BMCR 2011.06.08

Theocrite, Idylles bucoliques

, Theocrite, Idylles bucoliques. Paris: L'Harmattan, 2010. 168. ISBN 9782296128019. €16.50 (pb).

Cet ouvrage propose une traduction sans apparat critique des dix Idylles bucoliques de Théocrite, renommées et classées selon une progression d’ordre coaxial autour de l’ Idylle XI, pilier de ce qui constitue, pour Blanchard, le recueil théocritéen, « Le Livre » parfait (p. 148). Dans cette perspective, les Idylles VIII et IX sont considérées comme authentiques, sans que l’auteur ne justifie sa décision autrement que par une sommaire bibliographie finale. L’ordre suivi est celui-ci (les chiffres arabes indiquent l’ordre adopté par Blanchard) : 1 (III), 2 (I), 3 (V), 4 (VII), 5 (XI), 6 (X), 7 (VIII), 8 (VI), 9 (IV), 10 (IX). « Les dix éléments » sont organisés « en deux séries concentriques progressant chacune selon un rythme ternaire de type A A’ B et emboîtées autour d’un élément central (le cinquième), qui a lui-même son répondant dans le dixième et dernier élément » (p. 149). Le texte grec suit en général celui de l’édition (déjà ancienne) de Gow (1952), les différences étant listées sans autre précision à la fin de l’ouvrage. D’une bonne lisibilité, il contient très peu de coquilles,1 mais ne s’agrémente d’aucune note pour expliquer selon quels critères s’est effectuée la sélection (l’orientation semble avoir été celle de la fidélité la plus grande possible aux manuscrits).

La traduction relève d’un défi permanent que l’auteur s’est lancé : respecter scrupuleusement l’ordre des mots grecs et s’efforcer de transcrire, le plus souvent possible, les nuances de sens des particules. Si certains passages sont assurément bien rendus, l’application systématique de ce principe provoque un certain gauchissement du texte (remplacement presque systématique de l’actif par le passif, ce qui fige l’action, rythme trop saccadé…). Le français manque quelquefois de naturel (par exemple : IV 91, « quel éclat brillant, quand sur son cou ils flottent, ont ses cheveux ! » ; VII 32, « des gens qui la déesse au beau péplos, Déméter, festoient » ; proverbe de VI 18, « et, loin de la ligne, remue la pierre », traduction littérale qui ne fait pas grand sens, etc.). Parfois même se dessine une image étrange, comme celle de l’épine qui « rosse » le pauvre Battos ( IV 51, p. 130) : n’est-ce pas surinterpréter le style du personnage que de traduire ainsi ἐπάταξ᾽ ? Inversement, certains éléments du texte grec n’apparaissent pas dans la traduction ( e.g., I 50-51, répétition de πρίν, qu’il aurait été possible de rendre par ‘non, pas avant…’ ; VII 39, ἐσθλόν ; VIII 26, ἐνταῦθα, 72 (numérotation Blanchard), ἐχθές, etc.) ou sont rendus de façon surprenante : ainsi, par exemple, en V 43, la deuxième personne ταφείης est transcrite par un groupe nominal à la première personne (« ma mise en terre ») ; concernant l’attitude de la chienne de Polyphème, quand il était amoureux de Galatée ( VI 30), l’auteur comprend que l’animal « poussait de petits jappements, le museau aux hanches », non de la nymphe (comme l’entendent Gow ou Legrand), mais du Cyclope (« tenant sur mes hanches son museau posé »), mais ne signale pas l’ambiguïté du texte grec (sur ce passage, cf. le commentaire très précis de R. Hunter, Theocritus : A Selection, Cambridge Univ. Press, 1999, p. 255-256) ; en V 111, καλαμευτάς est traduit par « les pêcheurs » (dérivé de κάλαμος) et non par « les moissonneurs » (dérivé de καλάμη, traduction Gow, Legrand), etc. Là encore, le lecteur aurait apprécié une note explicative.

La postface (p. 143-164) présente l’ordre nouveau adopté pour les Idylles bucoliques, constitutif, selon l’auteur, du recueil théocritéen. Or cette notion même est problématique. Pourquoi Théocrite aurait-il fait un recueil séparé pour ses seules Idylles bucoliques, alors que la πολυειδία est un concept essentiel de sa poétique ? L’organisation par Catulle de ses Carmina nous offre, pour la poésie latine, un intéressant exemple de la façon dont un auteur peut jouer sur les mètres, les genres et les thèmes en un réseau subtil de connections et de contrastes.2 Théocrite rêvait-il d’ailleurs, comme Baudelaire (cité p. 144) de voir à son recueil « un commencement et une fin » ? Quoi qu’il en soit, Blanchard fait le choix de construire le recueil sur le schéma « des pièces dramatiques classiques », divisées « en cinq actes », qu’il subdivise en demi-actes, aboutissant ainsi à « dix poèmes, ni plus ni moins (…) que Théocrite a soigneusement choisis » (p. 149), en fonction d’une structure numérique basée sur « le neuf (chiffre principal) et le six (chiffre secondaire) » (p. 162), le rôle terminal des vers 28-36 de l’ Idylle IX étant subtilement indiqué par un « acrostiche numérique crypté » (p. 161) qui « authentifie la structure numérique ». Une telle organisation, présentée avec assurance, laisse rêveur, d’autant plus que la combinatoire des chiffres aboutit à des regroupements divers : Irigoin3 (dont Blanchard reprend certains arguments concernant la place liminaire de l’ Idylle III) relève aussi la récurrence des multiples de neuf mais obtient trois triades différentes. Meillier4 ajoute aux multiples de neuf non pas ceux de six, mais ceux de sept (dans les chants) et divise le recueil en deux parties, tandis qu’Ancher5 voit dans ces dix poèmes « une sorte de grande suite arithmétique ». Ces critiques parviennent néanmoins à s’accorder sur la notion d’un recueil de dix poèmes6 et sur la place liminaire de l’ Idylle III et conclusive de l’ Idylle IX.

D’autres regroupements sont toutefois possibles, comme celui proposé autrefois par Lawall,7 pour lequel « le recueil poétique » se limite aux Idylles I à VII, « composées à Cos » (p. 4), et organisées en une dialectique du réel et de l’idéal (p. 5), par juxtaposition antithétique de poèmes qui s’opposent tonalement et thématiquement. Cette hypothèse (par ailleurs discutable) permet d’inclure dans le recueil l’ Idylle II, dont Blanchard regrette paradoxalement l’absence dans son avertissement : « l’ordre suivi par l’une des trois traditions manuscrites » (famille vaticane) est le fait du « seul hasard (qui en) a fait l’ordre traditionnel depuis la Renaissance, alors même qu’il est, sans aucun doute, le plus éloigné de l’origine, l’idylle II, dans cette tradition, n’étant même pas bucolique » (p. 7). Or ce poème est écarté du corpus, ce qui ne laisse pas de surprendre puisque Virgile l’imite dans sa Bucolique VIII (incantations d’Alphésibée) et que Blanchard, pour qui « ville et campagne ne sont pas séparables » (p. 146), adapte à la poésie de Théocrite la grille de lecture proposée jadis par P. Maury pour les Bucoliques de Virgile.8

Nous n’ouvrirons pas ici la discussion sur l’authenticité des Idylles VIII et IX, donnée comme acquise dans cette édition, l’auteur s’en expliquant dans un article antérieur.9

Les analyses des trois socles thématiques sur lesquels Blanchard organise le recueil (l’amour, la musique, le travail) se font selon une approche réaliste (assez proche de celle adoptée jadis par Legrand), qui n’est pas sans intérêt, mais qui estompe la riche complexité de la poésie théocritéenne ; la règle de l’agôn de l’ Idylle V, par exemple, est-elle vraiment « implicite tant elle va de soi » (p. 154) ? Faut-il voir dans le même nom propre systématiquement le même personnage, au mépris du délicat problème posé par l’onomastique?10 Est-il satisfaisant de voir dans l’ Idylle XI « un temps fort » pour lequel « il n’y a pas à douter » simplement parce que Polyphème est « un personnage haut en couleur » (p. 157) ? Peut-on accepter que, dans ce système, la subtile Idylle VII soit reléguée au rang de temps faible, au profit de l’ Idylle VI (p. 156-157), tandis que l’ Idylle IX donnerait accès « à de la poésie pure, une sorte de quintessence de l’idylle bucolique » (p. 161) ? C’est au lecteur de répondre selon sa sensibilité propre.

Notes

1. Voici celles que j’ai relevées : omission de l’accent (il faut lire, p. 22, I 48 : ἀλώπεκες; p. 84, XI 54 : ἔτεκέ μ᾽ ; p. 108, VIII 60 : τὺ ; p. 116, VI 26 : ἀίοισα), ajout d’un accent (lire, p. 82, XI 34 : οὗτος), erreur d’esprit sur ῥείτω (p. 54, V 126), sur ἃ (p. 92, X 16), oubli ou erreur de ponctuation (p. 44, V 62 ; p. 64, VII 35 ; p. 68, VII 66 ; p. 94, X 27. Dans la traduction : p. 19, 41, 47 (ponctuation) ; p. 75 (Polyphème en gras) ; p. 117 (« le dit » n’est pas mis en italiques comme le reste du passage).

2. Cf., à ce sujet, l’étude de G. O. Hutchinson, Talking Books. Readings in Hellenistic and Roman Books of Poetry : Oxford, University Press, 2008 (surtout chapitre V, p. 109-130 et p. 256-257, auxquelles renvoie ma formulation) et, pour l’humour, l’analyse, déjà ancienne mais toujours pertinente, de P. Veyne, L’élégie érotique romaine, Paris, Seuil, 1983, surtout p. 62-65 et 284-285 (« sincérité » de « l’art » de Catulle, jeu d’identification et de distanciation, problème de l’ego poétique).

3. QUCC, 19, 1975, p. 27-44 ; les arguments sur l’ Idylle III figurent p. 35.

4. REG, 94, 1981, p. 315-337 ; cf. aussi BAGB, 2, juin 1982, p. 164-186 et Kentron, 1985, 29-46 (« recours délibéré et très élaboré aux nombres » chez Théocrite et Callimaque). Blanchard renvoie à REG 102, 1989, p. 331-338.

5. REG, 94, 1981, p. 295-314.

6. Faut-il, comme Blanchard, « accepter l’idée d’un recueil de dix idylles bucoliques » simplement « à cause de Virgile » ? (p. 36, n. 10, in P. Hummel et F. Gabriel (dir.), Vérité(s) philologique(s). Etudes sur les notions de vérité et de fausseté en matière de philologie, Paris, Philologicum, 2008, p. 35-53)

7. G. W. Lawall, Theocritus’ Coan Pastorals. A Poetry Book, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 1967. Sur le recueil de Théocrite, voir aussi J. B. Van Sickle, « Poetica teocritica », QUCC 9, 1970, p. 67-83 ; C. Balavoine, « La syrinx de Théocrite, emblème chiffré d’un recueil fantôme » et « Une histoire de flûtes. Notes sur les Idylles rustiques de Théocrite », Le texte et ses représentations, PENS, 1987 ; W. A. Bulloch, « An Early Theocritus Book ( POxy 2064+3548) : Placing Fragments », CQ 37, 1987, p. 505-512 ; K. J. Gutzwiller, « The Evidence for Theocritean Poetry Books », M. A. Harder, R. F. Regtuit et G. C. Wakker (éd.), Theocritus ( Hellenistica Groningana II), Groningen, 1996, p. 119-148.

8. BAGB, 1944, p. 71-147.

9. « Le procès en authenticité des Idylles VIII et IX de Théocrite : critique et hypercritique » in op. cit., n. 6. Les distiques élégiaques de l’ Idylle VIII qui posent problème y sont analysés comme « un hapax » (p. 43) et la grille de lecture est sensiblement la même que celle développée ici.

10. Cf. M. Payne, A Companion to Hellenistic Literature, Wiley-Blackwell, 2010, p. 224 et C. Kossaifi, REA, 104, 2002, p. 349-361.