Bryn Mawr Classical Review

Bryn Mawr Classical Review 2011.03.05

James J. Clauss, Cuypers Martine (ed.), A Companion to Hellenistic Literature. Blackwell Companions to the Ancient World. Literature and Culture.   Chichester/Malden, MA:  Wiley-Blackwell, 2010.  Pp. xxv, 550.  ISBN 9781405136792.  



Reviewed by Christine Kossaifi, christine.kossaifi@ac-orleans-tours.fr (Universit� de Clermont-Ferrand)

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Dans ce Compagnon, des universitaires d’obédiences diverses, reconnus pour leur compétence en la matière, unissent leurs savoirs pour cerner la nature et la spécificité de la littérature hellénistique (323-31 avant J.-C.) et pour approfondir le réseau d’échanges complexes qui la lie aux autres civilisations. Cette synthèse d’ensemble, claire, fiable, précise et bien menée porte d’abord sur le contexte socio-politique et intellectuel de production des œuvres ; elle se continue par une étude très approfondie de la poésie et de la prose et offre pour finir une ouverture sur le dialogue interculturel avec les littératures indigènes des peuples voisins.

Dans leur chapitre d’introduction, Clauss et Cuypers rappellent l’effort fait par les dirigeants et les cités hellénistiques pour recréer « une sorte de réalité virtuelle » (p. 1), construite sur un jeu de rôles qui vise à faire revivre le passé grec et qu’ils expliquent par référence au film The Matrix (cet anachronisme, qui n’est pas le seul,1 peut s’expliquer par une volonté pédagogique, mais il est discutable en ce qu’il met en parallèle deux cultures et deux langues différentes). Cette relation complexe avec le réel, entre tradition et innovation, conditionne les productions littéraires de l’époque, qui ne pourront être appréciées que replacées dans leur contexte (première partie) : héritage d’Alexandre, place des poleis et impact grandissant de Rome (Erskine), rôle de la cour, microcosme socio-politique, « tour d’ivoire » en même temps que « cœur » vital d’un hellénisme unificateur (Strootman), rayonnement particulier de l’Alexandrie ptolémaïque (Stephens), éducation (Wissmann).

Une longue deuxième partie est consacrée à la poésie. Acosta-Hughes (chapitre 6) rappelle « la nécessité d’une réévaluation nuancée du terme de ‘poétique hellénistique’ utilisé par la critique littéraire » (p. 83), de nombreux éléments dits « hellénistiques » se trouvant déjà chez les poètes antérieurs. Par leur contenu qui fait suite à la Théogonie d’Hésiode, leur intertextualité subtile et leur richesse générique, les Aitia de Callimaque illustrent cette analyse, tout en trahissant l’extrême sophistication de l’ensemble, en qui Harder voit une « œuvre d’art typiquement hellénistique » (p. 95, avec tous les problèmes que pose cette formulation au vu du chapitre 6). L’élégie (Murray), l’épigramme (Bruss), l’épopée, surtout Apollonios de Rhodes, en qui, comme Harder pour Callimaque, Köhnken voit « une œuvre d’art complexe, innovante et fascinante » (p.136), occupent les chapitres suivants. La poésie narrative en hexamètres (Ambühl), se distingue par sa variété formelle, thématique et générique, qui répond à la diversité des publics (exemple des « métamorphoses d’Héraclès » dans divers epyllia : Idylles XIIIet XXIVde Théocrite, Idylle XXV (dont la paternité est déniée à Théocrite sans même une courte mise au point sur le problème de l’authenticité discutée de ce poème, p. 153), Mégara dite de Moschos. Bulloch met en relation l’hymne et l’encomion. Fantuzzi s’intéresse à la poésie chantée et au cas des péans gravés. Volk (chapitre 14) se penche sur les Phénomènes d’Aratos et reprend l’analyse de l’acrostiche de λεπτή (v. 783-7) en qui elle voit moins un sens métapoétique en rapport avec Callimaque qu’un « goût pour les signes peu clairs et difficiles à voir » (p. 206) qui permettent au poète de reconstruire par l’imagination les éléments manquants (exemple de la proue d’Argo, v. 349-350). Nicandre occupe le chapitre 15 (Magnelli). La fiction bucolique de Théocrite (Payne), nous fait entrer dans un monde de complexe simplicité dans lequel la réalité s’édulcore progressivement sous l’effet d’un processus de fictionnalisation : les personnages se projettent dans un paysage rêvé (le Cyclope de l’Idylle XI) ou dans le mythe (le chevrier de l’Idylle III), tandis que le poète lui-même s’incarne dans l’un de ses personnages, qui va l’éduquer (Idylle VII). L’auteur présente ici une analyse fine, mais, malgré un rapide rappel du problème (p. 224), il assume l’identité des noms qui reviennent d’une idylle à l’autre (Comatas, Id. Vet VII, p. 228 ou Daphnis, Id. I, VI et VII, p. 233-234) ; il affirme par exemple : « for Daphnis is more palpable, more present, when he is projected by Thyrsis’ impersonation of him in Idyll 1 than he is when he appears in his own person in Idyll 6 » (p. 233) ; or, l’identification résulte d’un a-priori subjectif qui permet d’organiser et de structurer le processus de fictionnalisation (qui est au cœur de la lecture de Payne), mais que rien ne justifie, ni n’interdit d’ailleurs, dans le texte même des Idylles. Comme le dit Reed à propos de l’Idylle V, « the poem leaves barely open the possibility that despite these determiners, Daphnis here is an ordinary herdsman named for his legendary predecessor, as in Idyll 5 the herdsman-singer Comatas (plus précisément un chevrier) is nowhere said to be identical with the legendary goatherd Comatas, of whom Lycidas sings in 7. 78-89 » (p. 246) ; nous avons là un aspect de cet humour théocritéen si subtil.2 Partant de l’Idylle VI, Reed élargit le cadre de l’analyse aux Idylles VIII et IX, essentielles pour le développement de la bucolique après Théocrite ; une précision sur la différence entre « bucolique » et « pastorale », termes systématiquement employés comme synonymes, aurait d’ailleurs été bienvenue,3 de même qu’un rappel du débat en cours sur l’authenticité de ces poèmes que d’aucuns s’obstinent à considérer comme authentiques;4 l’auteur montre comment la mythologie et les thèmes mis en place dans les Idylles théocritéennes sont traités comme des conventions par les auteurs postérieurs, en un processus de « cristallisation des expériences artistiques de Théocrite » (p. 250), déjà à l’œuvre dans l’Idylle VI. Là aussi, certains a-priori gênent le lecteur ; ainsi, e.g. , l’auteur, s’appuyant sur Merkelbach, évoque « the criterion of competitive song » tel que mis en place (« posits ») par l’Idylle V (p. 242). Mais la difficulté de l’agon bucolique de ce poème réside justement dans l’absence de critère de jugement, comme si Théocrite s’amusait avec son lecteur, non sans lui fournir d’ailleurs de subtils indices.4 Les études suivantes sont consacrées à l’iambe (Scodel), aux mimes populaires et à Hérondas, poeta doctus (Esposito), à Ménandre, qui dépasse le cadre strictement athénien de ses comédies par une interrogation sur l’identité et les critères socio-politiques de la naissance (Lape), aux fragments tragiques hellénistiques (survol rapide) et à l’Alexandra de Lycophron (Sens), dont la complexité et la richesse intertextuelle sont analysées.

La troisième partie est consacrée à la prose, avec d’abord une approche de l’historiographie, la rhétorique et la science (Cuypers). Gutzwiller fait ensuite le point sur les enjeux de la critique littéraire à partir des informations contenues dans l’ouvrage de Philodème, Sur les poèmes : débat sur la fonction de la littérature, division de l’art poétique (Néoptolème de Parion, Posidonius…), théories euphonistes, usages stoïciens et interprétations allégoriques, positions de synthèse, comme celle de Philodème. White présente un tableau des courants de pensée philosophiques et de leurs formes d’expression. Gowing s’intéresse à l’évolution de l’historiographie grecque, de Polybe à Denys d’Halicarnasse, et Whitmarsh s’efforce de cerner la spécificité de la fiction en prose hellénistique et met en lumière sa dimension essentiellement hybride qui résulte d’un processus de fusion des genres et des cultures (grecque, égyptienne, sémitique).

Ce chapitre sert également de transition à la dernière partie consacrée aux « voisins ». C’est d’abord la littérature juive qui est abordée (Gruen) dans sa spécificité hybride (pas d’assimilation), puis égyptienne (Dieleman et Moyer), asiatique occidentale dans sa diversité et sa richesse indéniable pour les romans grecs (Knippschild) et enfin latine (Clauss : aspects essentiels de la réception des modes de pensée hellénistiques par les premiers écrivains latins, callimachéens virtuoses dont l’œuvre atteste de la continuité indéniable des pensées hellénistique et romaine, tout en invitant à repenser la nouveauté des neoteroi).

L’ensemble se termine par une riche bibliographie, reprenant les indications qui figurent en abrégé en fin de chaque chapitre. Notons que l’étude de Lycophron est aujourd’hui facilitée par l’ouvrage édité par C. Cusset et E. Prioux, Lycophron, éclats d’obscurité (Centre Jean Palerme, Presses Universitaires de Saint-Etienne, 2009).

On peut également regretter qu’une place plus grande ne soit pas faite aux ouvrages en ligne. Le lecteur peut aisément trouver un auteur, un lieu, un fait historique ou une notion particulière grâce à un index relativement bien conçu et assez détaillé, même si l’on peut s’étonner de certaines absences. Protée, par exemple, n’y figure pas alors qu’il est évoqué par Stephens dans son analyse du « paysage mythologique » (p. 59-60), par Sens dans son étude de Lycophron (p. 304, avec renvoi à Stephens, et 305) et par Harder qui évoque la « versatilité protéenne » des Aitia de Callimaque (p. 105) ; or, le double statut – divin et humain – de Protée incarne deux courants de la littérature hellénistique, la fiction dans sa fuyante diversité et « l’histoire » dans son humaine rigueur, sans parler de sa dimension politique.5 De même Adonis et les Adonies n’apparaissent pas dans l’index, alors qu’ils sont un élément important dans la mise en place de l’image politique et religieuse des Ptolémées, ce dont atteste par exemple l’Idylle XV de Théocrite (cf. p. 7 et 58-59).

Peut-être aurait-il été souhaitable d’inclure dans le chapitre consacré aux « contextes » une étude de l’art hellénistique et du procédé de l’enargeia (cf. chapitre 23 et Otto, BMCR 2010.03.09) ; en effet, cet « art au second degré », finement analysé par P. Zanker,6 témoigne d’une mutation des valeurs et exige une complicité entre initiés identique à celle de la littérature, attestant de la porosité des frontières génériques (cf., e.g. , le type de l’Aphrodite de Corinthe se mirant dans le bouclier d’Arès et le reflet d’Aphrodite sur « le bouclier de bronze » de ce dieu, tel que représenté sur le manteau de Jason, dans les Argonautiques I, 742-746).

On peut également déplorer qu’aucune attention ne soit véritablement prêtée à la notion de livre de poésie (la « book culture » est mentionnée par Murray, p. 112 et évoquée en quelques lignes par Bulloch, p. 167). Or, le principe d’organisation d’une œuvre en livres, facteur d’unification ou unité dans un ensemble plus vaste, transcrit le sens que le poète entend donner à ses écrits, tout en exerçant une influence non négligeable sur le lecteur et sur sa compréhension du texte (ce qui a indéniablement aussi un impact, même s’il est difficilement quantifiable, sur l’éducation) comme l’a récemment montré G. O. Hutchinson,7 référence qui fait étrangement défaut dans la riche bibliographie de l’ouvrage ; son étude (données papyrologiques, Aitia et Hécalé de Callimaque, Argonautiques d’Apollonios de Rhodes, « nouveau Posidippe », élargissement à la poésie latine) aurait pourtant complété utilement certaines approches (chapitres 7, 8 et 12, par exemple).

Cela étant, ce compagnon reste un ouvrage de qualité, qui ne présente que de rares coquilles8 et qui est conçu avec rigueur. Les synthèses proposées sont précises, souvent denses et généralement claires ; elles s’articulent à l’ensemble par de nombreux renvois internes qui soulignent la cohérence générale du volume (fait rare dans ce genre de travaux). Elles présentent le double intérêt de mettre en question les outils de l’analyse critique, en interrogeant, par exemple, la notion de genre et de souligner la continuité essentielle qui unit la littérature hellénistique aux écrivains de la Grèce archaïque et classique et de la Rome républicaine (et impériale). Les Aitia de Callimaque en sont peut-être l’exemple le plus significatif : en se plaçant, comme l’a montré Harder, dans la continuité de la Théogonie d’Hésiode, le poète a relativement négligé la guerre de Troie, offrant ainsi à Lycophron un point de départ pour sa propre épopée, avant de devenir l’œuvre de référence des poètes latins augustéens… Sur les routes intellectuelles qui mènent à la connaissance de plus en plus fine de la littérature hellénistique, c’est assurément un bon compagnon qui nous est offert ici.


Notes:


1.   Cf., par exemple, p. 2 (an « impressionistic history of Hellas », à propos des Aitia de Callimaque) ou p. 464 (l’effet de décalage sur lequel jouent les poètes latins est évoqué par le biais du film italien de 1962, La leggenda di Enea, Clauss).
2.   Cf. à ce sujet, Antiquité Classique, 77, 2008, p. 41-59.
3.   Cf., à ce sujet, D. M. Halperin, Before Pastoral. Theocritus and the Ancient Tradition of Bucolic Poetry, New Haven and London, Yale Univ. Press, 1983, p. 8-16 et K. J. Gutzwiller, Theocritus’ Pastoral Analogies. The Formation of a Genre, Madison, Univ. of Wisconsin Press, 1991, p. 7-13.
4.   Cf., récemment, A. Blanchard, Théocrite, Idylles bucoliques, Paris, l’Harmattan, 2010.
5.   Cf. E. Prioux (« Géographie symbolique des errances de Protée : un mythe et sa relecture politique à l’époque impériale », in A. Rolet (dir.), Protée en trompe-l'œil. Genèse et survivances d'un mythe, d'Homère à Bouchardon, P.U.R., coll. « Interférences », 2009, p. 139-164 (compte-rendu à paraître, R.E.L., 2011, www.societedesetudeslatines.com ).
6.   Eine Kunst für die Sinne. Zur Bilderwelt des Dionysos und der Aphrodite, Berlin, Verlag Klaus Wagenbach, 1998.
7.   Talking Books. Readings in Hellenistic and Roman Books of Poetry, Oxford, Oxford University Press, 2008.
8.   Typographie : p. 87, virgule au lieu d’un point ; p. 103, phrase incorrecte par ajout d’un the ; p. 158, has utilisé pour as ; p.184, ajout d’une coronis préférable ; p. 201, erreur de transcription du grec, p. 478, Cicala au lieu de Cicada.

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