Bryn Mawr Classical Review

Bryn Mawr Classical Review 2011.11.20

Elena Köstner, Tod im Trevererland: interkulturelle Beziehungen zwischen Römern und Kelten. Eine historisch-archäologische Gräberanalyse in der civitas Treverorum zwischen 150 v. und 100/120 n. Chr.   Gutenberg:  Computus Druck Satz & Verlag, 2011.  Pp. 251.  ISBN 9783940598103.  € 69.90.  



Reviewed by Jean-Noël Castorio, Université du Havre (jean-noel.castorio@univ-lehavre.fr)

L’ouvrage publié par Elena Köstner dans la belle collection Pietas, dirigée par An-dreas Gutsfeld et Pierre Villard, constitue la version revue et corrigée de la thèse de doctorat soutenue par l’auteur à l’Université de Ratisbonne en octobre 2009. Son travail consiste pour l’essentiel en une analyse du mobilier déposé dans les sépultures trévires qui peuvent être attribuées à une période s’étendant du milieu du IIe s. av. J.-C. au début du IIe s. apr. J.-C. Son objet est de se questionner sur ce que l’évolution de ces offrandes nous révèle des processus d’acculturation à l’œuvre dans cette peuplade, qui intègre l’orbite romaine au terme de la Guerre des Gaules.

Le premier chapitre (p. 11-37) se présente sous la forme d’une longue introduction, scindée en deux sous-parties. Dans la première d’entre elles, Elena Köstner brosse le portrait de la ciuitas Treuerorum depuis l’époque laténienne finale jusqu’au règne de Trajan ; pour cela, elle s’appuie notamment sur la remarquable synthèse consacrée par Heinz Heinen à cette cité du nord-est de la Gaule, dont le territoire correspond aujourd’hui approximativement à la région de Trèves et à la Sarre, au Grand-Duché de Luxembourg, au sud-est de la Belgique ainsi qu’à une petite portion de la Lorraine septentrionale.1 Afin de définir les limites géo-graphiques de son sujet, Elena Köstner reprend ainsi les conclusions d’Hiltrud Merten, an-nexées à l’ouvrage d’H. Heinen, à propos du tracé des frontières de la cité des Trévires ; or si l’on se reporte à ces conclusions, force est de constater que l’auteur a omis d’inclure dans le champ de ses recherches un site funéraire de première importance : il s’agit de la nécropole de l’agglomération secondaire de Cutry, mise au jour dans le Pays-Haut, c’est-à-dire au nord du département de la Meurthe-et-Moselle (France), et dont les sépultures s’échelonnent de la Tène finale à l’Antiquité tardive, sans rupture de continuité apparente. Certes, la publication de ce site remarquable2 est très loin d’être à la hauteur de son exceptionnel intérêt et sa chronologie, connue dans les grandes lignes, demeure cependant incertaine dans le détail ; le fait que ce cimetière ait livré plusieurs centaines de tombes attribuables à la période qui inté-resse l’auteur – dont vingt-et-une de la Tène finale, au nombre desquelles deux inhumations – aurait néanmoins dû l’inviter à réexaminer le dossier.

D’un point de vue méthodologique, on peut par ailleurs s’étonner qu’Elena Köstner ait fait le choix de ne pas intégrer à son inventaire plusieurs espaces funéraires trévires occupés, il est vrai, assez tardivement par rapport au cadre chronologique que l’auteur s’est fixé, mais qui présentent l’avantage d’être fort bien documentés et de pouvoir dès lors se prêter à une analy-se quantitative et chronologique fine du mobilier qu’ils recelaient : on songe en particulier à la nécropole de la Margarethenstrasse à Dillingen-Pachten (kr. Saarlouis, R.F.A.), l’antique Contiomagus, utilisée à partir de l’époque augustéenne et soigneu-sement publiée en 2005 par Edith Glansdorp3 ou encore à la nécropole rurale de Schank-weiler (kr. Bitburg-Prüm, R.F.A.) dont les première tombes remontent à la fin du Ier s. av. J.-C.4 À réduire ainsi son champ d’investigation, l’auteur ne dispose plus que d’un corpus de données très restreint, constitué d’onze sites seulement – infra –, dont certains n’ont par ailleurs livré qu’un nombre réduit de tombes : est-ce réellement suffi-sant pour aboutir à de fermes conclusions quant à la « romanisation » des populations trévires, a fortiori si l’on considère que sont écartées de l’examen les données funéraires autres qu’archéologiques, en l’occurrence la sculpture, l’architecture ou encore l’épigraphie sépul-crales ? Quoi qu’il en soit, c’est précisément à la « romanisation » qu’est consacrée la seconde sous-partie de ce premier chapitre, qui consiste en une discussion à valeur générale de la vali-dité de ce concept appliqué à l’examen de la tombe trévire.

Le deuxième chapitre (p. 39-74) se présente sous la forme d’une étude comparée des pratiques funéraires romaines et celtes. Au terme de leur examen, Elena Köstner souligne à quel point elles peuvent paraître proches, du moins au premier abord : en effet, durant la période étudiée, l’incinération est dominante dans les deux cultures tandis que l’inhumation, rare, est généra-lement réservée aux tout petits ; à Rome comme chez les Trévires, le monde des morts est strictement séparé de celui des vivants et l’on pratique les libations sur la tombe ; enfin, le mobilier déposé dans les sépultures est de nature globalement identique. Selon l’auteur, la principale différence – aux yeux de l’archéologue naturellement – tient finalement au traite-ment réservé aux offrandes : dans le rite romain, elles sont pour l’essentiel placées sur le bû-cher et brûlées en même temps que le défunt, alors que dans le rite trévire, de nombreuses pièces de mobilier sont déposées intactes dans la sépulture. En toute logique, c’est donc es- sentiellement aux offrandes qu’Elena Köstner s’intéresse dans le reste de l’ouvrage.

Ce chapitre appelle au moins deux remarques. La première est qu’il y a quelque risque à figer ainsi, en deux modèles monolithiques, les rituels funéraires romain et celtique : l’un des prin-cipaux résultats des recherches menées dans les dernières décennies n’est-il pas, en effet, d’avoir mis en lumière l’existence d’une grande diversité des pratiques à l’échelle régionale, voire locale ? On en a une parfaite illustration lorsque l’on examine le traitement des enfants décédés en bas âge, sujet qui a suscité une abondante bibliographie ces dernières années. Les données disponibles pour la Gaule mosellane – aussi bien celles d’époque laténienne que cel-les d’époque romaine – démontrent ainsi qu’il n’est quasiment pas deux nécropoles où le ca-davre des enfants morts dans les premiers mois, voire les premières années de leur vie soit traité de manière identique ;5 et il n’en va pas nécessairement de manière différente de l’autre côté des Alpes, ainsi qu’en atteste l’archéologie de la mors immatura à Rome même et dans la péninsule italique. La seconde remarque est que, là encore, l’angle de vue choisi par l’auteur paraît bien étroit : est-il en effet judicieux de réduire l’étude de la tombe trévire à un seul de ses paramètres, en l’occurrence son mobilier, alors qu’elle recèle bien d’autres données qui, correctement interprétées, peuvent nous en dire long sur les processus d’acculturation ? Et l’on songe par exemple aux formes de marquage de la sépulture ou à l’étude paléoanthropologique des restes humains.

Le troisième chapitre, le plus court (p. 75-90), a valeur méthodologique. Il consiste en un examen général et en un classement typologique du mobilier déposé dans les sépultures étu-diées. Plusieurs catégories d’objets sont considérées comme des indicateurs de la diffusion du rituel romain en terre trévire : il s’agit des monnaies, des lampes et des petites fioles commu-nément appelées « balsamaires » ou « lacrymatoires ».

Les trois chapitres suivants constituent le cœur de l’ouvrage : ils présentent en effet l’analyse du mobilier issu des sites funéraires retenus par l’auteur – analyse accompagnée de nombreux graphiques. Le premier de ces chapitres (p. 90-165) regroupe les études des offrandes prove-nant de nécropoles ; études précédées d’un rappel des données disponibles concernant la si-tuation de ces espaces funéraires, leur environnement, leur organisation ainsi que les formes de rituel qui y sont attestées. Cinq sites sont ainsi examinés de manière détaillée : Lamadelai-ne (G.-D. de Luxembourg) ; Feulen (id.) ; Lebach, Die Motte (kr. Saar-louis, R.F.A.) ; Hoppstädten- Weiersbach (kr. Birkenfeld, R.F.A.) ; Wederath-Belginum (kr. Bernkastel-Wittlich, R.F.A.). Le deuxième de ces chapitres (p. 167-191) s’intéresse quant à lui aux fameuses sépultures dites « privilégiées » de la cité,6 à savoir celles de Clemency (G.-D. de Luxembourg), de Livange (id.), d’Hellange (id.), de Trèves-Olewig (kr. Trier-Saarburg, R.F.A.), d’Elchweiler-Schmissberg (kr. Birkenfeld, R.F.A.) et de Goeblange-Nospelt (G.-D. de Luxem-bourg). Dans tous les cas, l’auteur, qui travaille uniquement de seconde main, peut s’appuyer sur des publications très détaillées et souvent d’excellente qualité – comme celles consacrées par Jeannot Metzler à la tombe de Clemency, ainsi qu’aux nécropoles de Lamadelaine et de Goeblange.

Dans le dernier de ces trois chapitres (p. 193-218), Elena Köstner propose enfin une interpré-tation générale des données. Elle distingue ainsi trois grandes phases dans l’évolution de la sépulture trévire. La première s’étend du milieu du IIe s. aux années 30/20 avant notre ère : pendant cette période, on ne note aucune évolution remarquable dans le rituel funéraire ; les objets déposés dans la tombe sont pour l’essentiel des productions laténiennes tardives. Du-rant la deuxième phase, qui correspond approximativement au règne d’Auguste, on assiste à un changement dans la composition du mobilier avec, entre autres, l’apparition dans les sépul-tures de sigillées italiques, de lampes ou encore de « balsamaires ». Ce changement dans la structure des offrandes, qui apparaît d’ailleurs plus précocement dans la partie occidentale de la cité que dans sa portion orientale, ne correspond toutefois pas pour autant à une transforma-tion du rituel funéraire qui reste, pour l’essentiel, profondément ancré dans les traditions de l’époque laténienne. La dernière phase est comprise entre les années 15/20 et les premières décennies du IIe s. La mutation du spectre du mobilier se poursuit et devient, pour reprendre les termes de l’auteur, « intensive » ; elle ne rime néanmoins toujours pas avec une véritable redéfinition du rituel, même si, à partir de l’époque claudienne, on assiste à une baisse sensi-ble du nombre d’offrandes secondaires déposées dans la tombe. On ne saurait dès lors – et il s’agit là de la brève conclusion de l’ouvrage (p. 219-223) – défendre l’hypothèse d’une pré-tendue « Renaissance celtique » à partir du milieu du IIe s. ainsi qu’on le faisait encore il y a quelques années ; il n’y a en effet jamais eu, selon Elena Köstner, de véritable rupture dans les traditions funéraires et c’est bien plutôt sur les continuités culturelles depuis l’époque laté-nienne finale jusqu’au cœur de la période impériale qu’il convient aujourd’hui d’insister.

Si l’on a émis, dans le courant de ce compte rendu, un certain nombre de réserves à propos de la méthode d’Elena Köstner, en particulier quant à l’angle de vue qu’elle a choisi d’adopter afin d’étudier les processus d’acculturation dans la cité des Trévires, il ne fait toutefois aucun doute que son travail, d’une grande rigueur, soit appelé à devenir une référence pour qui s’intéresse à l’évolution de la sépulture en Gaule mosellane. Reste à savoir si les nombreuses fouilles de nécropoles en cours dans cette région de l’Empire confirmeront la trame que l’auteur a esquissée en proposant dans cet ouvrage une synthèse de données jusqu’à présent éparses.


Notes:


1.   Heinen (H.), 2000 Jahre Trier, 1. Trier und das Trevererland in römischer Zeit, Trèves, 1985.
2.   Liéger (A.) (dir.), La nécropole gallo-romaine de Cutry (Meurthe-et-Moselle), Nancy, 1997 (Études lorraines d’archéologie nationale, 3).
3.   Glansdorp (E.), Das Gräberfeld « Margarethenstrasse » in Dillingen-Pachten. Studien zu Gallo-Römischen Bestattungssitten, Bonn, 2005 (Saarbrücker Beiträge zur Altertum-skunde, 80).
4.   Ludwig (R.), « Das frührömische Brandgräberfeld von Schankweiler, Kreis Bitburg-Prüm », Trierer Zeitschrift 51, 1988, p. 51-366, 30 fig. et 76 pl. dans le texte.
5.   Les enfants morts en bas âge sont parfois incinérés (à Schankweiler), parfois inhumés (p. ex. à Wederath et à Lebach) ; leurs sépultures peuvent être individuelles (p. ex. à Altforweiler et à Septfontaines) ou collectives (à Lamadelaine et à Schankweiler) ; elles peuvent être dé-pourvues d’offrandes (à Lamadelaine) ou, à l’inverse, en accueillir un grand nombre (p. ex. à Feulen et à Dillingen).
6.   À propos de ces sépultures, parfois également qualifiées d’« aristocratiques », voir, entre autres, Metzler (J.), « Réflexions sur les sépultures aristocratiques en pays trévire » dans Gui-chard (V.), Perrin (F.) (dir.), L’aristocratie celte à la fin de l’âge du Fer (du IIe siècle avant J.-C. au Ier siècle après J.-C.). Actes de la table ronde organisée par le Centre archéologique européen du Mont Beuvray et l’UMR 5594 du CNRS, université de Bourgogne, Glux-en- Glenne, 2002 (coll. Bibracte, 5), p. 175-186, 8 fig. dans le texte.

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