitaire de Leyde (p. 118) sous le titre Observationes in uarios scriptores Graecos.

Etant donné l’importance du modèle de Xénophon pour Dion, qui justifie pleinement le titre de son livre, l’auteur aurait pu exploiter d’autres ouvrages de la même période mettant en parallèle ces deux écrivains, notamment la Paravolê Diônos tou Khrysostomou pros Platôna, Xenophônta, Dêmosthenê kai Aiskhinên de Dionysios Pylarinos, Galazion, 1887.

Amato a su montrer le rayonnement européen de la fortune érudite de Dion, en distinguant plusieurs foyers (Venise, Paris, Rostock). Mais concernant le Rhin Supérieur, il était possible d’approfondir la recherche sur Potinius et Andreas Mylius. En particulier, les nombreuses rééditions du discours 53 (Sur Homère), qui ont tellement contribué à faire connaître Dion dans l’Europe humaniste, méritaient un plus ample développement: sur la traduction latine de ce discours, on lira avec profit l’épître dédicatoire de Conrad Gessner à Jérôme Frikker (1544).6 A propos de Bartholomaeus Amantius, éditeur et traducteur des discours 62 et 66, auquel nous consacrons un article (à paraître), nous avons consulté le manuscrit Stutgard. hist. qu. lat. 60 pour vérifier le texte de sa traduction latine des discours dionéens Sur la Royauté (mentionnée p. 181, note 9): en fait, comme le conjecturait De Nicola, cette traduction n’est pas originale.

Au demeurant, fondée sur une documentation beaucoup plus riche et inédite, l’édition d’Amato s’annonce déjà comme une somme d’une exceptionnelle qualité et à nulle autre pareille.


Notes:


1.   Hans von Arnim, Dionis Prusaensis quem uocant Chrysostomum quae exstant omnia, Berlin, 1893-1896.
2.   Il s’agit du PBrLibr inv. 2823.
3.   B.F. Harris, « Dio of Prusa: A Survey of Recent Work », ANRW.II.33.5, 3854, proposait déjà l’année 1550, sans la démontrer.
4.   S. Swain, « Reception and Interpretation », in: Swain, Dio Chrysostom, Oxford, 2000, 13-50.
5.   P. Desideri, Dione di Prusa, Messina-Firenze, 1978; Harris, cf. n.3.
6.   Lettre éditée dans Heraclidis Pontici […] Allegoriae in Homeri fabulas, Basileae, 1544.

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