Bryn Mawr Classical Review

Bryn Mawr Classical Review 2011.11.63

Iris Sulimani, Diodorus’ Mythistory and the Pagan Mission: Historiography and Culture-heroes in the First Pentad of the Bibliotheke. Mnemosyne supplements. Monographs on Greek and Latin language and literature, 331.   Leiden; Boston:  Brill, 2011.  Pp. xv, 409.  ISBN 9789004194069.  $192.00.  



Reviewed by Aude Cohen-Skalli, Université de Nice - Sophia Antipolis (skalli@phare.normalesup.org)

Table of Contents

Si d’innombrables études isolées ont pris en examen les livres mythologiques de la Bibliothèque Historique, la monographie d’Iris Sulimani, version remaniée d’une thèse soutenue en 2004 à l’Université hébraïque de Jérusalem, offre à présent une analyse portant sur l’ensemble de la première pentade. Elle laisse de côté le livre VI qui venait toutefois conclure le spatium mythicum traité dans la première hexade :1 un tel choix, peut- être lié au caractère fragmentaire de ce dernier livre, s’oppose toutefois à l’unité historiographique établie par l’historien. Au sein des deux tendances qui sous-tendent la critique diodoréenne, l’une montrant la dépendance de Diodore envers ses sources, l’autre mettant en valeur l’apport original de l’historien – une dialectique que les recherches les plus récentes sur l’historien inviteront à dépasser ? –, Sulimani se situe très nettement dans la seconde branche : comme l’auteur l’affirme elle-même (p. XIII), et comme il ressort de l’ouvrage, Sulimani lit résolument Diodore comme une source pleinement ancrée dans l’époque hellénistique, le confrontant à chaque fois avec les sources grecques et latines contemporaines. Pour les sources latines, en particulier, qui étaient jusqu’ici très rarement prises en compte, l’approche de Sulimani est donc novatrice. Par conséquent, Sulimani fait un usage récurrent de la bibliographie portant sur cette période spécifique de l’hellénisme, qu’elle emploie au moins autant que la bibliographie diodoréenne : elle consulte ainsi certaines études historiques rarement citées d’ordinaire dans les recherches sur Diodore.

La monographie est très nettement divisée en deux parties, qui constituent deux points de vue différents adoptés sur un seul sujet, un même corpus, celui des six « culture-heroes » choisis par Sulimani comme objet d’analyse tout au long de sa monographie (Osiris, Sésostris, Sémiramis, Myrina, Dionysos et Héraclès). Ces six figures civilisatrices sont envisagées comme des figures « missionnaires » (p. 15-17). La première partie a trait à la méthode de Diodore : elle regroupe trois chapitres sur les caractéristiques de son historiographie (p. 19-162). Sulimani y examine de quelle façon sont traités ces six personnages mythiques au sein de l’histoire universelle. La seconde partie, intitulée « Myth and History in Diodorus’ first five books » (p. 163-347), passe à l’examen systématique les différentes étapes de leurs voyages : dans une évaluation répétée, sans cesse renouvelée, de ce qui, au sein de ces six journeys, serait bien réaliste (aux yeux de Diodore) ou à l’inverse le fruit de son invention (interrogation qu’elle pose avant d’y répondre négativement), Sulimani tâche en quelque sorte d’interroger le degré d’historicité que revêtent le cadre de ces voyages et l’action de ces figures. De façon générale, la monographie effectue constamment le lien (sur le plan de la structure et des motifs d’écriture) entre livres mythologiques et historiques, en particulier ceux qui ont trait à l’époque hellénistique : en somme, Sulimani envisage les livres I-V dans tout ce qu’ils peuvent avoir de programmatique.2

Le premier chapitre (p. 21-55) fournit un certain nombre d’outils pour le lecteur voulant s’informer sur les caractéristiques du genre dans lequel s’inscrit la Bibliothèque, la κοινὴ ἱστορία : Sulimani nous rappelle que si Diodore, certes, n’a pas inventé l’histoire universelle, il fournit toutefois une lecture personnelle du genre. Une analyse des critères établis dans le prooemium et de leur application dans l’œuvre permet à Sulimani de conclure à l’originalité de la démarche de l’historien, qu’elle compare aux autres auteurs de κοιναὶ ἱστορίαι – modèles de Diodore, ou d’autres sources (tels Salluste, Virgile). L’analyse de l’architecture spatio-temporelle de la Bibliothèque, fournissant au lecteur des repères utiles, repose en grande partie sur des considérations d’ordre stylistique ou structurel (notamment les renvois internes qui parcourent la Bibliothèque). La tendance stoïcisante qui la sous-tend n’est qu’évoquée par Sulimani (p. 24-25) : elle est en réalité en arrière-plan de toute l’œuvre, comme l’a brillamment montré G. Wirth.3 Et, thème central de la monographie de Sulimani, le bienfait, l’εὐεργεσία, ne peut lui-même être étranger au stoïcisme.

Un second chapitre (p. 57-108) parcourt la série des sources qui ont été utilisées par Diodore dans les chapitres décrivant les six culture-heroes bienfaiteurs de l’humanité. Pour aborder une question aussi complexe que celle des sources, Sulimani distingue systématiquement et schématiquement deux niveaux, grâce à l’étude de « motifs » : si un motif n’apparaît qu’à une seule reprise dans la Bibliothèque (ou dans des passages que l’on suppose provenir d’une même source), il serait propre à la source utilisée par Diodore dans un passage donné ; s’il parcourt à l’inverse l’ensemble de l’œuvre (voir les tableaux fournis par Sulimani sur le « wording » dans toute la Bibliothèque, cf. p. 65-67), il témoignerait de « Diodorus’ independent work ». En réalité, une analyse de cet ordre est difficilement tenable, si elle se restreint à l’étude de motifs : certes, Sulimani insiste à raison sur certains « motifs » typiquement hellénistiques (qui rapprochent en effet la description de nos six figures de certaines figures de l’époque hellénistique), mais l’attribution d’un bloc de certains chapitres à certaines sources pose parfois d’importantes difficultés. Ces sources (tels Hécatée, Ctésias, Denys Skytobrachion), sont elles-mêmes fragmentaires et leurs éditeurs, récemment, ont pu s’interroger sur l’insertion de tel ou tel passage de Diodore dans les reliquiae de leurs éditions : ainsi, au sujet de Sémiramis, parmi les paragraphes cités par Sulimani dans sa démonstration (p. 61-62), D. Lenfant n’édite pas, par exemple, Diod. II, 10, 5 et 12, 1 dans les fragments de Ctésias, et refuse expressément de faire remonter Diod. II, 16, 4 à l’historien de Cnide.4 Il conviendrait ainsi de recourir aux éditions récentes et de valeur, et de mentionner en outre la numérotation des fragments pris en considération.

Le troisième chapitre (p. 109-162) porte sur la méthode de travail de l’historien et fournit des éléments utiles à la lecture de tous les livres de la Bibliothèque : Sulimani y étudie la façon dont le matériel se suit dans l’ordre du récit. Pour cela, elle revient en particulier sur les renvois internes, sur la façon dont sont exposées les variantes, sur les exigences de συμμετρία propres à l’historien, sur la manière dont sont ménagées les transitions, sur les préfaces et les conclusions des différents livres (avec une attention particulière portée au livre I). En somme, Sulimani s’arrête sur tous ces passages charnières, d’ordre historiographique, qui constituent des pauses dans la διήγησις. Elle s’y demande à chaque fois si Diodore a bel et bien suivi le « programme » qui est le sien.

La deuxième partie de la monographie, qui pose cette fois des questions « de contenu », interroge l’exactitude des données historiques qui sont livrées dans le récit de ces six voyages. Le chapitre 4 (p. 165-227) examine leurs aspects géographiques, à travers l’étude d’un certain nombre de sites et de parcours effectués par ces bienfaiteurs. Sulimani montre que les sites évoqués n’ont pas été « imaginés » par Diodore mais sont bien « réels » – aurait-il pu toutefois les inventer ? Le présupposé fait peut-être difficulté –, mais constituent aussi des échos à nombre d’épisodes de l’histoire hellénistique : ainsi, les sites décrits dans ces journeys sont « authentiques » (Hécatompylos, par exemple correspond à Capsa, p. 171-175), mais en outre, le voyage de Sémiramis, par exemple, imiterait celui d’Alexandre. En réalité, on peut se demander si la perspective n’est pas ici renversée, et si, comme cela a déjà été proposé, ce ne serait pas Sémiramis qui aurait servi de modèle à Alexandre en Inde, Alexandre voulant s’en faire l’émule.5 Sulimani montre en tout cas que Diodore fournissait ainsi, dans la première pentade, une introduction géographique à son œuvre. Il ne fait donc aucun doute que Diodore doit être classé parmi les historiens « who wrote geography as well » (p. 226), mais les rapprochements entre ses descriptions et les considérations cartographiques qui viennent clore le chapitre surprennent quelque peu : « the journeys of Diodorus’ heroes could be regarded as a guide for tourists if not as a written map per se » (p. 227).

Le chapitre 5 (p. 229-306) revient sur le thème qui rapproche les six figures du corpus, ce que Sulimani nomme la « pagan mission », que l’on pourrait considérer, en somme, leur dimension évergète. Ils aident l’humanité de plusieurs manières, en lui prodiguant différents types de biens ou lui délivrant certains messages : ainsi, ils aident au développement de l’agriculture, fondent des cités, instaurent de nouveaux cultes, établissent des régimes politiques. Ici aussi, Sulimani rappelle (à la suite de Sartori)6 que Diodore a modelé l’action de ses personnages sur celle de figures de l’époque hellénistique. En particulier, pour un rapprochement entre les figures de Dionysos et d’Alexandre, il faudrait ajouter l’étude capitale de P. Goukowksy, qui y a consacré le second tome de son Essai sur les origines du mythe d’Alexandre (Nancy, 1978).

Le dernier chapitre du livre (p. 307-333) adopte un autre point de vue, celui du lien instauré entre les protagonistes et les bénéficiaires de ces bienfaits : Diodore décrit rarement cet aspect, comme le souligne Sulimani, mais certaines informations données au cours de la Bibliothèque peuvent éclairer la nature de ce rapport. Sulimani interroge l’opposition que les « missionnaires » ont pu rencontrer dans leurs actions, et la modération dont ils font preuve après reddition de leurs adversaires : celle-ci, une fois encore, fait écho à la politique contemporaine, la clementia Caesaris, et, de façon générale, l’idée de la clémence du comportement du dirigeant renvoie à la politique d’Alexandre le Grand et de Jules César, qui sont les deux figures principales sur lesquelles sont modelées celles des six missionnaires choisies dans son corpus. Le volume s’achève sur une conclusion (p. 335-347) qui revient sur tous ces échos avec l’époque hellénistique.

L’analyse de la phraséologie tient une place de taille dans l’étude, mais elle ne saurait si souvent avoir valeur de preuve pour démontrer les renvois entre deux passages : le style de Diodore est de toute façon très formulaire, et on ne peut donc être surpris que Diodore se répète ici et là. Ces renvois pourraient être alimentés par des arguments de fond, et la formule ἐπανῆλθε μετὰ τῆς δυνάμεως εἰς Βάκτρα τῆς Ἀσίας (appliquée à Sémiramis en II, 16, 1) ne peut à elle seule suffire à établir la comparaison avec Alexandre, en XVII, 52, 7, ἐπανῆλθε μετὰ τῆς δυνάμεως εἰς τὴν Συρίαν (p. 169). De façon générale, on regrette que trop d’attention soit portée à la forme, à la structure, à la méthode employée par Diodore pour décrire ces six voyages mythiques : une analyse de forme, qui frise la surinterprétation, devient inévitablement répétitive ou schématique, si elle ne se nourrit pas, en amont, d’une analyse de fond sur les influences de Diodore dans cette description de figures évergètes (certes empreintes des caractéristiques de quelques grandes figures de l’hellénisme), sur la philosophie éclectique qui est en arrière-plan, sur l’importance de la notion d’évergétisme à cette époque en particulier : en quoi, par exemple, la tendance de Diodore est-elle ici manifestement stoïcisante ? En quoi et comment l’historien emprunte-t-il à différentes doctrines qui se répandent précisément à cette époque de l’hellénisme ? Le bienfait porté aux autres hommes, sujet essentiel de cette monographie et thème effectivement central dans l’ensemble de la Bibliothèque, est aussi l’une des expressions possibles de la φιλανθρωπία stoïcienne, qui se décline et trouve ses variantes dans l’ἐπιείκεια, la φρόνησις et l’εὐσέβεια, comme l’a montré G. Wirth (p. 16-27). Pour cela, plusieurs sources hellénistiques pouvaient certes fournir à Diodore matière à son propos, des sources assez proches par leurs pensées, Hécatée, Mégasthène, Denys Skytobrachion, ou, en particulier, Évhémère de Messène : dans la description des culture-heroes qui furent divinisés, Diodore met en place un « dispositif typiquement évhémériste »,7 qui informe finalement l’ensemble des six premiers livres de la Bibliothèque.


Notes:


1.   L. Porciani, « Eforo e i proemi di Diodoro. Per una ridefinizione del modello storiografico », in Eforo di Cuma nella storia della storiografia greca, sous presse.
2.   Diodore a lui-même expliqué en quoi le spatium mythicum constitue un prélude à l’histoire (I, 4, 6).
3.   Cf. G. Wirth, Diodor und das Ende des Hellenismus, Vienne, 1993.
4.   D. Lenfant (éd.), Ctésias de Cnide, Paris, 2004.
5.   B. Eck (éd.), Bibliothèque Historique. Livre II, Paris, 2003, XV-XVII.
6.   M. Sartori, « Storia, “utopia” e mito nei primi libri della Bibliotheca Historica di Diodoro Siculo », Athenaeum 72, 1984, 492-536.
7.   Ph. Borgeaud, « Préface », in J. Auberger, A. Bianquis, Ph. Borgeaud (éd.), Diodore de Sicile. Mythologie des Grecs, Paris, 2004, IX-XXVII.

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