Bryn Mawr Classical Review

Bryn Mawr Classical Review 2011.04.20

Andrew R. Dyck (ed.), Cicero. Pro Sexto Roscio. Cambridge Greek and Latin Classics.   Cambridge/New York:  Cambridge University Press, 2010.  Pp. xv, 242.  ISBN 9780521708869.  $31.99 (pb).  



Reviewed by Claude Loutsch, olim Université du Luxembourg (claude.loutsch@bluewin.ch)

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Auteur de commentaires approfondis et désormais indispensables du De officiis et du De legibus, puis, en 2003, d’une édition commentée du De natura deorum I de Cicéron, Andrew R. Dyck publia en 2008 un édition commentée très attendue des quatre Catilinaires et voici que, deux ans plus tard seulement, il y ajoute une édition de la première plaidoirie prononcée par Cicéron dans une affaire pénale, le Pro Sex. Roscio Amerino. Un discours qui, dans un passé récent, a donné lieu non seulement à de très vives discussions savantes, mais aussi à une reconstitution romancée,1 et même à une adaptation télévisée.2 L’ouvrage comporte une introduction (p. 1-22), le texte latin (p. 25-55), un commentaire linéaire (p. 56-209), un bref appendice (aperçu de la prose métrique, p. 210-211), une bibliographie (p. 212-222) et trois index (par mots latins, mots grecs et mots-clés, p. 223-242).

Notons d’abord le titre: A. Dyck s’est rallié au choix fait par F. Hinard et Y. Benferhat pour leur récente édition de la Rosciana dans la collection Budé et a laissé de côté l’ajout traditionnel Amerino. Certes, Amerinus n’est pas un cognomen et la forme incomplète est mieux attestée à la fois chez les auteurs anciens et dans la paradose. Mais, comme la notion de titre est toute relative pour les œuvres antiques en général et pour les discours en particulier, et comme Cicéron utilise tant la forme complète (Off. 2.51) que la forme tronquée (Brut. 312), j’aime mieux garder la forme traditionnelle, du moins sur la page de titre, et si ce n’est que dans le souci très terre-à-terre d’éviter une éventuelle confusion avec le Pro Q. Roscio comoedo.

Le texte latin reproduit celui de l’édition Hinard-Benferhat. Ce choix peut surprendre dans la mesure où cette édition, malgré quelques mérites, n’est pas sans susciter des réserves. A. Dyck, qui en a formulé lui-même plusieurs dans un compte rendu,3 s’en écarte en 67 endroits signalés dans un relevé liminaire (p. 21-22). Plus gênante toutefois est l’absence d’un apparat critique. Je ne suis pas sûr qu’il suffise d’inviter le lecteur une fois pour toutes à consulter l’apparat critique de l’édition Budé (p. 20). En effet, en l’absence de ces précieuses indications en bas de page, on risque fort de ne pas toujours rendre justice au judicieux travail d’édition fait par A. Dyck. Un exemple: s’il apparaît clairement des notes ad locum que certaines leçons adoptées dans le texte (l’atéthèse de desunt (§ 30) et celle de aut condemnetis (§ 32) ainsi que les lectures qui tantum potuit (§ 33, au lieu de quae tantum potuit) et ab iis ipsis (§ 33, au lieu de ipse ab eis) ne sont pas soutenues par la tradition manuscrite, suivie par Hinard (tout comme par Clark, Kasten et Enk), le lecteur n’apprend pas pour autant s’il s’agit d’emendationes originales ou de conjectures dues à des éditeurs antérieurs. Ailleurs, le renvoi liminaire à l’apparat très sélectif de l’édition Budé laisse le lecteur sur sa faim: au § 114, A. Dyck imprime l’emendatio proposée par Madvig et adoptée par Kasten et Enk (illeque au lieu de la leçon unanime des mss. ille qui, adoptée par Hinard et avant lui par Clark): dans les notes, il justifie cette forme rare chez Cicéron (l’ajout de l’enclitique -que à un mot se terminant en –e), sans toutefois préciser qu’il s’agit d’une conjecture ni qui en est l’auteur, et cela bien que Hinard ne signale rien ad locum.

Plus gênante encore est l’absence d’un conspectus siglorum des manuscrits. En effet, dans le commentaire même, A. Dyck discute souvent, et de manière pertinente, les nombreux problèmes posés par l’établissement du texte; or, pour désigner les manuscrits, il lui arrive d’utiliser un sigle qui n’est pas identique à celui utilisé par Hinard: ainsi, à la p. 20, le palimpseste Vatican, Pal. lat. 24 est désigné à l’aide du sigle P (proposé par H. Kasten dans l’édition Teubner), alors que Hinard utilise le sigle proposé par A.C. Clark (V). D’autres sigles ne sont pas développés du tout: p. 57, il est renvoyé aux manuscrits Gs: or, ni le ms. Wolfenbüttel, Gud. lat. 68 (G) ni le ms. München, Clm 15734 (s) ne sont présentés dans la très brève notice sur le texte (p. 20). Un conspectus siglorum aurait aussi été l’occasion d’améliorer celui de Hinard et de conformer la désignation des manuscrits aux usages actuels (d’après l’excellent index de L.D. Reynolds, Texts and transmission, Oxford, 1983).

L’introduction est d’une grande concision: l’éditeur y aborde successivement la qualification juridique des faits reprochés à l’accusé (parricidium), le choix de la quaestio, le contexte historique ponctuel dans lequel s’inscrit ce procès (les proscriptions syllaniennes), la date du procès (début 80), les principaux acteurs (l’accusé, ses soutiens et ses adversaires, son patronus et l’orateur de l’accusation, ainsi que le personnage de Chrysogonus), le rôle du patronus dans la procédure romaine en général et la manière dont Cicéron assume ce rôle, la langue et le style de l’orateur, la stratégie retenue par Cicéron, la réception du discours (de l’époque de Cicéron jusqu’au 19e siècle), enfin l’établissement du texte. Le seul défaut de cette introduction est d’être beaucoup trop succincte: toutes les questions soulevées méritent d’y figurer, mais certaines (p.ex. la composition du jury et le déroulement du procès) auraient gagné à être développées moins parcimonieusement. Je suis aussi étonné de voir que l’éditeur n’y aborde pas la question épineuse et souvent débattue de savoir dans quelle mesure le texte que nous lisons reproduit le plaidoyer prononcé au procès même.4 Le grand mérite de cette introduction est son objectivité: l’éditeur essaie de s’en tenir, autant que faire se peut, à des faits et évite de polémiquer contre des interprétations différentes des siennes.5

La brièveté de l’introduction est largement compensée par la richesse du commentaire. Celui-ci s’ouvre ainsi par un aperçu de la stratégie oratoire et un plan sommaire du discours. Le commentaire paraît dans une collection destinée à des étudiants avancés (« upper-level undergraduates and graduate students ») et, à en juger par la préface, l’éditeur semble viser à remplacer non pas le commentaire savant de Gustav Landgraf (Leipzig/Berlin, 19142), solide monument de la philologie allemande du 19e siècle, mais la vieille édition scolaire bien connue d’E. H. Donkin (London, 19162), en tenant compte à la fois des nombreuses études consacrées tout au long du 20e siècle à ce discours et des préoccupations des étudiants d’aujourd’hui. A. Dyck s’attache minutieusement à décortiquer pas à pas la stratégie discursive de l’orateur: non seulement à l’aide d’aperçus très détaillés des différentes parties constitutives du discours, mais jusque dans le moindre détail de l’agencement d’un développement, de l’économie d’une période et du choix d’un mot. Il met ainsi largement à profit les études de W. Stroh, C. J. Classen, M. C. Alexander, C. P. Craig, A. Vasaly et d’autres qui, depuis un demi-siècle, ont contribué à nous faire mieux apprécier l’art oratoire de l’Arpinate.

Pour illustrer l’originalité du travail d’A. Dyck, voici quelques remarques sur son commentaire du § 59. Il note d’abord qu’il s’agit d’une digressio où l’orateur critique l’actio désinvolte de son adversaire. Pour donner au lecteur une idée de ce qu’était, aux yeux des auditeurs de Cicéron, une actio oratoire appropriée, il renvoie à Quint., Inst. 11.3.61 et suiv. Il me semble qu’il n’eût pas été inutile de citer également Brutus 141, où Cicéron décrit l’action très nerveuse de l’orateur Antoine dont C. Erucius était apparemment un imitateur (Var.frg. 17 Puccioni: Erucius hic noster Antoniaster est). Contrairement à d’autres éditeurs, il interprète à juste titre credo non pas comme une marque d’ironie ou d’humour, mais comme l’indication que ce qui suit n’est qu’une simple hypothèse. J’aurais aimé lire ici un renvoi au credo initial du discours (§ 1; curieusement, A. Dyck y omet de discuter la valeur du verbe initial): dans les deux cas, le verbe est une marque prudente pour atténuer le côté trop péremptoire de l’affirmation qui suit. Un peu plus loin dans le même § 59, il note que l’affirmation inuenit neminem eorum qui possunt et solent est en contradiction avec l’affirmation du § 1 (cum tot summi oratores hominesque nobilissimi sedeant): je n’en suis pas si sûr et, après cum uidisset qui homines … sederent (où qui a la valeur de quales,6 inuenit neminem me semble plutôt un raccourci pour inuenit neminem … dicturum esse. A. Dyck s’adresse à un public dont les connaissances en latin sont moins solides que ceux des lecteurs d’autrefois. Là où pour illustrer la valeur d’une expression ou d’une tournure, R.G. Austin et T.E. Kinsey, dans leurs commentaires respectifs du Pro Caelio et du Pro Quinctio, citaient abondamment des loci similes chez Cicéron et chez d’autres auteurs, A. Dyck se contente de renvoyer à l’OLD ou à des grammaires connues (Gildersleeve-Lodge, Hofmann-Szantyr ou Kühner-Stegmann). D’où peut-être aussi la présence de certaines explications qui peuvent paraître élémentaires: l’explication (p. 127, toujours à propos du § 59) du sens de l’expression operae pretium est suivie d’un infinitif;7 de la valeur du datif avec l’expression in mentem uenire, ou encore de celle du subjonctif dans la relative cui ... cenam imperaret. D’autres explications sont moins élémentaires: ainsi, il explique très finement (d’après J. N. Adams) pourquoi Cicéron préfère en l’occurrence le terme puerum à seruum. Par contre, il ne dit rien de la valeur de dixerim, là où l’on attend dixissem, ni de l’omission (caractéristique de la langue familière et fréquente dans ce discours) du sujet à l’accusatif (eum) de la proposition infinitive dépendant de credo (credo … quaesisse).

La bibliographie, très complète,8 donne une idée du travail considérable fourni par l’éditeur; je suis tout au plus étonné de ne pas y trouver les références à l’édition critique de P. J. Enk (Milano, 1964) ni à quelques éditions commentées certes anciennes et scolaires, mais non dénuées d’intérêt, comme celle d’E. Osenbrüggen (Braunschweig, 1844), de St. George Stock (Oxford, 19022), d’A. Martino (Milano, 1933) ou de C. Pascal-M. Zicàri (Torino, 19682).

Bref, un ouvrage de très grande valeur qu’aucun travail consacré à la Rosciana ne pourra désormais ignorer.9


Notes:


1.   Steven Saylor, Roman blood. New York, 1991.
2.   David Stewart (prod.), Murder in Rome. London : BBC, 2005.
3.   Mnemosyne 62(2009), p. 675-678. Cf. aussi le compte rendu de P. B. Harvey ici même, BMCR 2007.03.35.
4.   Cf. en dernier lieu D. H. Berry, The publication of Cicero’s Pro Roscio Amerino, in Mnemosyne 57(2004), p. 80-87.
5.   A. Dyck a exposé des positions plus tranchées sur le fond du procès dans son article Evidence and rhetoric in Cicero’s pro Roscio Amerino : the case against Sex. Roscius, in CQ 53(2003), p. 235-246.
6.   Cf. OLD s.u. qui, A.2.b.
7.   Ici, d’après OLD, il voit une expression de la langue familière, ce qui me semble discutable pour une expression qui, fréquente chez Plaute et Térence, n’est pas pour autant dédaignée par Ennius dans ses Annales ni par Tite-Live dans un passage aussi soutenu que la préface de son ouvrage)
8.   Un oubli surprenant: deux articles de Robin Seager, The political significance of Cicero’s pro Roscio, in LCM 7(1982), p. 10-12 ; et surtout The guilt or innocence of Sex. Roscius, in Athenaeum 95(2007), p. 895-910. Ajouter aussi O. F. Robinson, Penal practice and penal policy in ancient Rome. London/New York, 2007 (en particulier le chap. 2).
9.   Quelques rares incorrections: p. 164, il convient de lire « Halm » (et non « Havet »); p. 181 « Sternkopf » (et non « Stephanus »); p. 174, l’atéthèse de legationis (§ 117) n’est pas due à A. Fleckeisen (malgré Kasten ad locum), mais à W. H. Pluygers (note posthume dans Mnemosyne n.s. 8(1880), p. 372), comme le signale correctement Enk ad locum.

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