Bryn Mawr Classical Review

Bryn Mawr Classical Review 2011.05.26

David J. Mattingly, Imperialism, Power, and Identity: Experiencing the Roman Empire. Miriam S. Balmuth Lectures in Ancient History and Archaeology.   Princeton/Oxford:  Princeton University Press, 2011.  Pp. xxiv, 342.  ISBN 9780691146058.  $39.95.  



Reviewed by Nicole Méthy, Université de Bordeaux (Nicole.Methy@u-bordeaux3.fr)

Preview

Ce livre n’est pas la monographie que semble d’abord annoncer son titre, mais une série d’études indépendantes. Il résulte d’un processus d’élaboration complexe, qui s’y trouve du reste explicitement et assez longuement retracé (p. XVII-XXI). Le point de départ en est précis et limité : un cycle de quatre conférences prononcées à la Tufts University en avril 2006. Celles-ci ont été l’occasion d’un retour en arrière de l’auteur sur une dizaine d’années de sa propre carrière et de sa propre recherche et d’une réflexion qui l’a conduit à ajouter d’autres textes au noyau originel : d’une part cinq articles, dont deux étaient jusque-là inédits et trois avaient déjà fait l’objet d’une publication sous une forme différente ou plus réduite, d’autre part une préface présentant l’ouvrage dans sa genèse, son articulation et son contenu ainsi qu’une postface récapitulant les résultats auxquels il permet d’aboutir. C’est dire que le travail de récollection s’est accompagné d’un important effort d’organisation générale. La cohérence tient sans doute au sujet : l’empire et l’impérialisme romain, et au cadre chronologique qui en découle : la période qui s’étend de 30 av. J.-C. à 476 après J.-C. Elle tient surtout au but poursuivi, affirmé à plusieurs reprises. D. Mattingly cherche à déterminer la façon dont l’impérialisme romain a été perçu et concrètement ressenti par ceux sur lesquels il s’est exercé ou qui en ont été les victimes, au premier chef les provinciaux, essentiellement ceux des classes inférieures. L’entreprise, qui se veut originale, a pour corollaire une inévitable sélection des sources, parmi lesquelles sont quasi exclusivement privilégiées les sources archéologiques, au détriment d’autres catégories, particulièrement les textes littéraires, issus des élites sociales, romaines ou romanisées, qui, elles, n’ont pas subi la domination romaine mais l’ont, au contraire, adoptée. Elle est menée à bien à travers neuf chapitres, eux-mêmes constitués de sections successives et regroupés en quatre parties, dont chacune a pour point de départ les quatre conférences initiales.

Succédant immédiatement à la préface, une première partie (Imperialisms and Colonialisms) est destinée à définir l’objet même de l’étude : l’empire romain. L’auteur cherche d’abord, dans le chapitre 1 (From Imperium to Imperialism. Writing the Roman Empire, p. 3-42), à en donner une définition théorique. Il y propose surtout une vision personnelle, dépassant et renouvelant les approches traditionnelles trop idéalistes, inspirées en fait par l’idéologie ambiante de l’époque de la colonisation, organisées autour de la notion de romanisation. L’empire romain, en réalité, n’a pas été un monde pacifique et unitaire, mais un ensemble de territoires soumis à un impérialisme analogue à ceux qui l’ont suivi, dont ne doit pas être occulté, comme cela a trop souvent été le cas, l’aspect vulgaire et horrible (p. 22 : vulgar and ugly, et le second adjectif réapparaîtra plusieurs fois par la suite) dans lequel les identités locales n’ont pas été abolies, et se sont parfois même trouvées renforcées. Cette vision est ensuite, dans le chapitre 2 (From One Colonialism to Another. Imperialism and the Maghreb, p. 43-72), illustrée par l’exemple de l’Afrique romaine, dont l’auteur s’attache à retrouver le vrai visage, par-delà une conception étroitement occidentale. Les trois parties suivantes explorent plus précisément les principaux aspects de la domination romaine. La seconde (Power) doit permettre de comprendre la manière dont cette domination s’exerce et les moyens par lesquels elle s’impose. Ces moyens sont politiques et servent ses propres intérêts, comme le montre dans le chapitre 3 (Regime Change, Resistance and Reconstruction. Imperialism Ancient and Modern, p. 75-93), l’exemple de l’utilisation par Rome, au premier siècle de notre ère, des royaumes vassaux, particulièrement ceux de Bretagne. Ils sont aussi d’un autre ordre, puisqu’elle n’est pas non plus étrangère aux pratiques sexuelles, dont la plupart ne peuvent se comprendre que dans un contexte impérialiste, imposant inégalités et humiliations (chapitre 4 : Power, Sex and Empire, p. 94-121). L’impérialisme romain n’est pas seulement politique, il est aussi économique et se fonde sur une exploitation des ressources ; tel est donc le thème de la troisième partie (Resources). La démonstration est d’abord générale dans le chapitre 5 (Ruling Regions, Exploiting Resources, p. 125-145), où sont passés en revue les différents moyens de cette emprise économique, en fait une exploitation destinée à obtenir des provinces tout ce qui est nécessaire au fonctionnement de l’administration et à l’entretien de l’armée. Elle se fonde ensuite sur des exemples, ceux de l’Afrique romaine (analysé dans le chapitre 6 (Landscape of Imperialism. Africa: a Landscape of Opportunity ?, p. 146-166) et celui d’un site minier de Jordanie dans le chapitre 7 (Metals and Metalla. Roman Copper-Mining Landscape in the Wadi Faynan, Jordan, p. 167-199). Il restait ensuite à remettre en cause la seconde composante de la notion traditionnelle de romanisation, à savoir l’affirmation de l’unité culturelle du monde romain. D. Mattingly s’y emploie dans la quatrième et dernière partie (Identity), à travers deux chapitres : le chapitre 8 (Identity and Discrepancy, p. 202-245), qui se fonde sur le nouveau concept de discrepant identity et souligne les différents facteurs de diversité dans un empire où les catégories ethniques ont encore une importance et une signification et le chapitre 9 (Family Values. Art and Power at Ghirza in the Libyan Pre-desert, p. 246-268), consacré à l’étude d’un exemple, qui met en évidence l’existence d’un art spécifiquement provincial ou même local, dont l’iconographie se révèle impossible à comprendre dans une lecture conventionnelle faite à travers un modèle romain.

Les résultats des diverses analyses sont indiqués à la fin de chacune d’elles, puis repris et récapitulés dans la postface (p. 269-276), sous la forme de dix « propositions », dont nous reprenons ici la teneur : 1) une réflexion sur l’impérialisme romain doit s’insérer dans des débats comparatifs sur la nature de l’impérialisme et du colonialisme dans différents contextes historiques 2) les études sur l’impérialisme romain ne peuvent être dissociées des discours sur la nature de l’impérialisme 3) l’impérialisme et le colonialisme romains ont été des processus dynamiques et se sont transformés au cours du temps 4) il y a beaucoup à apprendre des études post-coloniales 5) le modèle traditionnel de la romanisation n’est plus applicable 6) le concept de puissance est l’un des plus significatifs dans l’étude de n’importe quel empire 7) l’un des moteurs de l’impérialisme romain a été d’ordre économique 8) le concept d’identité est un concept-clé dans l’étude de la diversité de l’empire romain 9) les lignes de force traditionnelles de l’archéologie et de l’histoire romaines demeurent valables 10) une approche critique de l’empire romain n’est pas révélatrice, de la part de l’auteur, d’un préjugé anti-romain, seulement d’une volonté de rendre mieux compte que ses prédécesseurs de la diversité réelle du monde soumis à Rome.

On le voit : D. Mattingly ne se montre pas seulement ici l’archéologue qu’il prétend être et qu’il est effectivement. Car ces conclusions ne sont pas de l’ordre du fait mais de celui des idées. Elles sont de plus récurrentes à travers les différents textes, dont elles représentent non seulement l’aboutissement, mais aussi, bien souvent, le point de départ. Et cette récurrence constitue l’une des caractéristiques essentielles de l’ouvrage. Celui-ci, en effet, n’est pas construit, ni dans son ensemble ni dans ses différentes parties, sur l’interprétation analytique et purement objective de faits. Il apparaît comme le développement et l’illustration d’une idée directrice, ou plutôt d’une conviction, vigoureusement affirmée dès le début et qui réapparaît presque à chaque page : le refus de la notion de romanisation, qui a pourtant toujours été le fondement de toute la recherche menée sur l’empire romain. Résultant d’une vision colonialiste du monde romain, inséparable de l’impérialisme moderne, qui en aurait permis l’élaboration, elle ne pourrait rendre compte de la réalité de ce que fut la domination romaine. Une telle vision conduit inévitablement à des excès. Elle est peut-être corroborée par l’étude de quelques cas ou de quelques secteurs marginaux ; mais ceux-ci ne résument pas tout le monde romain. L’insistance, voire l’acharnement, avec lesquels elle est universellement appliquée sont la marque d’une reconstruction personnelle de l’histoire (la préface ne porte-t-elle pas le titre de : My Roman Empire ?) plus que d’une analyse objective de données. D. Mattingly en est d’ailleurs conscient, puisqu’il présente moins des conclusions scientifiques que des propositions en son nom personnel. Ajoutons que celles-ci sont plus souvent tirées de références bibliographiques que de l’analyse de sources originales. Cette conscience est tout à son honneur. Elle suggère d’ailleurs la bonne utilisation de l’ouvrage, qui ne peut être qu’une sorte d’utile contrepoids. Les élites romanisées ont aussi existé dans l’empire et ont parfois même eu conscience des défauts de la domination romaine : que l’on songe, par exemple, à Tacite ou à Juvénal. Les études de D. Mattingly ne doivent pas en exclure d’autres, qu’elles ne font que compléter. En apportant un autre éclairage différent, elles constituent une réaction salutaire, quand bien même elle est excessive parce qu’elle relève autant de la passion que de la raison, et partielle parce qu’elle s’appuie sur des témoignages limités et périphériques, à une image trop souvent stéréotypée, une aide à une compréhension plus nuancée du phénomène complexe, multiple et sans doute moins facile qu’on a longtemps pu le croire, que fut la constitution de l’empire romain, un stimulant pour en poursuivre l’étude et une preuve supplémentaire qu’il ne saurait être complètement étranger au monde moderne. Ce mérite à lui seul n’est pas mince. Ajouté à une importante érudition, dont témoignent des notes nombreuses et une imposante bibliographie de près de cinquante pages, il suffit à compenser des illustrations peu nettes et de nombreuses fautes typographiques dans l’usage d’autres langues que l’anglais, singulièrement du français.

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