Bryn Mawr Classical Review

Bryn Mawr Classical Review 2011.07.26

Paolo Togni, Conoscenza e virtù nella dialettica stoica. Elenchos 55.   Napoli:  Bibliopolis, 2010.  Pp. 305.  ISBN 9788870885996.  €30.00 (pb).  



Reviewed by François Prost, Université Paris-Sorbonne (francois.prost@paris-sorbonne.fr)

Le livre reprend le texte d’une thèse soutenue en 2008, portant sur la théorie de la connaissance de l’Ancien Portique, et, principalement, son évolution de Zénon à Chrysippe. De l’aveu de l’auteur, il tient lieu de commentaire systématique et approfondi de la notice de Stobée (2, 73, 16 – 74, 3 = SVF 3, 112), qui rassemble quatre définitions de l’epistèmè. Outre les présentation, introduction, conclusion et annexes d’usage, il est constitué de trois chapitres : le premier, « la psicologia monista degli Stoici » (pp. 29-72), examine en détail la physique de l’âme, qui constitue comme la base de l’édifice ; le deuxième, « la conoscenza come buona tensione della mente » (pp. 73-193), est essentiellement consacré à la définition (la quatrième de Stobée) de la connaissance comme « un habitus, capable de recevoir les impressions, qui est inébranlable par la raison, et qui consiste, disent [les Stoïciens], en tension et puissance » (traduction par J. Brunschwig et P. Pellegrin de Long et Sedley, 41H) ; enfin, le troisième, « la conoscenza come comprensione o sistema di comprensioni » (pp. 195-276), concentre prolonge et complète l’étude à partir de l’examen des trois autres définitions, en développant notamment les implications éthiques de la théorie de la connaissance.

Le parcours de réflexion de l’auteur suit une ligne tout à fait claire. Les stoïciens, dès Zénon, ont élaboré leur théorie de la connaissance à partir d’une lecture critique de l’héritage socratique, tel que reformulé par Platon et Aristote, mais rapporté par les stoïciens aux conditions physiologiques spécifiques créées par leur conception matérialiste et moniste de l’âme. La première étape de cette élaboration, avec Zénon suivi par Cléanthe, s’articule autour de la définition de la représentation compréhensive comme impression faite sur l’âme, impression au sens propre dans la stricte continuité de la conception ‘mimétique’ classique, illustrée par l’image du bloc de cire recevant la marque d’un sceau dont la cire conserve imprimés les traits. La seconde étape, décisive, favorisée par les critiques académiciennes à la théorie zénonienne, fut le fait de Chrysippe, qui renonça à cette conception ‘mimétique’ au profit de la théorie d’une altération du pneuma psychique provoquée par l’assentiment donné à la représentation : ce n’est plus l’objet qui imprime (au sens propre) sa marque sur l’âme, mais le sujet qui altère sa propre disposition (hexis) en conséquence de la manière dont il décide de voir le monde. La théorie chrysippéenne tire ainsi la leçon des difficultés auxquelles s’était exposée la conception de ses prédécesseurs, notamment lorsqu’il s’agissait de rendre compte de l’erreur et de la fausseté, et aussi d’appliquer littéralement le modèle de l’impression à la physique stoïcienne de l’âme matérielle. Elle permet cependant de conserver intact l’essentiel du message stoïcien, lui-même conçu dans la continuité de l’esprit socratique, et qui identifie sagesse et connaissance, ‘folie’ et ignorance ; elle s’offre aussi comme une grille de compréhension intégrale, qui permet de rendre compte, au plus près de la réalité physique de la vie intelligente, aussi bien de la perfection absolue du sage que des errements du vice, et de la démarche de progression dans ses étapes constitutives et les manifestations de sa mise en œuvre, en alliant exigence normative et réalisme psychologique.

Le résumé qui précède ne prétend pas épuiser la matière de ce beau livre, qui atteint avec succès ses objectifs, et propose ainsi un panorama riche et précis d’un des aspects les plus ardus de la philosophie stoïcienne, et pourtant l’un des plus importants étant donné qu’il est au cœur des débats entre dogmatiques et sceptiques. Cet exposé est servi par une méthode tout à fait sûre ; la maîtrise des sources primaires est irréprochable ; étant aujourd’hui impossible de maîtriser toute la bibliographie secondaire, les principaux travaux scientifiques sont utilisés ici avec discernement, et les références exploitées, qui reflètent bien la double formation de l’auteur (en Italie et à Cambridge), couvrent l’essentiel du domaine. Chaque chapitre est divisé commodément en plus courtes sections, s’articulant autour de l’examen détaillé d’un texte ou groupe de textes, ce qui a le double mérite d’éviter les divagations, et de concentrer l’attention sur un élément précis du dossier. Sans alourdir inutilement son propos, l’auteur sait, le cas échéant, prendre ses distances ou exposer ses divergences d’avec d’autres spécialistes sur des points spécifiques – et pour l’essentiel, m’a-t-il semblé, avec raison : ainsi, pour donner quelques exemples, face à M. Isnardi Parente (pp. 85-86, n. 52), sur la conception de la technè ; P. Hadot et M. Frede (p. 100, et p. 147, n. 235), sur la nature de l’objet de la représentation ; B. Reed (p. 104), sur la paternité de l’opposition entre phantasia et phantasma.

Ainsi, l’ouvrage se distingue-t-il par deux mérites capitaux et complémentaires. D’abord, tant dans l’ensemble que dans le détail, il offre une précieuse synthèse de la recherche sur la question, qui ne se réduit pas un catalogue de citations obligées, mais entretient un dialogue critique avec les travaux de référence, guide le lecteur dans une bibliographie souvent foisonnante, et surtout permet de saisir les enjeux des débats interprétatifs et leurs principales orientations. Ensuite, ce premier mérite est au service d’une compréhension globale personnelle qui s’efforce, et avec succès, de rendre le meilleur compte possible d’une matière primaire elle-même très fragmentaire, parfois disparate, jamais simple et même souvent très difficile ; l’auteur sait à ce titre en offrir une présentation qui n’est jamais une simplification, mais toujours une mise en lumière à la fois rigoureuse et accessible, au fil d’un parcours dont les lignes de force sont bien définies et soigneusement tenues. Le souci de clarté, appliqué à cette matière disons un peu rétive, va jusqu’à la formalisation de l’essentiel du propos en des schémas (pp. 47 ; 281 ; 282) dont la succession illustre la progression de l’exposé, très clairement en regard de celui-ci.

Last but not least, le dernier point à souligner à l’honneur de ce travail concerne l’a priori méthodologique qui soutient la démarche d’interprétation : dans toutes les étapes de son examen, l’auteur manifeste la volonté (à mon sens, salutaire) de prendre les textes au sérieux et au pied de la lettre – je veux dire par là qu’il s’efforce toujours de tirer tout ce qui peut être légitimement tiré du sens des mots, de la signification des images, des implications des idées, tel que tout cela se présente dans la formulation explicite des textes, et non dans l’imagination ou les préjugés du commentateur. Ceci apparaît en particulier à deux moments clés de l’exposé : d’abord, dès l’ouverture, dans le parti-pris de suivre absolument tous les tenants et aboutissants de la conception stoïcienne de l’âme humaine intégrée à la scala naturae exposant les degrés de complexité croissante du réel : l’exposé se construit ainsi sur la base solide, et légitime, de ce que peut signifier pour un Stoïcien la définition de la connaissance comme « habitus » (hexis) de ce corps tout à fait spécifique qu’est le pneuma psychique constitutif de l’âme, lorsqu’on prend chacune de ces notions pour ce qu’elle est, stricto sensu, à l’intérieur du système, où elles trouvent leur sens en rapport avec d’autres dont l’examen est alors également requis. C’est là un exercice d’ailleurs difficile, tant ces conceptions peuvent être éloignées des nôtres, mais qui est nécessaire pour éviter à l’analyse de se prendre dans le vague d’un langage imagé ou métaphorique, alors que pour les Stoïciens, il s’agit de réalités physiques, et non d’images.

L’autre moment clé est constitué par l’examen (« conoscenza e salute », pp. 183-192 ; synthèse dans le schéma p. 281) du passage de la quatrième Tusculane de Cicéron, qui développe le parallélisme entre maladie de l’âme et maladie du corps : l’auteur y prend là aussi le parti1 non seulement de reconnaître l’importance capitale de ce texte, mais aussi de croire à la cohérence et à la pertinence d’un propos qui repose entièrement sur l’idée de ce qui signifie le mal pour le corps physique qu’est l’âme, saisie à la fois dans sa matérialité (qui l’apparente au corps) et dans sa spécificité (qui l’en distingue). Cet examen s’accorde du reste parfaitement avec l’ensemble de la thèse de l’auteur, puisque la distinction faite, dans l’analyse de la vitiositas, par Cicéron entre vices et passions, explicite alors celle, chrysippéenne, entre habitus et acte, relatifs au défaut de qualité de la tension du pneuma psychique, tension elle-même affectée négativement par l’ignorance et l’erreur ; et semblablement, en miroir, dans l’ordre du positif, la temperentia embrasse, d’un côté, une bonne disposition (constituée par l’association d’une condition de bien-être psychique et de la beauté psychique, elle-même produite par la proportion des conceptions et préconceptions), et de l’autre des affections positives en acte (les eupatheiai), qui sont des manifestations du savoir.

Pour terminer ce compte rendu, quelques suggestions de complément :

1) Concernant la scala naturae stoïcienne, traitée dans le premier chapitre, on se rapportera également aux deux articles de Th. Bénatouïl : « Logos et scala naturae dans le stoïcisme de Zénon et Cléanthe », Elenchos Bibliopolis, Napoli, 23, n° 2, 2002, p. 297-331 ; et « Échelle de la nature et division des mouvements chez Aristote et les stoïciens », in Les stoïciens et le monde,Revue de Métaphysique et de Morale, 2005, n°4, pp. 537-556.

2) Concernant la préconception (prolèpsis) stoïcienne, voir en tout dernier lieu le livre de H. Dyson, Prolepsis and Ennoia in the Earlyt Stoa, Berlin – New York [De Gruyter], 2009 (cf. BMCR 2011.01.38), ainsi que l’article de A. Orlando, « Prolepsis in Seneca », à paraître dans les Actes du colloque Seneca Philosophus, qui s’est tenu à Paris (American University) en mai 2011.

3) Concernant le texte de Héron (ou du pseudo-Héron2 d’Alexandrie examiné pp. 75-78 (Def. 137,4) : la présentation du problème textuel par P. Togni est quelque peu embrouillée. Pour clarifier les choses, il convient de souligner le rôle décisif joué par le choix éditorial de Von Arnim pour les SVF (1, 70), et, plus encore, la présentation de celui-ci, qui explique en partie le succès immérité de l’altération du texte. En effet, le texte des mss. de Héron présente bien « pros deixin », comme le rappelle, et le retient, à juste titre P. Togni. C’est la leçon conservée sans altération par Hultsch, éditeur de Héron en 1864. Cependant, Von Arnim, tout annonçant qu’il cite d’après cette édition « hultschiana », modifie en fait à cet endroit le texte en « en prosdexei » – mais sans signaler cette modification dans son apparat critique. Ensuite, la correction de Von Arnim a été retenue par J. Heiberg pour l’édition Teubner de Héron (1912, pp. 156-158), mais, cette fois, avec la mention attendue en apparat de « Arnim » contre les mss. Autrement dit : les savants qui ont utilisé uniquement les SVF, sans penser à comparer avec les deux éditions de Héron, ne pouvaient pas soupçonner que « en prosdexei » était en réalité une correction de Von Arnim et que le texte mss., lisible dans l’édition Hultsch (et en apparat de Heiberg), portait « pros deixin ».

En conclusion, le livre de P. Togni se distingue par l’intérêt de son sujet, la qualité de ses analyses, la précision de son information ; synthétique, clair, bien écrit, et d’une qualité matérielle irréprochable, il apporte une contribution de valeur à la réflexion des spécialistes, mais peut aussi rendre grand service à un lectorat plus large, désireux d’une mise au point accessible et bien informée sur un sujet aussi important.


Notes:


1.   Parti que j’approuve d’autant plus que ce fut aussi le mien face au même texte, dans Les théories hellénistiques de la douleur (Louvain – Paris – Dudley, MA [Peeters], 2004) pp. 290-304, avec une optique complémentaire de celle de P. Togni.
2.   J.L. Heiberg, éditeur du texte chez Teubner (1912), ne doute pas que la paternité des Définitions revienne à Héron, cf. Praefatio, p. IV.

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